Finalist 2018 | esse 94

Concours Jeunes critiques
Anna Brunette
  • Moridja Kitenge Banza, Si je gagne, j’arrête de travailler, 2018. Photo : Michel Legendre
  • Marc-Antoine K. Phaneuf, Autoportrait en zigzag dans les méandres des collections patrimoniales, 2018. Photo : Michel Legendre
  • Marc-Antoine K. Phaneuf, Autoportrait en zigzag dans les méandres des collections patrimoniales, 2018. Photo : Anna Brunette
  • Moridja Kitenge Banza, Griot, 2018. Photo : Michel Legendre
  • Sébastien Cliche, Sédiments, 2018. Photo : Michel Legendre
  • Sébastien Cliche, Sédiments, 2018. Photo : Anna Brunette

[In French]

Éclats de mémoire : regards singuliers sur un patrimoine collectif

Présentée du 20 février au 15 octobre 2018 dans la salle d’exposition de la Grande Bibliothèque, l’exposition Éclats de mémoire – Quand l’art retravaille le passé réunit des œuvres originales de Moridja Kitenge Banza, Marc-Antoine K. Phaneuf et Sébastien Cliche. Explorant les notions de travail et de mémoire à partir de documents issus des collections patrimoniales de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), les trois artistes soulignent, d’une part, le 50e anniversaire de la création de la Bibliothèque nationale du Québec et du Règlement sur le dépôt légal et, d’autre part, la 10e édition du Festival Art Souterrain sous le thème « Labor Improbus » (le travail sans relâche). L’exposition marque ainsi un partenariat entre ces deux organismes, qui partagent la volonté de rendre l’art accessible au plus grand nombre.

Disposées à l’entrée de la salle, les bornes vidéographiques de Griot permettent de découvrir des contes et des légendes du Québec issus de documents des collections patrimoniales de BAnQ. Dans cette œuvre, l’artiste d’origine congolaise Moridja Kitenge Banza prend la posture du griot, gardien des traditions orales, pour nous raconter une partie de notre histoire commune. Il nous incite à réfléchir à l’importance de la transmission de notre histoire en ces temps où la mondialisation et les nouvelles technologies mettent en péril la place de l’oralité dans le partage et la pérennité des récits. Vecteur de transmission des coutumes et des croyances d’une société, la légende confond souvent réalité et fiction ; cette approche est particulièrement prisée par Banza, qui s’en sert largement dans sa pratique pour perturber les récits hégémoniques et accorder une plus grande place aux discours marginaux. Plus loin au mur se trouvent de larges impressions numériques imitant des billets de loterie 6/49. Le titre Si je gagne, j’arrête de travailler reprend une phrase banale et courante, démontrant une insatisfaction répandue à l’égard du travail, qui devrait pourtant constituer un élément central et gratifiant de la vie en société. Les noms de personnalités politiques du Québec figurent sur les impressions, mais de manière alphanumérique, ce qui exige de la part du spectateur un effort ludique de déchiffrement. L’œuvre interroge la signification du travail dans notre société, ses conditions sociales et ses liens avec la politique. Elle jette aussi un regard sur l’histoire de l’édifice abritant les collections patrimoniales de BAnQ, bâtiment où se trouvait dans les années 1980 une entreprise qui fabriquait des billets de loterie pour Loto-Québec.

Artiste et auteur, Marc-Antoine K. Phaneuf teinte souvent ses œuvres de poésie et d’autodérision, comme en témoigne son affection pour le collectionnement d’objets issus de la culture populaire. Son installation, Autoportrait en zigzag dans les méandres des collections patrimoniales, est une autobiographie visuelle racontée par le renfort de divers documents provenant de ses collections personnelles et de celles de BAnQ. Phaneuf y suggère une construction anecdotique de sa personnalité, évoquant des faits qui relèvent de sa vie privée – moments marquants, rencontres, désirs, obsessions –, mais aussi d’une histoire plus étendue. En ce sens, le récit de l’artiste, à priori personnel et subjectif, se déploie en un portrait de tout un pan de sa génération ; il devient lui-même une collection, tel un vaste rassemblement d’anecdotes choisies. Un intéressant paradoxe surgit entre la synthèse dense et courte de la vie de l’artiste et l’abondance et la liberté des notes, qui consistent en autant de commentaires, précisions, références et documents physiquement présents en annexe. Les associant ironiquement à une rigueur scientifique, Phaneuf joue avec les codes littéraires, se les réapproprie et les renverse. La note en bas de page, normalement complémentaire au texte, devient ici le principal intérêt. La mise en forme du roman est également revisitée avec des pages à échelle humaine qui créent un corps-à-corps avec le texte, rapport presque immersif. La nature variée des archives présentées (album de musique, cartes postales, carte géographique, livres de recettes, exlibris, agenda, index, annuaire, journal, etc.) met en lumière l’étonnante diversité des collections dont elles sont issues. L’installation interpelle grandement le spectateur, qui doit mobiliser sa concentration et sa mémoire ; la disposition vraisemblablement aléatoire des objets dans les vitrines oblige à se déplacer pour chercher les objets correspondant aux notes, ce qui rend l’expérience du récit interactive et non linéaire, voire déconstructive. Au spectateur attentif, des inexactitudes se révèlent parmi les documents : certains éléments exposés en vitrine (par exemple une sérigraphie de Serge Lemoyne) ne réfèrent à aucune note, agissant comme intertexte dans le récit de l’artiste. L’imperfection délibérée du dispositif emblématise l’impossible exhaustivité du défi de raconter sa vie si brièvement, en plus d’incarner les travers de la vie en soi.

Au fond de la salle, une installation vidéo s’articule en trois écrans sur lesquels défilent lentement les bribes d’un espace en plans rapprochés. Dans la réalisation de son œuvre intitulée Sédiments, Sébastien Cliche s’est inspiré des réserves qui abritent les collections à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie, s’intéressant particulièrement au lieu, à ses infrastructures et au travail de ses employés, qui veillent à conserver une mémoire collective. La notion de contrôle, centrale dans la pratique de l’artiste, migre ici vers une forme plus abstraite, associable aux idées de catégorisation, d’archivage, de classement et d’uniformisation. Cliche parvient à déceler la valeur esthétique des objets fonctionnels, souvent en amalgamant leurs qualités formelles à celles de leur environnement. Pour l’artiste, fonction et fiction sont intimement liées : en explorant les conditions minimales de la narration, il produit une suite sans début ni fin et relie les séquences entre elles selon une logique parfois purement formelle. Une grande part de l’effort fictionnel agit dans l’esprit du spectateur, qui interprète librement l’interaction des différentes séquences, difficiles à cerner en un seul regard. À de longues prises de vue de corridors déserts succèdent des plans de mains en action qui mesurent, découpent, assemblent et classent. La notion de présence est ambigüe – on la sent, mais de manière impersonnelle et différée, allant jusqu’à cultiver une certaine crainte par rapport à cet espace, dramatisant quelque peu la scène. Le rythme lent des vidéos évoque la patience qu’exige l’ensemble des tâches rattachées au processus de conservation. L’œuvre s’imprègne également d’une récursivité en raison de l’enchainement en boucle des vidéos, la suspension temporelle ressentie, puis l’écho des motifs étudiés. Compte tenu du fait que peu de visiteurs sont portés à aller voir de l’autre côté des écrans, un aspect de l’œuvre demeure ignoré par plusieurs : derrière chacun se trouve une étagère lumineuse remplie de prismes translucides reprenant les formes variées des documents conservés et suggérant la fragmentation de l’espace comme de la mémoire. Cet envers du décor renvoie à l’idée du double et de la symétrie du regard, abondamment exploitée dans le travail de Cliche. Par ces formes évanescentes, l’artiste rappelle le caractère antinomique à préserver matériellement un contenu immatériel – paroles, histoires, idées, musique – et crée un pont tout à fait pertinent avec les enjeux de la transmission orale abordés dans l’œuvre de Banza.

Par l’intermédiaire de leurs univers distincts, Banza, Phaneuf et Cliche parviennent habilement à impliquer le spectateur dans leur processus créatif tout en le sensibilisant aux enjeux de la pérennité des collections de BAnQ et plus largement de la conservation du patrimoine. Le nombre d’œuvres restreint permet de consacrer plus de temps à chacune d’elles afin d’en apprécier les subtilités. Bien que contrastées sur le plan formel, toutes les propositions emploient des approches narratives, respectivement la littérature orale, la biographie commentée et la fiction ouverte.

Anna Brunette est étudiante à la maitrise en histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et travaille à la Galerie de l’UQAM. Au cours de son baccalauréat en muséologie à l’Université du Québec en Outaouais, elle a effectué un séjour d’études à l’Université Sorbonne Nouvelle, à Paris, et un stage au Musée d’art contemporain de Montréal.

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