Éric Létourneau - Détourner la norme

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Éric Létourneau - Détourner la norme
Écrit par Karen Spencer

Cela commence sans permission. Permission demandée, permission refusée. Standard 1. Aurait dû avoir lieu à l'intérieur. L'intérieur d'un complexe militaire situé à Bagotville, au Québec. Lui, Eric Létourneau, devait se placer derrière le Musée de l'aviation, juste devant la piste d'envol. Il comptait demander au public qui utilise, fréquente ou traverse le complexe militaire d'observer avec lui trois minutes de silence. Permission refusée. Il le fait tout de même. Assis à une table de pique-nique, il fait face à un vieil avion de la Deuxième Guerre mondiale, entend le bruit des F-18. Il est pratiquement seul, personne à part Gilles Sénéchal, coordonnateur de la galerie Séquence, et le caméra man Johann Gass (1). Létourneau ouvre un petit sac en tissu, en sort un livre vierge ainsi qu'un chronomètre qu'il règle à trois minutes, et ouvre le livre à la première page. Trois minutes de silence pour le Brésil, puis il tourne la page blanche; trois minutes de silence pour l'Argentine, puis il tourne la page blanche; trois minutes de silence pour le Paraguay, puis il tourne la page blanche. Létourneau a sa liste de pays, sa liste d'événements: 32 en tout.

Il observe trois minutes de silence pour les victimes de la politique étrangère des États-Unis. Trois minutes pour chaque pays. Il suit systématiquement la liste des pays qui ont eu affaire aux États-Unis d'Amérique. Trente minutes passent. La police militaire arrive et lui demande de quitter la base militaire. Il obéit.

Nous sommes le 28 septembre 2001

Standard 1. Une réaction à une réaction. Quatorze jours plus tôt, le 14 septembre, le président George W. Bush avait décrété une journée de deuil national. Ce même jour, le premier ministre Jean Chrétien demandait aux Canadiens de se joindre aux Américains en participant à des cérémonies à la mémoire des victimes des attaques terroristes. Létourneau, tout comme Chrétien, répond à l'appel de Bush. Toutefois, au lieu de faire écho au rôle de victime adopté par les Américains, la réaction de Létourneau le remet en question et en questionne la légitimité. Létourneau reprend la structure de l'appel de Bush, en retire le nationalisme américain et la rhétorique chrétienne, puis détourne cet acte de deuil vers les personnes qui, dans le passé, ont subi des torts aux mains de cette victime nouvellement déclarée. Standard 1 s'inscrit en faux contre les implications politiques du choix des actes et des personnes devant faire l'objet de sanctions.

La résistance

Cela commence avec un geste. Un carnet con tenant 200 pages blanches et un chronomètre. Un homme solitaire et silencieux assis à une table de pique-nique. À toutes les trois minutes, il tourne une page de son carnet. Il se trouve aux confins d'un complexe militaire. C'est une pièce à un protagoniste, exécutée afin de souligner ce qui est perçu comme un déséquilibre du pouvoir.

C'est un mouvement à contre-courant né d'un besoin de changer la direction des événements. Contester le pouvoir dans une base militaire, lieu où ledit pouvoir est potentiellement transformé en action (action considérée comme légitime ou terroriste, selon les principes éthiques invoqués), est une stratégie qui fait appel à un pouvoir symbolique, et qui, dans le but de créer un auditoire éclairé, se fonde sur la transmission.

La transmission

Standard 11 débute le lendemain de Standard 1 au Salon du livre de Jonquière. Cette fois-ci, Létourneau n'est plus silencieux, il parle. Carnet et chronomètre en main, il demande aux gens de se joindre à lui. Il a ajouté de nouveaux éléments, soit une carte du monde et un exemplaire de L'état du monde: annuaire économique et géopolitique mondial. Il explique comment son projet a commencé, et fait part de ce qu'il sait sur chacun des pays concernés, il écoute les histoires et les préoccupations des gens. Les participants sont soit seuls avec Létourneau, en tête à tête, soit mêlés à un groupe soudé par un objectif commun. C'est toujours une expérience unique. Les discussions durent tantôt des heures, tantôt quelques minutes (2). Létourneau poursuit sa performance dans divers endroits, différentes villes. II reçoit parfois l'autorisation des autorités, parfois non. Il ignore combien de temps il lui faudra pour arriver à la fin de sa liste. Tous les pays du monde, classés par ordre alphabétique, se verront accorder trois minutes de silence à la mémoire des victimes de la politique étrangère états-unienne (3).

D'un ici à un là-bas

Éric Létourneau insiste sur la valeur de l'échange qui a lieu avec la personne qui est devant lui, dans le moment présent. C'est un échange qui, par nécessité, requiert une préoccupation pour ce qui est proche. Toutefois, en même temps, Létourneau exprime un désir d'aller vers ce qui est lointain (un autre pays), de rapprocher ce lointain et de le garder tout près, même s'il sait très bien, tout comme nous, qu'il ne l'est pas. Dans un récent article publié dans la revue Parachute, dont le thème était l'idée de communauté, Marie Fraser, proposant une analyse de L'Art de la conversation de Devora Neumark (qui comporte la création d'une sorte de salle de séjour extérieure : deux divans moelleux et deux tables installés sur un tapis de couleur verte à l'entrée d'une station de métro à Montréal), fait appel à la définition que donne Jean-Luc Nancy de la communauté, laquelle constitue selon lui une « mise en rapport des individus (davantage que) le partage d'un monde commun (4) ».

Elle écrit : La possibilité d'un tel espace public et politique fondé sur l'échange et le partage conduit à une interrogation sur le sens de la communauté [. . .]. Ici, la communauté est une ouverture à l'autre, non son assimilation à un monde communs (5).

Nul doute qu'il existe une corrélation entre cette oeuvre de Devora et la performance de Létourneau. Les deux font appel à l'oralité, et leur forme ainsi que leur valeur tiennent à un acte d'échange : information, histoires, faits. Cependant, si la compréhension qu'a Fraser de la définition de communauté proposée par Nancy peut s'appliquer à L'Art de la conversation de Neumark, il est intéressant de constater que Standard 11 de Létourneau exige que les deux notions de communauté entrent en jeu de concert, comme si l'une débouchait sur l'autre. Nous habitons un même monde, et nous devons intégrer et nous approprier un sentiment d'unité, même si cette idée peut sembler teintée de rectitude politique ou de colonialisme. La structure de la performance de Létourneau, qui consiste à discuter face à face avec un interlocuteur et à imaginer la terre à travers les frontières qui délimitent chaque pays, exige une ouverture à parler des différences tout en mettant en évidence ce que nous avons en commun. Létourneau présente les frontières du monde en sollicitant la conscience d'un ici et d'un là-bas incarnés, tandis que la communauté prend forme dans l'action concrète d'unir des gens autour d'une directionalité. Cette directionalité, à son tour, transforme notre conscience de la terre d'une série de territoires fragmentés en un espace de vie commun.

Le statut de nation

En même temps qu'il proclame une journée de deuil national, Bush réitère l'affirmation du statut de nation. Voici ce qu'il affirme par le truchement d'un communiqué officiel de la Maison-Blanche, émis le 14 septembre : La justice exige que ceux qui ont aidé ou hébergé les terroristes soient punis, et punis sévèrement. L'énormité de leur crime l'exige. Nous utiliserons toutes les ressources des États-Unis et la coopération de nos amis et alliés pour poursuivre les auteurs de ces crimes, jusqu'à ce que justice soit faite (6).

Proclamer signifie annoncer, faire savoir, et proclamer le statut de nation revient à revendiquer le droit de contrôler son propre territoire. Cela revient aussi à délimiter une frontière séparant ceux qui appartiennent à la nation de ceux qui n'y appartiennent pas.

Je suis en compagnie d'Éric Létourneau dans la tour de Radio-Canada. Il m'a demandé d'observer avec lui trois minutes de silence. Le pays est le Cap-Vert.

La première chose que j'éprouve est de l'embarras face à mon manque de connaissances politiques. Je me rends compte de ma propre ignorance. Ce pays que je ne connais pas reste pour moi une abstraction. En regardant un point sur la carte, j'essaie de comprendre, d'imaginer à quoi il ressemble. Impossible. Létourneau me transmet ce qu'il en sait, il lit des passages de son livre, et cependant, seul un acte de foi me permet de croire que cet endroit existe. Oui, je sais que la terre est ronde, et oui, je sais que cette carte représente quelque chose de réel, mais mon corps n'a pas été en contact avec la terre de là-bas. Ce là-bas demeure éloigné, comme des mots qui flottent au-dessus de ma tête et que je ne sais pas où placer. Puis j'essaie de me prêter au jeu correctement, d'observer mes trois minutes de silence à la mémoire des victimes de la politique étrangère américaine dans ce pays que je ne connais pas. Je ne peux éviter d'imaginer des clichés de la pire espèce. Des clichés glanés à la télévision, aux informations : des corps ensanglantés gisant par terre, des gens trop maigres aux yeux exorbités et au regard implorant. Je me sens incompétente, consciente de mes limites, impuissante et coupable.

Coupable en raison du camp dont je fais partie. J'éprouve en ce moment, à l'endroit où je me trouve, dans ce corps, dans ces chaussures, le sentiment d'être privilégiée, de venir d'un endroit où mes intérêts sont servis en premier, au détriment d'autres intérêts. L'impérialisme a érigé des frontières que d'autres essaient de reconquérir, un impérialisme dont, en tant que Blanche de descendance européenne, je bénéficie encore aujourd'hui. Et bien que ma vie soit tissée de fils en provenance d'ailleurs, elle n'est marquée par aucun assujettissement. Ma langue, ma terre, mes objets n'ont pas été confisqués, détruits ou dérobés. Et même si je parle de l'impérialisme au passé, la colonisation des connaissances, des ressources et des terres autochtones se poursuit encore aujourd'hui par des méthodes voilées (7) (oui, en ce moment même où je sirote mon café équitable). Comme le dit bell hooks dans son essai critique sur le mythe de Colomb, « la présomption selon laquelle la domination est non seulement naturelle mais centrale dans le processus de civilisation est profondément ancrée dans nos attitudes culturelles (8) ».

Le pouvoir

[…] le pouvoir est collectif, institutionnel, ainsi qu'une validation politique. Je ne crois pas que l'on doive abandonner cette conception pratique du pouvoir. Toutefois, si nous « refaisons l'histoire » seulement à partir de cette notion limitée du pouvoir en tant que validation collective, nous risquons de nous laisser devenir des instruments de gestion de la crise des vieilles institutions, de la vieille politique (9).

Cet avertissement nous vient de Gayatri Chakravorty Spivak, qui parle ici de réclamation post-coloniale. Elle parle des précautions et de l'attitude autocritique qui sont nécessaires pour changer son espace et se le réapproprier. Il est intéressant de concevoir le travail de Létourneau dans le sens d'une volonté de refaire l'histoire. Car si l'histoire est la transmission de discours empreints des valeurs dominantes, c'est en contrant ces discours et en les détournant dans une voix autre qu'on rend possible l'avènement d'une histoire différente.

Toutefois, en même temps, si nous tenons compte de l'avertissement de Spivak, il se peut que nous ressentions un malaise devant le fait que Létourneau emploie les mêmes méthodes de validation que celles auxquelles il souhaite résister. Nous sommes en droit de nous demander s'il n'adhère pas inconsciemment à la structure de pouvoir à laquelle il s'oppose. En effet, en adoptant exactement les mêmes méthodes, ne fait-il pas que renforcer implicitement les principes mêmes qui sous-tendent l'idéologie à la base du système qu'il dénonce?

Le titre adopté par Létourneau, Standard 1, Standard 11 est un titre étrange, car il suggère un désir d'être en accord, d'avoir un étalon de mesure commun. La norme est un modèle approuvé sur lequel on se fonde pour formuler un jugement. Elle suppose également un caractère commun, semblable, conforme.

Létourneau emploie la carte, outil de l'impérialisme, instrument géographique et social d'exploration et de classification. Une forme de représentation qui, qu'on le veuille ou non, tire son origine de l'ère de l'expansion et des conquêtes impérialistes.

Létourneau sort son livre de géopolitique

Létourneau met le chronomètre en marche - la mesure systématique du temps au moyen d'un mécanisme d'horlogerie, découlant d'un désir hautement suspect de cartographier et de savoir. Le premier chronomètre précis est né du désir de l'État de parcourir les mers avec plus de précision, désir alimenté par la volonté d'être à tout prix le premier pays à posséder un moyen d'exploration fiable et donc le premier à entreprendre une expansion vers des contrées lointaines (10).

Même si les outils employés par Létourneau sont suspects, Spivak nous dit également que: L'histoire ne peut être renversée ou effacée par simple nostalgie. Refaire l'histoire implique une négociation avec les structures qui ont produit l'individu en tant qu'agent de l'histoire (11). Cela me semble être la mince ligne avec laquelle Létourneau doit négocier, et c'est ce qu'il fait. Nous sommes tous le produit de l'histoire, et c'est l'histoire qui nous donne un point de départ, qui nous situe dans un ici. Nous sommes le produit d'un processus historique, processus qui nous a marqués, qui a tracé des limites, des frontières, et inscrit le nom d'un pays au lieu d'un autre. Et cependant, nous vivons dans un monde aux frontières perméables, où les interconnexions se multiplient, et ce, de plus en plus à mesure que les gens, les idées et les marchandises voyagent plus librement.

Pour manoeuvrer et progresser, nous devons reconnaître et saisir d'où nous partons. Et nous devons également voir d'où proviennent nos outils et ce qu'ils révèlent à notre sujet et sur la façon dont nous considérons la tâche à accomplir. Il y a un véritable danger à adopter une attitude faussement neutre face aux outils que nous employons pour marquer et décrire un territoire. De plus, le fait d'ignorer ou de camoufler la violence inhérente à ces outils est une façon de jouer à l'autruche. Létourneau attire notre attention sur les structures dont nous sommes et continuons d'être les produits, nos conceptions de la nationalité et de l'appartenance, et il utilise exactement les mêmes outils qui ont donné naissance à notre statut présent. Ce faisant, il fait ressortir notre propre implication dans l'état actuel des choses et la responsabilité que nous avons d'interroger toute conception acquise de la norme. C'est là une stratégie de résistance.

NOTES

(1) La performance d'Éric Létourneau s'incrit dans le cadre du programme trafic art de la galerie Séquence.
(2) Éric Létourneau, dans sa correspondance avec l'auteur explique : « En fait, les différentes rencontres pouvaient souvent se dérouler un peu différemment : les gens lisaient eux-mêmes L'état du monde ou trouvaient eux-mêmes les pays sur la carte. J'étais parfois beaucoup moins bien informé qu'ils ne pouvaient l'être ; d'autre fois, je connaissais mieux le pays en question. Tout cela était aléatoire, dépendant du pays, du moment et du collaborateur à la performance. »
(3) Le nombre officiel de pays couverts par Létourneau, à la date où Standard 11 commence, est de 196.
(4) Marie Fraser, « Une communauté d'étrangers : l'espace public de la parole chez Devora Neumark », Parachute, n°101, 2001, p.60.
(5) Ibid.
(6) www.whitehouse.gov/news/releases/2001/09/20010913-7.html.
(7) Pour une analyse intéressante du travail d'un artiste sur ce thème, voir All That has Value : Ron Benner, essai de Pat Roy Mooney et Peter White, catalogue d'une exposition à la galerie McIntosh, du 9 février au 19 mars, Université Western Ontario, London, Canada ; et Ron Benner : Other Lives, essai de Matthew Teitelbaum, catalogue d'une exposition à la Mendel Art Gallery, du 28 janvier au 12 mars 1989, Windsor, Ontario, Canada.
(8) bell hooks, Outlaw Culture : Resisting Representations, Routlegde, New-York, 1994, p.200
(9) Gayatri Chakravorty Spivak, « Who Claims Alterity? », Remaking History : Dia Art Foundation, Discussions in Contemporary Culture, n°4, sous la direction de Barbara Kruger et Phil Mariani, Bay Press, Seattle, 1989, p.270.  
(10) Voir www.hms.org.uk/nelsonnavynagivate.htm pour une explication
(11) Ibid, p.282.

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