Émergence 2000 à l’îlot Fleurie

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Émergence 2000 à l’îlot Fleurie

 

Le quartier Saint-Roch, en basse-ville de Québec – celui que l’on surnomme maintenant le quartier des artistes — a été l’un des plus touchés par la vague de démolition-reconstruction qui caractérise l’urbanisme des années 1970. Il en résulta, entre autres, la disparition du quartier chinois — laissant une plaie béante dans le secteur de la Grande Place, près de l’emplacement actuel du Complexe Méduse — et tout un réseau d’autoroutes qui ne mènent nulle part (1). Au début des années 1990, Louis Fortier et un groupe de résidants du quartier décident de prendre en main leur environnement. Ils effectuent d’abord une série de pressions auprès des élus municipaux et créent, sur le terrain vague, des jardins communautaires auxquels se greffent peu à peu d’autres formes d’activités. On y organisera, par exemple, des événements de sculpture (la série Émergence) avec la participation d’artistes tant populaires que professionnels (2). C’est la naissance de l’îlot Fleury. Il occupera la Grande Place jusqu’en 1998 pour être ensuite délogé et relocalisé à l’emplacement actuel, sous les bretelles de l’autoroute Dufferin-Montmorency.

 

C’est une véritables zone que ce nouvel emplacement où le gravier et le béton priment sur la verdure. Qu’à cela ne tienne, les sculptures sont déplacées par la Ville et resituées en bordure de la falaise et des rues adjacentes, tandis que le quartier général est installé sous l’immense toit formé par les bretelles. L’objectif du Groupe d’animation de l’îlot Fleury n’est-il pas, justement, de revitaliser les espaces désaffectés ? « L’animation, dans une approche communautaire et artistique, ne se rattache pas à un terrain, mais à une volonté, celle de redonner vie à des secteurs moribonds du quartier […] (3). » L’endroit n’est tout de même pas dénué d’un certain charme. Déjà, il a été investi par différentes manifestations artistiques, notamment pour les projections Neige sur neige de la Bande Vidéo. Ce fut aussi, et c’est encore, le repère des tagueurs et même de quelques joueurs de pétanque qui y ont installé leur allée de jeu. Il ya donc bel et bien une vie sous-jacente à cet espace aux allures abandonnées. Récemment, l’ancienne équipe qui composait le Groupe d’animation de l’îlot Fleury a décidé de passer le relais à la nouvelle génération. Un deuxième îlot prend forme.

 

En août dernier, nous avons assisté au premier événement officiel de l’îlot Fleurie (4), Émergence 2000. Le commissaire invité, le sociologue Guy Sioui Durand, a voulu en faire un événement d’art social. Appuyé par une équipe dynamique composée de Julie Picard, Hélène Matte, Fannie Giguère, Mélissa Correia, Carolyne Mallet et Nancy Couture, Durand a réuni, pendant 11 jours, une vingtaine d’artistes de plusieurs disciplines à l’intérieur d’une programmation où se côtoyaient poésie, performance, manœuvre, art audio et vidéo et des discussions sur l’art communautaire dans la ville. Il y avait là tout ce qu’il faut pour un mélange culturel explosif. Par exemple, la projection du film L’armée de l’ombre, de Manon Brillant (5), ou encore la présence des Urbanauts, un groupe de jeunes musiciens techno, ont attiré une foule de jeunes plus ou moins marginaux. Quant à savoir s’il y eut vraiment « mélange » entre les différents groupes culturels, fusion entre l’art et la communauté ou engagement social… La notion d’art social s’avère souvent plus théorique que pragmatique. Il m’a parfois semblé que les artistes étaient les plus indifférents aux pratiques des autres, chacun étant probablement trop occupé à créer une œuvre d’art. Par ailleurs, l’engagement communautaire inhérent à l’histoire de l’îlot Fleury semble d’abord prendre ses racines dans le rassemblement populaire, le geste artistique y étant plutôt complémentaire. Mais il y a bel et bien eu de beaux moments d’effervescence lors d’Émergence 2000, et le bilan s’avère, somme toute, très satisfaisant.

 

De la permanence à l’éphémère

Pour le volet sculpture, six artistes ont été invités à créer une œuvre sur le site. Il n’est pas nécessaire de revenir sur la définition de l’art in situ mais dans ce contexte, nous avons constaté que la plupart des artistes ont plutôt perpétué la tradition de jardin de sculptures déjà bien implanté à l’îlot en optant pour la création, en atelier, d’œuvres permanentes.

 

Diane Landry a offert à l’îlot Fleurie la pièce créée pour l’événement D’un millénaire à l’autre, « Mouvelle », le poids des papillons. L’œuvre, une immense femme/dôme, est construite à l’image d’une robe à crinoline. Rigide et bien ancrée de sa base jusqu’au torse, ce corps aux allures figées propose un intéressant paradoxe, car il est muni de bras qui flottent librement au vent. Le néologisme « mouvelle » signifie pour Landry : « œuvre matérielle qui nécessite un certain temps d’observation pour l’appréhender dans son intégralité. [...] Une œuvre mouvelle génère parfois des mouvements, des sons, des odeurs, etc. (6) » C’est à l’automne seulement que les passants auront pu faire l’expérience de cette œuvre mouvelle, car en raison d’un conflit d’horaire entre les deux événements, la sculpture n’a été installée que quelques semaines plus tard.

 

Chantal Bélanger, poursuivant sa recherche plastique avec les métaux, s’est inspirée de l’environnement pour créer une sculpture d’acier où se superposent divers symboles naturels et urbains : l’étoile, la croix, le nuage et la roue d’engrenage. Ces éléments représentent très bien le conflit nature/culture qui s’est joué en ce lieu quelques décennies auparavant. La pièce en bas relief, qui a été installée dans l’un des rares espaces verts de l’îlot, devrait prendre peu à peu sa place dans la terre et le gazon pour s’intégrer parfaitement au paysage.

 

Les socio-esthéticiens Doyon/Demers ont voulu transposer leur réflexion sur l’environnement virtuel et les hyperliens dans une œuvre en trois dimensions. Partant du principe du site web où l’on peut se retrouver devant une multitude de « portes » à ouvrir, ils ont imaginé une structure d’acier fonctionnant de la même manière. Il s’agit d’une sorte de bunker mesurant 4,15 m (2) dont chaque pan est muni de cinq portes fonctionnelles. Chacune est trouée d’une fenêtre aux formes variées (losange, lune, cercle, etc.), modèles semblables à ceux que l’on retrouve sur certaines maisons du quartier. Le portail étant situé en plein dans, la zone de passage, entre le boulevard Charest et la rue Saint-Vallier, le passant peut le traverser en entrant et en sortant par la porte de son choix, tout comme il peut, une fois à l’intérieur de la sculpture, observer l’une des 20 portions de paysages proposés par les ouvertures. Mario Girard est probablement celui qui a le plus respecté la notion de création in situ annoncée dans le dépliant informatif, avec une installation à mi-chemin entre l’œuvre éphémère et permanente. D’une part, il a recouvert une partie de la falaise d’un mélange d’argile colorée verte, alors que quelques pieds plus loin, il a entrepris un travail à la scie sur une immense souche d’arbre déposée sur des rails de chemin de fer. Si l’ampleur de l’entreprise ne lui a pas permis de compléter son intervention durant la courte période allouée, le public aura eu au moins la possibilité d’assister au processus de création d’une des œuvres de cet événement.

 

Le sixième artiste du volet sculpture, Martin Dufrasne, a aussi été l’un de ceux que le public a constamment pu voir à l’œuvre. Il nous a offert une intervention plus performative que sculpturale, malgré les quelques éléments de mise en scène déposés à différents endroits sur le site. Dans cette manœuvre de plusieurs jours, Dufrasne a tenu un cabinet de plaintes. À heures fixes, quotidiennement, le public pouvait déposer des plaintes sur tous les sujets susceptibles de le contrarier, lesquelles étaient soigneusement dactylographiées et archivées par le fonctionnaire. Le plaignant pouvait ensuite jouer à la pétanque royale et remporter tous les cochonnets touchés par une balle lancée les yeux bandés. Cette approche humoristique du sentiment de frustration individuelle ou sociale — par surcroît traitée à la manière d’un système bureaucratique qui en génère lui-même une bonne partie — m’apparaît une excellente façon de le désamorcer. Et pour compléter ce processus de défoulement, Dufrasne a distribué toute une gamme de vitamines et suppléments alimentaires en capsules, contribuant en quelque sorte à une « revitalisation » du quartier.

 

Du performatif

En collaboration avec le centre d’artistes Le Lieu, six performeurs espagnols sont venus présenter différentes manœuvres au cours de l’événement. Leur approche conceptuelle et anti-spectaculaire s’est insérée de façon très discrète dans le quotidien de la communauté artistique et locale. On a pu, par exemple, participer avec Nieves Correa à un atelier de création d’instruments de musique faits à partir de boites de conserves et de sacs de plastique, ingénieuse petite trouvaille dont le son ressemblait à un bêlement. La manœuvre s’est conclue par un concert collectif. Rafael Lamata et Jaime Vallaure ont assemblé, avec l’aide de la population, un immense casse-tête montrant un paysage canadien qui contrastait ironiquement avec le béton du lieu. Au-delà du jeu, on pouvait y voir une analogie de l’effort collectif de construction d’un territoire, chacun y ajoutant sa portion ou aidant son voisin à retrouver la pièce manquante. Dans le même élan d’implantation de la nature, même factice, dans cet environnement urbain, ils ont aussi effectué un parcours le long de l’autoroute, s’arrêtant à chaque pilier du garde-fou pour appeler les oiseaux en sifflant et en les appâtant avec des graines et des oiseaux en plastique. Joan Castellas a fait une campagne « d’auto-promotion » en placardant des affiches dans le quartier et Hilario Alvarez est parti à la recherche des hispanophones de Québec, avec lesquels il s’entretenait de la notion d’origine. L’aspect participatif des différentes actions était évident dans plusieurs des manœuvres hispaniques, ce qui a beaucoup contribué à l’ambiance de fête qui régnait parfois à l’îlot Fleurie. Vers la fin de l’événement, nous avons aussi pu partager la paella géante cuisinée par Nelo Bilar, à la manière traditionnelle, sur feu de bois. C’est souvent autour d’un repas collectif ou dans une fête de quartier que se consolident les liens communautaires, une formule que l’organisation a voulu privilégier en faisant d’Émergence 2000 un événement festif.

 

Avec la performance Salmigondis de mémoire, Richard Martel revenait, presque 20 ans plus tard, sur les lieux d’une de ses actions précédentes. Sous l’une des autoroutes, il a installé un téléviseur diffusant, en circuit fermé, le plan du boulevard adjacent au site, ainsi qu’une bande sonore indépendante qui répétait sans arrêt le bruit fracassant d’un accident de voiture. Étrangement, l’amplitude sonore de ces impacts causait des vibrations qui affectaient l’image vidéo, laissant presque croire que des accidents avaient réellement lieu quelque part sur le boulevard. Déjà, ces éléments contribuaient à l’intensité de l’action où Martel, sifflet en bouche, dirigeait, de façon parodique, les mouvements des quatre artistes espagnols. Cartes à jouer géantes, farine, cuisses de poulet, hamburgers et roses étaient les objets clés qui composaient cette performance très orchestrée. Critique évidente de la société de consommation, notamment à travers l’excès alimentaire, on remettait un court texte mentionnant les méfaits de la chaîne McDonald’s sur les territoires boisés du Costa Rica (7). Une performance située entre l’humour absurde et le cynisme cinglant; où certains gestes dérangeaient : par exemple, celui de pointer vers le public une cuisse de poulet qui prenait étrangement la forme d’une arme; tandis que d’autres faisaient sourire. Ce fut le cas lorsque les performeurs, à demi-nus, exhibaient une affiche de promotion de la SODEP arborant la maxime « musclez votre culture ». L’action s’est terminée dans un chaos volontaire alors que les performeurs enfouissaient le téléviseur sous une montagne de farine, de frites et de peinture rouge puis quittaient le lieu laissant, dans un silence total, cinq roses rouges plantées dans cinq livres de beurre.

 

Plusieurs autres activités et interventions auxquelles je n’ai pu assister, ont eu lieu durant cet événement, notamment la soirée Poésie Béton avec Jean-Claude Gagnon et plusieurs jeunes poètes de Québec; la manœuvre des artistes de l’atelier TouTTouT de Chicoutimi lors de l’ouverture; ou encore l’action poétique de Jean-Pierre Bourgault qui a enfoui, sur le site de l’îlot, une chaudière d’eau salée provenant de Gaspé. Des artistes ont même squatté l’événement. Danyèle Alain, par exemple, sur invitation des Doyon/Demers, a installé sa roulotte pendant quelques jours pour partager avec la population sa production de Filia (8) et de jeunes pousses de blé. Cette œuvre nomade de Alain s’avère autant un espace de rencontre et d’échange avec les communautés, qu’un lieu d’expérimentation artistique à travers la culture d’« aliments vivants ». L’action, qui a attiré une foule considérable de résidents du quartier, s’inscrit parfaitement dans l’objectif de revitalisation sociale initiée par Louis Fortier. C’est d’ailleurs l’implication de la population qui fait le succès de ce genre d’événements artistiques. Il n’y a pas d’art social sans public et je ne parie pas d’un public d’artistes mais bien des membres d’une communauté. Plusieurs moments forts et un achalandage régulier sont néanmoins la preuve du succès de l’événement. Avec Émergence 2000, la nouvelle équipe de l’îlot a su démontrer son intérêt et son aptitude à conserver le dynamisme communautaire du Groupe d’animation de l’îlot Fleurie.

 

NOTES

(1) Des quatre bretelles, deux s’arrêtent au carré Lépine tandis que les deux autres vont se buter à la falaise séparant la haute-ville de la basse-ville.

(2) On y retrouve notamment les œuvres de Bill Vazan, Henry Saxe et Don Darby.

(3) André Marceau, « Un îlot de subversion au cœur du désordre », Inter art actuel, no 72, 1999, p. 40.

(4) On remarquera que l’îlot Fleury s’écrit maintenant l’îlot Fleurie, probablement dû au fait que la nouvelle équipe est essentiellement composée de femmes.

(5) Une partie de ce documentaire avait été tournée sous l’autoroute Dufferin.

(6) Diane Landry, ESSE, n° 40 (été 2000), p. 32.

(7) « Pour chaque kilo de viande exportée, le Costa Rica sacrifie deux tonnes et demie de sa mince et unique couche d’humus. [...] Toutes les 17 heures s’ouvre un nouveau McDonald’s. Tous ensemble, ils débitent quotidiennement 25 millions de hamburgers par jour [sic], ce qui correspond à 125 km2 de désert supplémentaire par jour. »

(8) « Filia : appellation originale et non contrôlée de bactéries lactiques transmises de mère en fille depuis des générations. Cultures produites dans la “couveuse” de la roulotte pour don et échange. Filia, de filiation, traduction du mot latin “fille”, évoque la transmission de cet aliment vivant depuis des temps immémoriaux. » Citation de Danyèle Alain.

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