editorial

46 - Balayage : un regard sur la vidéo - Automne - 2002
Johanne Chagnon

[in French]

Ceci est le dernier éditorial que je signe dans ESSE. En effet, je quitte la revue où, pendant près de 18 ans, j’ai participé à l'aventure exaltante qui est de bâtir une tribune indépendante où artistes et intervenants du milieu peuvent exprimer leurs réflexions sur le monde. Au cours des années, j’ai vu défiler plusieurs équipes de travail, avec des intérêts et des enthousiasmes divers. Celle en place actuellement est fin prête à assumer la suite des choses. Je lui souhaite d’autres moments forts, non entachés de la lourde tâche que constitue la survie d’un périodique culturel d’opinion dans notre société.

Quant à moi, après toutes ces années, je sens le besoin de consacrer plus de temps à une autre forme d’engagement, et malheureusement ce ne sont pas les occasions qui manquent. Plusieurs sources d’engagement me poussent à agir.

Je constate qu’une stratégie répressive se dessine clairement, stratégie visant toute forme d’opposition à la mondialisation des marchés. On en a vu un exemple le 26 avril dernier à Montréal, alors que des manifestants anti-mondialisation étaient rassemblés au square Dorchester, en réaction à la réunion des ministres du Travail du G-8 (réunissant les 8 pays autoproclamés les plus riches et puissants de la planète). L’escouade anti-émeute du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a entouré les individus présents avant même que la manifestation ne débute, de façon à ce qu’ils n’aient aucune sortie possible, et les ont ainsi détenus pendant cinq heures. Des arrestations ont été effectuées et des constats d’infraction distribués. Le Service de police s’est justifié en affirmant avoir eu des raisons de croire que des actes illégaux allaient être commis, ce qui n'est nullement prouvé (lors de la manifestation du G-20 à Montréal, en octobre 2000, au moins 40 agents doubles appartenant au SPCUM et à la Sûreté du Québec avaient infiltré les manifestants). Le résultat de ces manœuvres est de dissuader des citoyens, qui veulent tout simplement et fort légitimement signifier leur opinion, de se pointer à des manifestations, de peur de représailles — mais quels autres moyens les décideurs nous laissent-ils, retranchés derrière leur bastion? Ne resteront à la longue que les plus radicaux, dont les forces policières se chargeront de diminuer le nombre, participant ainsi à réduire les mouvements de dissidence et d’opposition aux efforts des grandes puissances pour imposer leur main-mise mondiale.

Ce sont des tactiques inadmissibles qui me choquent. Il n’y a pas que les bouleversements climatiques qui ont de quoi inquiéter sérieusement, mais aussi l’effronterie des moyens employés pour favoriser les privilèges déjà indécents de quelques-uns.

Je constate également que toutes les organisations financières et politiques qui veulent régir le monde disent tout à coup vouloir s’occuper de la question de la pauvreté, et utilisent maintenant de pieux discours pour réduire les écarts grandissants entre riches et pauvres. Que ce soit au Fonds monétaire international (FMI), à la Banque mondiale, au Forum économique mondial (Sommet de Davos — tenu cette année à New York), à l’OCDE (l’Organisation de coopération et de développement économique), au G-8, à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) même, le discours anti-pauvreté a la cote, alors que ces nobles institutions sont elles-mêmes responsables de l’appauvrissement des plus pauvres! Derrière ces intentions se profile ce qui ressemble davantage à une lutte aux pauvres! Les fossés entre nantis et démunis sont une menace à la stabilité économique. Éliminons-les (les démunis, bien sûr)! Ces stratégies font partie du fondement même du système capitaliste. Les pauvres représentant un pourcentage important de la population mondiale, voilà un créneau intéressant à exploiter. Et pour cela, il faut leur donner les moyens de devenir des consommateurs effrénés. C’est pourquoi ces institutions ne proposent qu’une solution : faire du commerce un élément essentiel à la lutte contre la pauvreté.

Je constate aussi ceci : dans le même mouvement, le gouvernement Landry a déposé, le 12 juin dernier, un projet de loi anti-pauvreté. Il est désolant de remarquer que l’annonce d’un tel projet, qui aurait dû permettre de faire un véritable pas en avant, a plutôt eu un effet négatif désastreux en entretenant les inégalités et les préjugés envers les personnes en situation de pauvreté. Le projet de loi, en maintenant la distinction entre les aptes et les inaptes au travail et en insistant sur le soutien que veut donner le gouvernement à ceux seuls qui veulent «réintégrer le circuit» — pour reprendre les termes mêmes qu’emploie Landry — continue d'entretenir dans la population des préjugés à l’effet que les pauvres ne veulent pas travailler et préfèrent être entretenus par le système. Il n’explique aucunement pourquoi tant de gens dans notre société sont exclus de ce fameux circuit : le marché de l’emploi ne veut pas d’eux, le système lui-même multiplie les obstacles qui empêchent la réinsertion, etc. Ainsi, on ne fait que reprendre l’idée déjà trop répandue qu’on est pauvre parce qu’on le veut bien. Cette position du gouvernement dénote une incompréhension inexcusable de la réalité vécue. De plus, le projet de loi anti-pauvreté propose un revenu de solidarité qui serait calculé d’après un barême du revenu moyen des personnes pauvres d’environ 12 000 $ par année, alors que la situation réelle est plutôt de l’ordre de 6 000 $ pour un grand nombre d’entre elles.

Les discriminations sont nombreuses dans notre société, et le projet de loi ne fait absolument rien pour les abolir. Les exemples sont nombreux, en voici quelques-uns : Pourquoi une victime d’acte criminel peut-elle garder son indemnisation si elle est riche, mais doit la remettre à l’aide sociale si elle est sans revenu? Pourquoi avantage-t-on fiscalement des personnes qui investissent dans un fonds de solidarité, mais diminue-t-on le revenu d’aide sociale de deux personnes qui partagent un logement par solidarité? Pourquoi la pension alimentaire est-elle traitée dans la fiscalité comme un revenu au titre de l’enfant, mais traitée comme un revenu du parent responsable si celui-ci est une personne assistée sociale, et retranchée en conséquence de la prestation du parent? Pourquoi le gouvernement résiste-t-il à garantir un plancher de revenu décent et sans coupures à l’aide sociale, alors que le code civil, lui, interdit de saisir la portion d’un revenu qui couvre les besoins essentiels, même en cas de fraude? Pourquoi les assistés sociaux aptes au travail, qui reçoivent 501 $ par mois, doivent-ils payer une franchise de 16,70 $ pour leurs médicaments, alors que ceux qui ont des contraintes sévères à l’emploi et qui reçoivent plutôt 734 $ par mois sont dispensés de cette franchise? (Source : Collectif pour une loi sur l’élimination de la pauvreté.)

Des patrons qui cherchent des abris fiscaux pour eux-mêmes et qui refusent que le salaire minimum sorte de la pauvreté; des impôts qu’on réduit à coups de milliards de dollars sans améliorer le revenu des personnes trop pauvres pour payer de l’impôt; des profits sans plafond et une sécurité du revenu, sans plancher pour couvrir les besoins essentiels...

Pour faire avancer le débat, il est nécessaire de dresser un portrait plus juste de la situation de la pauvreté et des mesures véritablement efficaces pour la combattre. En tant que société responsable, il va falloir se poser sérieusement la question : souhaitons-nous réellement un tel "deux poids, deux mesures"? Si non, que sommes-nous prêts à faire pour que cela change? Ça urge. Ces écarts économiques nuisent au développement de toute la collectivité et affaiblissent la cohésion sociale.

À la lecture de ces propos plutôt politiques, on pourrait croire que je délaisserai la pratique de l’art pour une forme de militantisme. Non, bien au contraire. Je crois plus que jamais que les artistes ont une contribution essentielle à apporter. Dans des périodes plus mouvantes comme celle que nous vivons actuellement, il en faut pour allumer l’imaginaire avec une autre vision de ce que la société pourrait être, et une autre approche que celle, devenue trop prévisible, des différents acteurs de la scène sociale.

J’écris cela et pourtant, je ne me fais pas d’illusion sur les changements qu’il est possible d’apporter. L’humain n’est pas dans une meilleure position aujourd’hui qu’ à toute autre époque de son histoire. Il n’a tiré aucune leçon de ses expériences passées et perpétue encore les situations d’inégalité, d’injustice, de conflits armés et de lutte de pouvoir. En plus, il a tellement bousillé la planète qu’il s’est placé dans un processus quasi-irréversible d’ autodestruction (pollution, empoisonnement progressif de (par) l’air, l’eau, la nourriture, etc.).

Mais... il faut bien faire quelque chose...

Et lire ESSE?

Y écrire?

Et pourquoi pas vous?!

45 - Amérindie - Printemps / été - 2002
Johanne Chagnon

[in French]

«Il faut miser sur l’énergie collective des Autochtones afin qu’ils se prennent en main plutôt que de laisser perdurer un système dont on ne peut plus se cacher qu’il est un échec.» Renée Dupuis.

Marcher sur des pics de porc-épic... C’est un peu ce que je ressens en abordant en tant que Blanche la question amérindienne pour les besoins de cet éditorial. En effet, cette question demande une bonne connaissance du sujet. C’est pourquoi, pour le dossier AMÉRINDIE de ce numéro, ESSE, qui se permet un néologisme dans le titre, a opté pour un regard «de l’intérieur». L’article principal de ce dossier, écrit par Guy Sioui Durand, Huron-Wendat, a du souffle. En plus de fournir aux lecteurs beaucoup d’information, ce document, qui couvre un large territoire, est porté par une opinion sur l’art amérindien contemporain qui propose «une authentique vision autochtone sans pour autant s’assujettir aux canons de la tradition». Il répond à un besoin de comprendre comment se traduit l’imaginaire amérindien dans les productions artistiques récentes. Complètent le dossier trois autres textes provenant de souches différentes. Sur le plan historique, André Greusard résume, pour l’essentiel de son texte, le livre Les Premières Nations du Canada d’Olive Patricia Dickason, elle-même d’origine métis – si bien que l’on peut avancer que ce texte est lui aussi porté par un regard «de l’intérieur». Andrée Martin, quant à elle, traite de la violation des droits culturels pour ensuite s’attarder à deux cas de «réussite» dans le monde autochtone. Enfin, Katerine Sirois et Jean-Philippe Uzel (ce dernier d’origine française) se sont penchés tout particulièrement sur l’œuvre de l’artiste ojibwe Ron Noganosh.

La question amérindienne demeure un «problème» réel, non résolu, bien que les Amérindiens n’en peuvent plus d'entendre parler d'eux de cette façon. On constate tout de même, à la lecture du dossier, que la plupart des artistes mettent eux-mêmes beaucoup d’emphase sur leurs conditions de vie, leur passé, etc. – œuvres à charge dénonciatrice pour la plupart. Haine, souffrance, colère, rage : il y a des maux sociaux qui ne guériront pas sans un changement véritable.

Arrêtons de nous conter des histoires : «Il faut miser sur l’énergie collective des Autochtones afin qu’ils se prennent en main plutôt que de laisser perdurer un système dont on ne peut plus se cacher qu’il est un échec», déclare Renée Dupuis dans Quel Canada pour les Autochtones? La fin de l’exclusion (Boréal, 2001), un livre important, clair et bien documenté. L’auteure, avocate spécialiste en droit autochtone, membre de la Commission des revendications des Indiens depuis avril 2001, et récipiendaire, en 2001, du Prix littéraire du Gouverneur général du Canada (catégorie Essai), a répété, sur plusieurs tribunes, un appel d’urgence face à la situation actuelle des peuples amérindiens. D’autres également sonnent l’alarme. Aurélien Gill, seul et unique sénateur canadien autochtone, ancien chef des nations montagnaises et des Attikamek, ancien chef de la communauté de Mashteuiatsh à Pointe-Bleue, affirme: «Je suis de ceux qui prétendent que nous manquons désormais de temps.» (Le Devoir, 9 juin 2001)

On connaît trop bien les statistiques qui démontrent l’écart inacceptable entre les conditions de vie des Amérindiens et celles du reste de la population : taux effarants de pauvreté, de mortalité, de suicide, etc. Six milliards de dollars par année, alloués par le gouvernement fédéral, pour une population de 610 000 dans tout le Canada (72 000 au Québec, 9 600 dans le Nunavik), et tout cela pour des résultats aussi désastreux. Il est clair que c’est le système lui-même qui est dysfonctionnel, «problématique».

Cependant, il est intéressant de voir d’autres stratégies se développer, d’autres territoires investis. Ainsi, depuis le milieu des années 1980, les peuples autochtones ont élargi le débat à l’échelle planétaire et alerté l’opinion publique sur des enjeux qui dépassent le cadre de leur propre société. Leurs porte-parole, d’ici comme d’ailleurs, se veulent des intervenants directs sur la scène internationale. Leurs actions sont soutenues par la création d'associations internationales qui renforcent les contacts entre les peuples autochtones du globe. En exerçant des pressions pour amener la communauté internationale à s’intéresser à leurs préoccupations, qui ne sont plus ainsi strictement une question interne, cela oblige des États comme le Canada à rendre des comptes sur la façon dont ils traitent leurs citoyens autochtones. La cause n’est pas gagnée, mais des peuples «victimes» de l'Histoire, de la Nouvelle-Zélande, de l'Inde, de l'Amazonie ou de l’Amérique du Nord, peuvent ainsi faire cause commune auprès d'organismes internationaux à Genève ou à La Haye.

Les nations amérindiennes peuvent utiliser cet espace politique afin de proposer un modèle alternatif. Ne sont-elles pas elles-mêmes bien placées pour le faire? On pourrait tirer des leçons de leur expérience, car les Autochtones sont les premières victimes de la mondialisation, depuis l'arrivée des Européens, il y a quatre siècles, qui les ont «forcés» à participer à une nouvelle économie de marché, à se joindre au grand cercle des pays qui se prétendaient évolués. On connaît la suite. Ainsi, la transformation de la chasse de subsistance en traite des fourrures destinées au marché international a conduit à l'épuisement de la ressource. Les Amérindiens devenaient des «entraves» à un «progrès» qui commandait leur dépossession territoriale, puis leur dépossession politique. Tout ceci n’évoque-t-il pas la situation planétaire actuelle? Voilà un exemple, s’il en faut, des effets réels de la mondialisation économique, loin du bonheur et de la prospérité tant vantés par ses tenants. Lors du Sommet des peuples autochtones des Amériques tenu à Ottawa en mars 2001 –avant «l’autre» Sommet de Québec, celui des Chefs d'État des Amériques poursuivant effrontément leurs négociations pour une Zone de libre échange des Amériques (ZLÉA) –, des propositions d’actions communes furent discutées, en vue de la reconnaissance des droits de ces peuples dans leurs États respectifs et par les instances internationales.

Les gouvernements du pays commencent à considérer les Amérindiens comme des partenaires du développement économique — et les récents traités signés vont dans ce sens —, mais verrons-nous se développer une manière de faire différente? Autre chose que la reprise de formules éculées du système capitaliste, tel le Gala des prix d'excellence Mishtapew de l'Association d'affaires des Premiers Peuples, à 250$ le billet?

La présence publique accrue des peuples autochtones s’inscrit dans une recrudescence de revendications identitaires — l’autre versant de la mondialisation. Même si le combat des Autochtones est tout de même marginal par rapport au déploiement hégémonique de la mondialisation économique et financière, leur voix se fait davantage entendre. Comment leur point de vue se serait-il manifesté auparavant, avec une culture basée sur l’oralité? De plus, jusqu’en 1960, les Amérindiens ne pouvaient même pas faire des études avancées, sous peine de voir annuler leur statut d’Indien. C’est, en fait, la première génération «lettrée» qui émerge aujourd’hui.

Les Autochtones n’ont pas hésité à investir cet autre espace public qu'est l’Internet, leur permettant d’entrer à nouveau dans le «monde virtuel» qui est le leur, du point de vue chamanique. Les Inuits, entre autres, sont le peuple autochtone le plus branché de la planète. Le Nunavut existe simultanément dans le monde réel et sur Internet – on peut suivre les sessions de l’Assemblée législative au www.assembly.nu.ca/français. La Conférence inuite circumpolaire, créée en 1980, et qui relie environ 130 000 Inuits de plusieurs régions arctiques, est très présente sur le Web. Pendant ce temps... la plupart des autochtones ne peuvent pas communiquer directement avec les Québécois en français.

Le sort des Autochtones se joue toutefois moins dans les réunions à Genève ou ailleurs qu’au quotidien. D’ailleurs, combien savent que nous sommes, depuis 1995, dans La Décennie internationale des populations autochtones, proclamée par l’ONU? Les changements se feront sur d’autres terrains, et l’art en est un.

«L’art actuel est aussi un territoire autochtone», comme le dit l’artiste ojibwe Robert Houle, cité dans le dossier de ce numéro. On ne peut que faire «le constat d’une effervescence réelle de la créativité autochtone d’Ouest en Est», affirme Guy Sioui Durand, même si elle est encore précaire. Les productions en art actuel, tout particulièrement parce qu’elles ne sont pas touchées par les demandes du marché ou la tyrannie de l’homogénéisation médiatique, sont un bastion d’investigation de la condition des peuples autochtones. Il est plus que temps de pouvoir bénéficier de cet autre regard que les Amérindiens, et les artistes amérindiens, portent sur l’histoire, sur le monde — et sur l’art. Le temps d’un autre type de relation, basé sur le respect mutuel.

ESSE a choisi comme couverture de ce numéro une photo de Yves Sioui Durand (Huron-Wendat), prise lors de la présentation de Sushi or not Sushi? (2001), dans une posture qui symbolise bien ses préoccupations : être ou ne pas être Amérindien? C’est en même temps une forme d’hommage à la persistance de l’artiste, à sa prise de position indéfectible pour un théâtre amérindien. Son constat est cependant sévère («Un nouveau monde pour les Amérindiens?», Spirale, mars-avril 2000) — faisant face au même problème que rencontre tout artiste en art actuel : «Il me faut constater [...] que les communautés autochtones sont totalement repliées sur elles-mêmes [...] et que le lieu de l’artiste amérindien contemporain est toujours celui de l’exil. [...] le seul espoir d’avenir, celui de croire en la force de nos cultures et, en son sein, à la fonction de l’art comme transmetteur des valeurs éthiques de nos traditions par la puissance de l’imaginaire délivré du tabou et de la superstition qui nous condamnent à la peur de nous-mêmes, à la peur de notre être profond. C’est là toute la question.» Retournez voir la couverture.

44 - Image extrême - Hiver - 2002
Johanne Chagnon

[in French]

Nous ne pouvons impunément profiter d’un système capitaliste qui se nourrit de l’exploitation des autres et qui dilapide les ressources de la planète, sans qu’à un moment donné, ça nous revienne en pleine face.

Juste des coïncidences? On pourrait en conclure ainsi à l’analyse des récents événements et pousser le raisonnement plus loin. Juste une coïncidence que, pour ce numéro, ESSE avait déjà prévu délaisser la formule de dossier à laquelle les lecteurs sont habitués et présente plutôt, «à la une», un texte qui traite de l’image extrême, signé Paul Ardenne? Ce sujet amène à se questionner : pourquoi les images récentes des attentats frappent-elles plus que d’autres qui emplissent régulièrement notre univers médiatique? Ces visions servent-elles à nous habituer à la perpétuation d’horreurs tout en détournant l’attention des véritables enjeux latents, sapant ainsi toute réaction bien canalisée? Voici un exemple récent, pour moi, d’une image extrême : le président états-unien et ses acolytes s’adressant aux journalistes juste avant de leur demander de se retirer pour les laisser décider de leurs manœuvres militaires en Afghanistan, non pas dans la tenue officielle habituelle veston-cravate, mais en manteau sport décontracté, au "chalet" du Camp David, comme s’ils étaient encore des p’tits gars qui rentraient de jouer dehors. C’était à frissonner.

[…]

Revenons à la question des coïncidences. Comme par hasard (!), l’Asie centrale renferme le quart des réserves mondiales de pétrole – le deuxième plus grand réservoir au monde. Les compagnies pétrolières états-uniennes, celles-là mêmes qui ont financé l’élection de Bush en 2000 pour 1,8 million de dollars, y sont implantées – Bush lui-même et ses proches conseillers ont des intérêts dans cette industrie. Or, l’Afghanistan se trouve au centre de cet échiquier. La compagnie états-unienne Unocal caressait le projet d’un gazoduc, au coût de 2 milliards de dollars, qui traverserait l’Afghanistan pour relier le Turkménistan et le Pakistan et déboucher sur la Mer Arabique : la meilleure route pour répondre aux besoins non pas des marchés aux États-Unis, mais en Asie – donc seulement pour augmenter les profits des compagnies pétrolières. Afin d’assurer des conditions «stables» pour le passage des pipelines, le soutien d’Unocal aux talibans n’a jamais été dissimulé, et l’expansion rapide du pouvoir des talibans n’aurait pu se faire sans le soutien direct des services pakistanais — avec l’accord des États-Unis. Jusqu’en 1999, les payeurs de taxes aux États-Unis ont financé le salaire annuel de chaque fonctionnaire du gouvernement taliban. Même que les représentants états-uniens entretenaient de très bonnes relations avec les talibans jusqu’à très récemment, ceux-ci se montrant depuis un certain temps moins coopératifs... Les attentats de septembre dernier arrivaient donc à un moment fort propice, fournissant un prétexte en or pour faire débloquer une situation non favorable aux investissements US, par l’emploi massif de moyens militaires, afin de garantir la domination économique états-unienne et bloquer les visées non seulement de l’Iran et de la Russie, mais aussi de la Chine, qui a des besoins énergétiques énormes. Tout ceci sous couvert de croisade pour la «Justice absolue». Le Canada, lui, voulant aussi sa part du pillage, cherche à protéger les intérêts des compagnies canadiennes en Asie centrale. Cela expliquerait pourquoi une proposition pour négocier l’extradition de ben Laden n’a jamais été sérieusement considérée, car elle ne correspondait pas aux véritables objectifs. Et en quoi l’Alliance du Nord diffère-t-elle fondamentalement des talibans? Ses membres ne sont pas des anges et s’en tirent impunément même s’ils violent allègrement les droits humains.

Les coïncidences s’accumulent : la CIA a rencontré ben Laden en juillet dernier; les dernières rencontres entre représentants états-uniens et talibans ont eu lieu cinq semaines avant les attentats; le chef des services d’espionnage pakistanais, qui entretiennent des rapports avec les responsables des attentats, se trouvait aux États-Unis depuis le 4 septembre. Tout ceci ne prouve rien, mais ce sont tout de même des coïncidences troublantes. On ne peut que reconnaître l’habileté machiavélique d’une propagande, soutenue par les médias, pour cacher délibérément les véritables faits. Pour une information différente, voici une source parmi d’autres : http://globalresearch.ca.

Et pour les décideurs, quelle belle occasion de réprimer le mouvement anti-mondialisation, bien gênant lors des petites «réunions de famille» entre pays riches, en faisant adopter des lois anti-terrorisme d’un caractère excessif. La définition d’un acte terroriste telle que proposée par la loi canadienne C-36 est à ce point vague et d’une portée tellement large qu’elle permet d’englober des formes de contestation ou de dissidence telles des actions de désobéissance civile ou des manifestations publiques. La loi permettrait aussi de faire obstacle à des campagnes de financement menées au nom des victimes de régimes tyranniques.

Et le rôle de l’art dans tout ça? Je termine sur cette réflexion: le fait que l’artiste puisse exprimer pleinement son individualité n’appuie-t-il pas les visées du système capitaliste en faisant croire que celui-ci permet toutes les libertés, alors qu’il ne pourrait se maintenir si les individus étaient vraiment libres?

43 - Immatérialités - Automne - 2001
Johanne Chagnon

[In French]

Première immatérialité, immense et criminelle : les grandes entreprises de la planète ne réalisent plus leurs profits par la production de biens matériels – qui ne représentent qu’un faible pourcentage de leur chiffre d’affaires –, mais avec la spéculation.

Dans le domaine de l’immatériel, le monde actuel détient la palme. Une palme qui n’apporte cependant aucune fierté.

Théâtre d’illusions.
Spectacle sur lequel on veut attirer l’attention des spectateurs pendant qu’en coulisses se joue le véritable jeu.

Le présent dossier qui se penche sur les pratiques artistiques «sans objet» est, plus qu’on ne pense, relié au monde actuel, car celui-ci est lui-même un trésor d’immatérialité. Et je ne pense pas seulement à la toile d’araignée que tissent toutes les ondes qui nous transpercent à notre insu (cellulaires, satellites...) et nous bousillent le cerveau à petit feu.
Première immatérialité, immense et criminelle : les grandes entreprises de la planète ne réalisent plus leurs profits par la production de biens matériels – qui ne représentent qu’un faible pourcentage de leur chiffre d’affaires –, mais avec la spéculation. Des milliards de dollards changent de main chaque jour tout en engendrant des profits énormes. Phénomène plutôt inconcevable pour le commun des mortels! Ces valeurs financières ne sous-tendent plus des actifs réels, mais, volatiles, invérifiables; elles sont souvent négociées et converties avant même d’avoir existé.
Cette logique économique appelle la suppression du travail tel qu’on le connaît. En découle un leurre magistral : l’emploi – un concept maintenant denué de substance. La matière humaine, en termes de force de travail, est de moins en moins nécessaire au groupe restreint qui contrôle l’économie (et exerce le véritable pouvoir). Le concept de l’exploitation de l’homme par l’homme est dépassé : il n’est même plus besoin d’exploitation pour s’enrichir. La minorité nantie de pouvoirs économiques continue à promettre faussement le retour d’une situation favorable au plein-emploi parce que les individus représentent une clientèle électorale et consommatrice à préserver. Mais, dans le fond, pourquoi se soucierait-elle de populations qui veulent encore travailler de leurs mains et – agacement suprême – qui ont des réclamations quant à leurs familles, leur logement, leur santé, leurs droits...!? On occulte les véritables phénomènes tout en ayant le front d’entretenir chez les sans-travail un sentiment de honte essentiel au maintien de cette situation. Tenus responsables de ce dont ils sont victimes, ces marginalisés développent le sentiment d’être indignes, qui mène à toutes les soumissions.
Quelle ingéniosité, d’un machiavélisme incroyable, que l’exploitation de cette résignation! L’intelligence humaine ne connaît pas de limites quand elle est axée sur un seul but. Malheureusement, c’est le but ici qui pose problème : l’enrichissement excessif réservé à quelques individus.
Pour atteindre un tel objectif s’est développée cette autre immatérialité : nous vivons de plus en plus dans un monde sans responsables repérables. Les forces véritables qui contrôlent le monde sont des puissances distantes et compliquées, retranchées dans des zones d’immatérialité quasi ésotériques pour négocier leurs transactions clandestines. Quelle meilleure protection : insaisissables, de plus en plus impalpables, quasi hors d’atteinte!

Les vrais acteurs ont déserté la scène, à l’insu des spectateurs. Et ceux-ci demeurent assis aux mêmes bancs, dans les vestiges d’une société où leurs rôles ont été abolis.

Autre immatérialité déterminante : à partir du milieu des années 1980, plusieurs entreprises se sont orientées vers un «nouveau genre» où la production de marchandises ne représente qu’une part secondaire de leurs activités. Pensons aux Nike, Tommy Hilfiger, etc., qui ne vendent pas tant des produits qu’une expérience ou un mode de vie. Leur activité principale est devenue la mise en marché d’une identité dans des sièges sociaux nets et propres – pas question de se salir les mains! –, alors que les produits vendus sont fabriqués dans des zones franches aux conditions aberrantes. Le phénomène des fusions est, dans cette optique, une illusion : les entreprises fusionnées sont, en fait, en plein rétrécissement. «Leur taille apparente n’est que la façon la plus efficace d’atteindre leur but véritable : se débarrasser de l’univers des objets.» (Naomi Klein, No logo. La tyrannie des marques, Leméac/Actes Sud, 2001)

Le phénomène est confirmé par le fait qu’aujourd’hui, une importante valeur financière est assignée à une chose jusqu’alors abstraite et non quantifiable : la marque. Les mots tels Calvin Klein, Reebok, Benetton... ajoutent de la valeur à une entreprise, au-delà de ses actifs et de ses ventes annuelles. On a maintenant affaire à «une nouvelle génération de sociétés qui se considèrent comme des “courtiers en signification” plutôt que comme des “producteurs de produits”. [...] Le branding [...] relève de la transcendance commerciale.» (Naomi Klein) Un stade plus avancé a été atteint avec l’avénement de géants commerciaux sur Internet, tels Amazon.com. Finie même l’obligation d’entretenir des magasins!

Pourtant, le spectacle continue. Pendant qu’une vitre immatérielle se dresse entre scène et salle, intraversable.

Un autre mythe à déboulonner est celui de la «nouvelle économie», l’économie axée sur la production de biens immatériels. «Ce terme définit aux États-Unis la croissance tirée par les nouvelles technologies, et se caractérise par une absence d’inflation, le plein-emploi et une conquête du monde», écrit, le plus sérieusement du monde, le site français www.nouvelle-economie.net. (Quand on sait déjà que le plein-emploi est une supercherie!)
Ce secteur de l’économie a un certain impact, mais de l’ordre seulement d’environ 10 %. La productivité états-unienne – barème pour évaluer le taux de croissance – était plus forte dans les années 1960. C’est donc rien pour affirmer que nous sommes au bord de l’âge d’or! Ni pour proclamer que ces nouvelles structures économiques vont éliminer les disparités : comme si tout problème allait disparaître le jour où tous les Africains seront branchés à un ordinateur (entendre : pourront consommer les produits fabriqués par les pays riches). L’internaute moyen est encore un blanc anglophone – une élite planétaire minoritaire.
L’envers de la médaille apparaît de plus en plus : pendant qu’une élite jouit de bonnes conditions de travail, les autres se tapent des semaines de 60 heures et plus. Avec l’ordinateur, cet outil merveilleux et portatif qui ne s’éteint jamais, il n’y a pas de raison de ne pas travailler partout, de jour comme de nuit. Toujours, de petites lumières veillent, tels des yeux sans paupières! Il existe beaucoup de sous-traitance, de petites compagnies opérant dans des conditions précaires, du travail non payé ou payé par des actions de compagnies qui ont fait faillite. Des sites tels netslave.com regorgent d’histoires d’horreur sur le travail dans la «nouvelle économie» – échanges de trucs et d’information... On est loin du miracle annoncé!
De plus, le branchement à Internet connaît un plafonnement, le commerce électronique bat de l’aile. Le courriel ne remplace pas un vaccin contre le paludisme. Un satellite ne comble pas les besoins en eau potable ou en éducation.

Des médias présents à la représentation se sont emparés de ce mythe, friands d’expressions.com et de succès financiers rapides.

«Petite» immatérialité parmi tant d’autres : le bouclier antimissile états-unien ou programme de défense du territoire des États-Unis contre les missiles balistiques, projet qui serait opérationnel à la fin de 2005 – ce bouclier, difficile à concevoir, s’arrêtera-t-il net à la frontière canadienne et mexicaine, tranché au couteau(-missile)?
George Bush a indiqué que l’intérêt des États-Unis passe avant toute considération internationale. En est un exemple son rejet de l’accord de Kyoto qui prônait des contrôles beaucoup plus sévères contre les gaz à effet de serre. Peu importe si la présentation états-unienne de la menace n’est pas conforme à la réalité, la réalisation du bouclier antimissile ira de l’avant, malgré les perturbations stratégiques négatives qu’une telle décision pourrait entraîner. Car le programme de défense anti-missile représente un investissement de l’ordre de 60 milliards de dollars sur 15 ans. Et toutes les grandes entreprises de l’industrie de défense états-unienne – notamment les Boeing, Lockheed Martin, Northrop Grumman et Raytheon – vont être assurées de financements très importants.
Les États-Unis ne veulent compter que sur eux-mêmes pour assurer leur sécurité. Ils portent un attachement très vif à la protection et à l’intégrité de leur territoire, érigé au rang de sanctuaire. D’où la construction d’un dôme en accord avec l’arrogance démesurée des gardiens de ce sanctuaire. Pendant que ce pays s’enferme de plus en plus dans sa propre bulle, négligeant ses propres problèmes internes, il est en train de se construire une belle serre chaude qui va fermenter, risquant éventuellement d’imploser.

Vivons-nous dans un monde virtuel, aux prises avec des problèmes fictifs? Non. Au contraire. Il n’existe pas d’immatérialité sans matérialité, comme le soulignent les textes du dossier de ce numéro. Nous vivons dans un monde bien réel, avec des individus en chair et en os, qui connaissent des angoisses réelles. Un trop grand nombre d’humains n’a pas de quoi se nourrir suffisamment.
Dans un tel contexte, il importe de réfléchir à savoir comment les artistes, qui se servent de pratiques sans-objet-matériel-au-bout-du-processus, participent ou non à ce phénomène d’immatérialité du monde actuel.

À quand un nouveau scénario qui serait écrit par tous? Et qui refuserait l’illusion?

42 - Pratiques urbaines - Printemps / été - 2001
Johanne Chagnon

[in French]

L’occasion est bonne, puisque le dossier de ce numéro porte sur les pratiques urbaines, de parler de la toile de fond socio-économique sur laquelle agissent les artistes ayant choisi d’intervenir dans leur milieu immédiat, un environnement qui a sa vie propre, marquée par des phénomènes sociaux auxquels on ne peut échapper.

« Oubliez Djibouti, Samarcande et Guadalajara; Montréal a le plus beau nom (1). »

Bien que le dossier s’intéresse aussi à ce qui se fait à Québec et à Joliette, j'insisterai sur Montréal, là où j’habite. Et comment est-elle, ma ville ? Il est déplorable de constater qu'elle est gérée comme une entreprise qui cherche à se positionner sur le plan de la compétitivité, qui veut s’agrandir pour se tailler une place au palmarès des grandes villes du monde, et ce, au détriment des conditions de vie de la population. Nous vivons dans un monde tellement contaminé par la prédominante valeur économique, qui atteint aussi l’administration actuelle de Montréal : on est prêt à «vendre son âme» au plus offrant, à offrir des privilèges à quiconque (entreprise, promoteur) investira dans la ville et contribuera à son développement économique. Le processus des fusions municipales actuellement en cours suit le même courant : Montréal veut être parmi les méga-cités qui fournissent les ressources aux méga-entreprises pour que celles-ci concurrencent d'autres méga-entreprises appuyées par d'autres méga-cités (et leur méga-bureaucratie, pouvons-nous ajouter). Une ville conçue pour le profit privé.

« Dans un contexte global, parler de la Cité du multimédia à Singapour a un impact plus élevé que de parler de la rue Drolet (2). »

Les motivations sous-jacentes à ce projet de fusions municipales sont escamotées au profit d'autres arguments qui tentent de vendre l'idée à une population qui n'en retirera aucun bénéfice. On pense ici à cette phrase tirée de l’Alzheimer social de Paul Grégoire, publié dans ce numéro : « Fais-toi z’en pas, si Internet faisait pas l’affaire des riches, ça existerait pu. » On fait miroiter à la population d'éventuelles « économies » découlant des « rationalisations » opérées lors du processus de fusion. Ces économies ne seront évidemment pas faites sur le dos des bien-nantis et du personnel politique actuel des villes.

« [...] cette superbe agglomération de béton érigée par le capital étranger [...] Victoire de l'argent sur le sentiment, évolution fatale de toutes les grandes agglomérations, les villes contemporaines n'appartiennent plus à leurs habitants (3). »

Alors, où va-t-on couper ? La dette par habitant à Montréal est deux fois supérieure à la moyenne de celle des autres municipalités du Québec. Les coûts d'administration de la Ville de Montréal ont progressé deux fois plus vite que la moyenne des autres dépenses, car la gestion de Montréal est la plus onéreuse au Québec (salaires élevés des élus montréalais et frais élevés de la direction générale de la Ville et de ses huit sociétés paramunicipales financées, en dernier ressort, par la Ville elle-même). Les compressions budgétaires déjà effectuées par le passé ont eu pour principal impact une détérioration des services offerts à la population. Il y a de quoi s’inquiéter dans une société dont le gouvernement n'a pas voulu augmenter le salaire minimum de plus que d'un généreux (!) dix cents l'heure – le portant à 7 $– de peur de faire fuir les entreprises. 3,50 $ de plus par semaine par employé, de quoi ruiner une entreprise, effectivement! Alors qu’on estime qu’un parent vivant seul, avec un enfant, devrait gagner environ 12 $ l’heure simplement pour se maintenir au seuil de la pauvreté.
De nombreuses études ont prouvé que les frais augmentent avec la fusion des municipalités. Les employés municipaux syndiqués, quant à eux, sont inquiets pour leurs droits acquis. L'arbitrage prévu afin d'harmoniser les différentes conventions collectives ne pourra aboutir à des économies, mais au contraire à un nivellement des salaires par le haut : on ne convaincra jamais les employés mieux rémunérés de se satisfaire des conditions de ceux moins bien payés.

« Ô ville ! Tu vomis, tu craches sur la tête des sans-abri tes tonnes d'anhydrides et d'acides. Tu te pares d'édifices, tu brilles de tous tes feux sur le fleuve, mais tu es un faux bijou, ta richesse n'est que du toc (4). »

Pendant ce temps... Est-ce que ça va régler les problèmes majeurs d’exclusion d'une fraction de plus en plus importante de la population ? Pendant que les milieux financiers se pètent les bretelles à propos de l’expansion économique et de la chute du taux de chômage – à son plus bas niveau depuis une décennie –, il est clair qu’on ne peut compter exclusivement sur la croissance économique pour réduire de façon substantielle le niveau de pauvreté. Est-ce que ça va aussi réduire l'ampleur des besoins de logements sociaux à Montréal, à une période de surenchère des loyers ? Actuellement, il ne se construit que 500 nouveaux logements sociaux par an alors que les besoins sont estimés à 8000. Avec les nouvelles structures administratives du Montréal international, on peut craindre que la construction de logements sociaux ne soit reléguée aux arrondissements dont certains n’auront pas les ressources nécessaires pour se lancer dans de tels projets. Les promoteurs immobiliers vivent actuellement une période favorable, car une véritable politique de consultation publique n'existe pas à la Ville de Montréal depuis l’élection du maire Bourque. Cela n’est pas sans rappeler les tractations en coulisses de l’Organisation mondiale du commerce et celles en cours sur la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) – cette «étrange dictature» selon l'expression de l’essayiste française Viviane Forrester. Certains projets reçoivent l'aval municipal malgré des avis défavorables répétés de la part d'oganismes et de citoyens, comme celui des Habitations Chambord, rue Saint-Grégoire sur le Plateau. Parfois, il arrive que certains projets soient freinés, tel celui de la firme Canderel qui voulait édifier une tour de condos de 10 étages sur les flancs du Mont-Royal, mais il a fallu l’intervention de la ministre de la Culture qui a émis un avis de classement du terrain au Registre des biens culturels.

« Mais Montréal n'est pas que cela, c'est aussi la contagion ardente de son peuple, l'activité de milliers de vies remuantes exerçant leurs attirances, leur vigueur (5). »

Pendant ce temps... Plusieurs interventions artistiques font prendre conscience des failles dans le tissu urbain (situations sociales déplorables, quartiers ou édifices en voie de disparition, manque d'échange...) Les artistes peuvent agir en plus grande liberté car ce type de pratique, éphémère et ponctuelle, peut se passer d'infrastructure ou de permission. Comme il est souligné dans le dossier, les artistes qui créent une interaction avec le public réhabilitent, en quelque sorte, l'agora publique qui a disparu du milieu urbain, d’une manière plus efficace qu’une estrade avec micro. Quoique, il ne faut pas l'oublier, comme le rappelle dans ces pages Jacques Pelletier : « La liberté de l’artiste est l’envers glorieux de son impuissance effective dans un monde régi par des forces et des puissances sur lesquelles il n'a aucun contrôle et aucun pouvoir ». Il n’en demeure pas moins que ces interventions ont des visées autres qu'économiques ou de visibilité, et il est réjouissant de voir leur nombre, comme en témoigne, partiellement, le dossier de ce numéro.

« Montréal a le pouvoir de nous changer et sa mémoire est Rebelle à ce qui la poursuit elle s'amuse à jouer les Écarts (6) »

Il est révélateur de se pencher sur un aspect non abordé dans le dossier et de considérer l'évolution des rapports entre Montréal et les écrivains francophones — d'où cet éditorial émaillé de citations littéraires (ou presque!). Rien qu’entre 1885 et 1985, on compte plus de 600 romans dont l'action se passe, en tout ou en partie, à Montréal. D'abord, Montréal fait une apparition timide dans les textes de la fin du 19e siècle, marquée de crainte et d'attirance face à cette ville moderne naissante. Puis, au début des années 1940, les auteurs considèrent presque tous la ville comme étant «disparue», car ne leur appartenant pas en totalité, et se tournent vers son passé. Après un creux dans les années 1950, la décennie suivante questionne la ville : une revue comme Parti Pris en fait le lieu d'aliénation des Québécois, la ville-symbole des divisions géographiques, sociales et linguistiques. Mais en même temps s'élabore une relation étroite entre la littérature et la ville, une «double naissance». À partir des années 1960 et 1970, l'expérience de Montréal se vit comme lieu de l'autre, des autres, alors que la période est animée par les questions d'identité nationale. Le rapport du littéraire avec Montréal se modifie finalement dans les années 1980 et 1990, pour en arriver à construire un Montréal inventé, singulier – espace ouvert à la fiction –, pour en arriver à se l’approprier.

« Aucune ville ne survit sans le commenté fébrile, l'appétit ou la mélancolie de ses poètes, sans l'émergence de l'écriture. Littérature, voilà le fin mot qui fait exister une ville (7). »

À quand l’appropriation totale de ses conditions de vie ?

NOTES:

(1) François Hébert, «Montréal» (1989) reparu dans Montréal en prose. 1892-1992, présenté par Nathalie Fredette, Montréal, Éditions de l'Hexagone, 1992, p. 496.
(2) Propos de Bernard Landry, 11 mai 2000.
(3) Michèle Lalonde, «Montréal-in-Montreal» (1979) reparu dans Montréal en prose, p. 444-445.
(4) Daniel Gagnon, «Ô ma pauvre ville!», dans Montréal des écrivains, Montréal, Éditions Typo et UNEQ, 1988, p. 101.
(5) Marie-Claire Blais, «Montréal contemporain» (1978), reparu dans Montréal en prose, p. 470.
(6) Claude Beausoleil, «Sans fin Montréal», Montréal des écrivains, p. 18.
(7) Nicole Brossard, «Aura d'une ville», Montréal des écrivains, p. 42.

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