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15 - Points de vue d’une génération - Printemps / été - 1990
Le comité de rédaction

[in French]

Le gouvernement de Robert Bourassa tend à se désengager peu à peu de tous les domaines sous sa responsabilité, pour laisser à l’entreprise privée le soin de prendre en charge les secteurs ainsi négligés. On reconnaît bien là la philosophie hautement économique qui a toujours mené le Parti libéral, et le projet collectif plutôt creux que ce parti offre aux Québécois.

Le milieu culturel n’échappe pas lui non plus à cette vente à rabais. Le mois d’avril a été rude à cet égard. Le 17 avril, la ministre Lucienne Robillard annonçait maladroitement, par le biais d’un communiqué, sa décision de commander une étude à une firme comptable afin de repenser les modes de financement en art, ce qui avait toutes les allures d’une volonté de retrait de l’État du secteur culturel. Le 26 avril, l’adoption du nouveau budget québécois a une fois de plus démontré le non-respect de l’engagement pris en 1985 par Robert Bourassa de porter à 1 % du budget du Québec le montant accordé au ministère des Affaires culturelles. Ces événements d’avril ont fait rebondir la Coalition du monde des arts qui ne lâche pas le morceau devenu de plus en plus juteux avec le temps.

Cette bataille «pour le 1 %» est juste. Pas besoin de s’étendre ici sur l’importance de la culture dans une société, et particulièrement dans une société au caractère si «distinct»! La lutte de la Coalition est bien menée, chiffres éloquents à l’appui. Mais le bourassisme est si bien structuré qu’il fait en sorte que tout le monde adopte SON langage : les chiffres. Le milieu culturel est obligé, lui aussi, de défendre ses intérêts (et la survie même du Québec) avec les mêmes arguments : donnez-nous X dollars et vous aurez une société en santé. Le débat est évidemment plus profond. Mais travailler à affirmer des choix de société et combattre sur tous les plans à la fois risquent d’éterniser le débat au bénéfice du pouvoir en place et au détriment des intervenant-e-s gagné-e-s par l’usure. Par contre, se battre pour des chiffres risque de faire oublier qu’il y a derrière tout ça un projet collectif qui fout le camp. Et il ne faut pas se leurrer sur la belle complicité de cette action collective dans le milieu culturel, car nous ne sommes pas tous et toutes sur un pied d’égalité dans cette bataille. En effet, on peut se demander ce qui arrivera, si jamais les revendications de la Coalition réussissent à faire augmenter le budget du MAC : chacun pour soi et que le plus gros l’emporte? Ce serait tout un avancement!

Alors… Cet exemple illustre bien les contradictions auxquelles tous et toutes nous faisons face aujourd’hui. Que faire? Comment réagir sans s’y perdre?

Et pendant ce temps, la ministre Robillard qui avouait, au début de son mandat, «avoir de la difficulté avec ce qui est contemporain», aura réussi, en très peu de temps, à avoir aussi de la difficulté avec tous les artistes et organismes culturels. Bravo! Quel beau bilan!

DOSSIER : Points de vue d’une génération
OPINION : Points de vue d’une autre génération

Le manque de projet global de société est un problème qui a aussi des répercussions dans le monde des arts visuels. Et ce numéro tombe à point pour y faire écho. D’ailleurs, comme les événements nous amènent à le constater, l’heure n’est pas à l’insouciance. Le moment est grave!

L’idée du dossier «Points de vue d’une génération», réalisé en équipe par Johanne Chagnon, Paul Grégoire, André Greusard et Anne Thibeault, est partie d’un désir de mieux comprendre ce qui se passe actuellement, non pas en gardant les yeux braqués uniquement sur les réalisations de la «relève», comme on fait trop souvent, mais en puisant dans l’expérience inestimable d’artistes qui, né-e-s entre 1920 et 1930, oeuvrent depuis 30-40 ans en faveur du milieu artistique québécois. Peut-être, quand il n’y a pas de perspective pour le futur, se tourne-t-on vers le passé? Toujours est-il que nous étions très curieux et curieuses d’entendre les réponses de certain-e-s artistes à plusieurs de nos questions : dans quelles conditions ont-ils/elles abordé la pratique artistique? Qu’ont-ils/elles vécu? et comment, à la lueur de leur expérience, voient-ils-elles la situation actuelle? La rencontre des six artistes choisi-e-s (Kittie Bruneau, Charles Daudelin, Marcelle Ferron, Antoine Pentsch, Yves Trudeau, Armand Vaillancourt) s’est avérée fort révélatrice. Nous avons pris davantage conscience des changements profonds survenus en art, ces changements devenant plus facilement synthétisables avec le recul. Nous avons également gagné une meilleure compréhension de la vision de ces artistes, étant donné leur vue d’ensemble du trajet parcouru et, il faut bien le dire, la clairvoyance acquise avec l’âge, ce qui devrait nous rappeler que toute production artistique gagne à être considérée dans l’ensemble de ses composantes. Il faudra lire le dossier lui-même pour en connaître tous les détails, mais nous pouvons ajouter ici les commentaires suivants.

Étant donné que nous avions au départ un intérêt assez fort pour donner naissance à cette recherche, nous ne pouvons rester indifférent-e-s à l’amertume et au sentiment d’abandon éprouvés par l’une des personnes rencontrées (et qu’on nous dit être partagés par plusieurs). Sans doute le facteur de l’âge entre-t-il en ligne de compte. Ces sentiments nous font poser les questions suivantes : comment parler d’artistes d’une «autre génération» que la sienne? n’y a-t-il que ceux et celles d’une même génération pour se comprendre? et si oui, cela voudrait-il dire que les auteur-e-s d’un certain âge ne trouvent plus place dans les revues d’art visuel? Mais ceci témoigne surtout du fait qu’actuellement, tout est axé sur l’immédiat, la nouveauté et le changement, excluant ainsi toute démarche artistique qui demande à être considérée dans son ensemble et certainement pas seulement en fonction de critères à la mode.

Fait très significatif de la conjoncture actuelle, trois textes nous sont parvenus (et, ce, sans aucune concertation entre leurs auteurs) qui témoignent d’un courant d’insatisfaction qui ne demande qu’à jaillir. Nous avons réuni ces textes dans la chronique OPINION et trouvé fort intéressant d’établir un lien entre cette chronique et le dossier.

Les trois auteurs (Sylvain Latendresse, Jean Lauzon et Pierre Renaud), des artistes nés dan les années 50 et 60, témoignent du même malaise : l’impression d’être dépossédés. Qu’arrive-t-il aujourd’hui de l’œuvre d’art? de l’artiste? Quel est ce système qu’on veut installer? Et le malaise exprimé n’est pas seulement local : un des trois articles s’appuie en effet sur Le Monde diplomatique qui a fait état d’une étude effectuée auprès d’artistes européens qui se disent eux-mêmes insatisfaits. Cela démontre bien l’étendue du problème.

Curieusement, deux de ces auteurs, J. Lauzon et P. Renaud, adoptent les mêmes termes : «vase clos» et «circuit fermé». Le premier pour désigner plus spécifiquement le fait que l’œuvre d’art est exclue du phénomène de prise de pouvoir exercée par les «théoriciens de service» impliqués dans une stratégie de marketing de l’art; le second pour déplorer le manque actuel de débat dans le milieu de l’art, ce qui n’est pas étranger au phénomène de marketing ci-haut mentionné. S. Latendresse abonde dans ce sens : manque de subversion mais, ici l’auteur, encore idéaliste dirions-nous, cherche une lueur au bout du tunnel.

On sent chez tous cette nostalgie que l’œuvre ne soit plus aussi dérangeante qu’on le voudrait. On s’entend pour déplorer que le discours sur les œuvres prend trop de place, discours bâti dans le but d’assurer une position de pouvoir et perçu comme éloigné de la réalité et réducteur. Selon eux, les artistes ont l’impression d’être évalué-e-s beaucoup plus sur leur habileté à maîtriser les éléments d’un bon marketing que sur leur production.

Et alors que notre système artistique tend vers une institutionnalisation toujours plus envahissante, des artistes de plus en plus nombreux estiment que ce mode de fonctionnement s’érige en dehors d’eux, qu’il leur est étranger. Pour ces artistes, il paraît contradictoire de ne pas pouvoir participer à la discussion tout en n’ayant pas le choix de vivre en dehors du système. Il est troublant que des artistes affirment se sentir à ce point perdants. Par contre, réjouissons-nous qu’ils osent brasser la cage avant qu’il ne soit trop tard.

Ici aussi pointe un sentiment d’insatisfaction face à un manque de projet global et le détournement des actions à des fins premières de stratégie commerciale.

Il est intéressant de constater à quel point les idées exprimées par les artistes rencontré-e-s pour le dossier apportent des éléments de réflexion aux inquiétudes soulevées par les auteurs réunis dans la chronique OPINION.

Il n’y a peut-être plus de grands débats comme auparavant. Mais la situation actuelle est bien différente et on ne pourra jamais revenir en arrière. Les artistes des années 40, 50 et même 60 avaient encore de l’espoir, le sentiment de poser les jalons d’une culture québécoise. Mais aujourd’hui, avec le désenchantement engendré par la situation politique, et dix ans après le référendum, on colmate tant bien que mal plutôt qu’on ne construit.

Dans les années 40, les «ennemis», pour employer ce terme, étaient très facilement identifiables : Duplessis, le clergé… À l’époque du Parti Québécois, par exemple, il aurait été malvenu de s’en prendre au gouvernement.

Aujourd’hui, on prend position moins par conviction que pour «éviter le pire». Il n’y a plus de «maîtres» à la Borduas. De toutes façons, on ne veut plus reconnaître aucune chapelle. Mais en même temps, le jeu est moins ouvert, plus hypocrite. Il n’y a plus de censure comme telle, mais…

Dans les années 40, le milieu québécois était plus replié sur lui-même, l’information circulait pas mal moins que de nos jours. Aujourd’hui, la perception du monde s’est élargie, les enjeux sont devenus plus globaux. Mais où diriger son action? Quelle cause choisir?

La multiplication du nombre d’événements artistiques témoigne peut-être du dynamisme du milieu, mais elle réduit aussi la portée de chacun de ces événements. Les artistes, dans les années 40 et 50, se sont battu-e-s contre la représentation, ont cherché de nouveaux langages. Aujourd’hui, revenir à la représentation pose tout un problème. Se sont succédés tellement de courants artistiques au Xxe siècle que les artistes savent ce qu’ils/elles ne veulent pas répéter mais sont pas mal plus embêté-e-s pour savoir ce qu’ils/elles veulent faire.

Ces quelques commentaires n’ont peut-être réussi qu’à nous donner l’impression que nous n’étions pas plus avancé-e-s aujourd’hui que dans les années 40! Mais ils nous aident tout de même à mieux apprécier la situation actuelle. Celle-ci est telle qu’elle est, inévitable, même si elle se vit difficilement. Une chose est au moins claire : le malaise est bien entouré d’un gros trait rouge. Reste à voir ce que nous ferons à partir de là.

AUTRES CHRONIQUES

Deux articles se talonnent dans la chronique MUSÉOLOGIE. France Lévesque traite du rôle très crucial du conservateur de l’art contemporain. Elle souligne le danger des choix, faits aujourd’hui, de consacrer telle ou telle œuvre selon des critères souvent très subjectifs et qui déterminent ce dont sera composée notre histoire. Nous pouvons citer à l’appui, pour donner à cet article une résonance actuelle concrète, le rôle de Diana Nemiroff au Musée des beaux-arts du Canada, tel que l’a souligné Suzanne Joubert dans Vie des arts (mars 1990, p. 75). Celle-ci traite de la 1re Biennale d’art canadien «tout entière marquée par la personnalité de la conservatrice Diana Nemiroff», non pas tant pour critiquer sa vision que pour déplorer le fait qu’elle soit «unique et dominante». Marie-Josée Therrien, quant à elle, s’est intéressée au projet d’agrandissement du Musée McCord qui doit rouvrir ses portes en 1992. Ce projet, soutenu largement par un mécénat anglophone privé, devrait faire de ce musée l’un des principaux musées à Montréal. Alors que des projets de construction ou d’agrandissement dont l’un, le Musée d’art contemporain pour ne pas le nommer, se fait toujours attendre…

Dans la chronique MONTRÉALITÉS, Johanne Chagnon s’est mêlée au public qui se déplace en métro ou remplit les salles de spectacles pour vivre divers événements artistiques. Son article traite d’expositions ou de spectacles organisés par des groupes de créatrices (Métro d’art, Quand je me PER, je me FORM, ANCE moment;Les nouvelles performeuses). Alors qu’on déplore l’absence de projet de société, il y a lieu de considérer sérieusement ce que souligne la présence persistante des regroupements de femmes : la force et la pertinence d’un principe de vie qui continue à canaliser les énergies de beaucoup d’individues. La pensée nourrie par le féminisme a le mérite de proposer des choix éclairés pour l’avenir.

Dans la chronique COMMENTAIRES, Céline Boucher aborde les rapports entre l’art et le jardin, entre le travail de la terre et la pratique artistique. Contrairement à d’autres qui ont déjà abordé le thème du jardin selon une optique «noble», l’auteure le fait «les deux pieds dans la matière». Également dans la chronique COMMENTAIRES, Elizabeth Wood et Sara Amato analysent la production artistique récente du peintre Carlos Gallardo. Celui-ci y traite justement de cette situation dont nous parlons depuis le début : le dilemme actuel, mélange de désespoir mais aussi d’espoir, cette petite note fragile qui maintient en action malgré tout et que l’on retrouve dans l’œuvre de Gallardo.

Luis Neves nous propose la quatrième partie de la BD Cité Solitaire où il retrace à sa manière ces «belles années 60», qui ne sont plus maintenant que des images sur papier.

Il y a de la morosité dans les tranchées!

14 - L’art intégré à l’architecture - Hiver - 1990
Le comité de rédaction

[in French]

Depuis notre dernière parution, fin août 1989, plusieurs événements et tremblements ont secoué le monde… et le Québec également. Parmi ceux-ci, mentionnons la ré-élection du Parti Libéral de Robert Bourassa le 25 septembre dernier. Avec trois parutions par année, nous accusons inévitablement un certain décalage par rapport à l’actualité, mais dont nous nous accommodons fort bien. Nous sommes un peu les «NATM du monde de l’art» (NATM pour Nouvelles Après Tout le Monde, du nom de la chronique de l’émission humoristique 100 Limite à la Télévision Quatre-Saisons).

Nous revenons donc rapidement sur cette réélection au Québec amorçant une deuxième phase de «bourassisme», terme déjà employé dans ESSE (no 8, printemps 1987) pour qualifier le climat qui coïncide avec le retour en politique de Robert Bourassa. On peut trouver la source du bourassisme dan la clause 1 du programme du Parti Libéral, article capital qui détermine toute la conduite politique du gouvernement : le développement économique du Québec et son ancrage à l’échelle internationale. ON ne peut que s’inquiéter des visées d’un parti qui place l’économie avant toute autre valeur collective.

Le bourassisme s’infiltre malheureusement dans tous les secteurs d’activités, et le domaine artistique n’y échappe pas. Nous n’en avons donc pas fini avec ce principe de «bonne gestion» qui imprègne le milieu de l’art présentement. On a souvent l’impression que mise en marché, commercialisation, rentabilité des opérations, etc., passent avant toute autre considération et éclipsent presque le fait que ce soient d’œuvres dont il est question et que ces œuvres parlent.

Il reste à voir comment la nouvelle ministre des Affaires culturelles agira, elle qui «avoue avoir "de la difficulté avec ce qui est contemporain"» (La Presse du 4 novembre 1989, p. D1).

DOSSIER : sur le programme d’intégration des arts à l’architecture ou… le «1 %»

Quand une habitude est bonne, on la conserve. Ce numéro s’ouvre encore une fois sur un dossier qui fait le tour d’une autre facette du monde des arts visuels. Dans un numéro précédent, 12, printemps 1989), l’artiste Paul Grégoire faisait état du problème qu’il avait rencontré par rapport au programme d’intégration des arts à l’architecture instauré par le ministère des Affaires culturelles, et familièrement dit le «1 %». Il relatait également les difficultés rencontrées par d’autres artistes.

Cela nous a mis la puce à l’oreille : tiens, tiens, n’y aurait-il pas là matière pour constituer un dossier? Le dossier du numéro précédent, portant sur les consultants en art, faisait voir quelle importante part d’activités (et de revenus) découlent des relations entre artistes et consultants. De même, le programme du 1% fournit commandes (et revenus) à plusieurs artistes (plus de 120 projets réalisés en 1989). Contrairement au caractère clandestin des transactions entre consultants et artistes, les œuvres réalisées dans le cadre du 1 % proviennent de commandes publiques et sont appelées à rester de façon permanente (idéalement !) dans le paysage. Ainsi, par ces dossiers, sommes-nous en train de compléter graduellement un portrait global des activités diverses des artistes d’aujourd’hui.

À travers les écrits et les dits sur le 1 %, se dégage un certain consensus : architecture et art sont deux pratiques qui ne se rencontrent pas toujours avec bonheur. Autre consensus officieux : de très nombreux artistes reconnaissent que le programme soulève beaucoup de problèmes de procédures, que les concours sont souvent «arrangés d’avance». Par contre, tous reconnaissent la valeur de ce programme et souhaitent continuer d’y participer.

L’auteure de ce dossier, Anne Thibeault, aborde le sujet de son point de vue d’artiste. À travers l’analyse du programme et des entrevues avec des artistes et des personnes impliquées, elle a surtout cherché à voir comment un artiste pouvait «intégrer» sa propre démarche aux contraintes du projet à réaliser. Anne Thibeault ne fait pas l’analyse de réalisations sur le plan formel, mais traite plutôt des alentours : procédures, administration, etc., et tout l’aspect concret vécu par les artistes.

Selon elle, la notion même d’intégration fait problème. Elle propose plutôt la notion d’un «faire voir». Sa conclusion soulève la question de ce fichu principe d’excellence qu’on voudrait imposer partout. On reconnaît à travers ce texte d’Anne Thibeault les mêmes préoccupations qu’elle a déjà exprimées dans un autre texte de réflexion (ESSE 13, été-automne 1989). Ce texte portait sur la reconnaissance du statut de l’artiste dans la société; sur les conditions concrètes, c’est-à-dire financières (à l’opposé du génie créateur), qui permettent de poursuivre une pratique artistique.

Le programme du 1 % n’est pas toujours abordé de façon reluisante dans nos médias (cela est symptomatique d’une rencontre difficile entre le public et l’art contemporain). Ainsi, dans l’édition du 23 octobre 1989 de l’émission Mongrain de Sel sur les ondes de Télé-Métropole, l’animateur Jean-Luc Mongrain s’en prenait à une réalisation conçue pour un édifice administratif du gouvernement à Sherbrooke, dans le cadre du 1 %. Non pas pour faire remarquer, entre autres, comment cette sculpture installée dans l’escalier extérieur s’inspirait de maisons victoriennes typiques des alentours mais au contraire pour la ridiculiser le plus possible. Pour appuyer son propos, l’animateur présenta des entrevues avec des citoyens de Sherbrooke tout aussi offusqués que lui et d’autres d’ouvriers ayant travaillé à la construction de l’édifice (ceux-ci tenaient des propos aussi édifiants que «Dire que nous nous forçons pour construire le plus droit possible et qu’un artiste vient mettre devant quelque chose de tout croche!»). Et Mongrain de conclure théâtralement : «C’est affreux!». Jamais il ne fut question du nom du malheureux artiste ainsi fustigé : il s’agissait de Pierre Bourgault-Legros.

Si on s’interroge sur les raisons d’être de l’art dans notre société, cette savoureuse histoire a le mérite de nous en révéler une : faire rire. Heureusement qu’il y a l’art contemporain pour offusquer le monde… et pour permettre à d’autres de rire de cette bonne farce qui leur est faite. Le programme du 1 % va peut-être permettre au public de s’habituer à côtoyer des œuvres d’art. Pour le moment, on se rend compte que les réalisations artistiques contemporaines dérangent les habitudes, et encore plus quand elles ne sont pas présentées dans un «lieu pour ça».

Soulignons la collaboration de Danielle Ricard qui a conçu la page couverture en fonction du propos de ce dossier. Cette artiste travaille à partir de livres : livres usuels, usagés souvent, qu’elle manipule, transforme, photographie, …Elle a subtilement «intégré» sa pratique au sujet traité!

ET LES AUTRES CHRONIQUES

Luis Neves dévoile la troisième partie de sa B.D. Cité Solitaire : interprétation personnelle d’événements survenus au Québec à partir des années 60, appuyée d’une recherche historique.

Dans la chronique COMMENTAIRES, deux auteures se sont penchées sur l’ensemble de la démarche artistique de deux femmes. Dans le texte de Céline Boucher, sa deuxième collaboration à la revue, on sent peu à peu se dégager son approche personnelle et on comprend comment sa propre recherche intérieure a trouvé dans le travail de Claire Beaulieu une démarche proche de la sienne. Johanne Chagnon traite du travail de Diane Trépanière de façon élargie : en plus d’analyser deux productions en particulier, elle situe ce travail dans le contexte des conditions de vie de cette artiste et aborde la question, ici inséparable, du public visé. De quoi alimenter le débat art local/art international!

Poursuivons nos COMMENTAIRES. Pauline Morier aime-t-elle dessiner? En tout cas, elle aime le dessin, beaucoup même, car elle a couru de Montréal à Alma, du Centre Saydie Bronfman à la Biennale du dessin, de l’estampe et du papier du Québec 1989, pour suivre ces deux événements tous deux consacrés au dessin bien que très distincts. La comparaison reste toujours délicate : l’écart est grand entre une exposition organisée par une institution dans un centre urbain et un événement organisé en région. Marie-Josée Therrien, quant à elle, a couru jusqu’à Toronto pour voir les œuvres de l’artiste français Christian Boltanski qui, lui, fait courir les foules aux États-Unis et au Canada ces temps-ci. La fondation Ydessa Hendeles lui a même réservé — pour un an! — son espace (aux murs de 23 pieds de hauteur!) afin de présenter au public torontois certaines de ses installations. Le cas Boltanski offre l’exemple d’un de ses artistes qui attirent beaucoup l’attention sur la scène internationale.

Dans la section DOCUMENT, un artiste nous regarde… Cet artiste est Théophile Hamel. Paul Bourassa analyse un de ses tableaux, l’Autoportrait dans l’atelier. Il commente également les deux œuvres présentes dans ce tableau et compare l’autoportrait à deux autres du même artiste. C’est une façon inusitée d’adapter une approche sociologique à des œuvres du XIXe siècle. Peu de textes abordent ainsi l’art ancien.

Vous ne trouverez pas dans la chronique MONTRÉALITÉS de compte-rendu des Cent jours d’art contemporain ou autre événement du genre. Car il y a bien d’autres choses qui se sont passées en même temps! Suzanne Beauchamp et André Hamel se sont intéressé-e-s à un événement liant musique et théâtre, Opéra Général : cinq compositeurs autour du thème de la catastrophe. Celui-ci a été un bel exemple d’«intégration»… dont on pourrait peut-être profiter pour sortir le programme du 1 % de la catastrophe! Claude Paul Gauthier nous parle de l’exposition de Régis Pelletier, Régis Set août, qui a peut-être été une des seules à Montréal à avoir abordé des sujets comme l’incendie des bureaux d’Alliance-Québec, la situation dans les transports en commun, etc. Ceci dit non pas pour valoriser à tout prix les sujets locaux, mais il est tout de même étonnant que dans le grand nombre d’expositions visibles à Montréal, on aborde tant de thèmes puisés dans la culture générale et si peu tirés de la trame de notre propre histoire.

Jocelyne Connely analyse une œuvre de Claire Brunet, Lavori in corso, à la lueur d’une proposition de René Payant. À ce propos, il est intéressant de signaler que, depuis la parution du livre Vedute de R. Payant, nous recevons beaucoup d’articles, à ESSE, qui font référence aux écrits de ce critique d’art (l’article de Paul Bourassa cite également un de ses textes.) Cet engouement démontre bien l’utilité d’une source théorique à laquelle les auteur-e-s d’ici peuvent puiser, mais, en même temps, s’accuse la pénurie des publications consacrées à la pensée de nos critiques. Le besoin est évident.

La chronique MONTRÉALITÉS se termine sur un ton choqué par l’article de J. Chagnon qui n’a pas du tout apprécié le propos sur lequel s’appuient les installations architecturales Le logement : métamorphose et métaphores… Encore ici, et nous conclurons là-dessus, se pose de façon cruciale la question des références et modèles en art actuel au Québec.

13 - Consultants en art et galeries d’art contemporain - Printemps / été - 1989
Le comité de rédaction

[in French]

UNE IMAGE BIEN CURIEUSE : celle de cette nouvelle galerie d’art contemporain qui annonce son ouverture à Montréal. Une diapositive couleurs reçue par le courrier montre, à l’avant-plan, un bouquet de fleurs déposé sur une table de verre et de métal, deux chaises noires d’un style dépouillé (dit-on moderne… postmoderne…?), un plancher de bois bien verni et, comme accessoires du décor, quatre œuvres d’art accrochés au mur du fond. On a du goût dans cette galerie!

QUESTION : Vaut-il mieux avoir créé la chaise, le bouquet ou l’œuvre d’art?

RÉPONSE (cochez une seule case) : la chaise; le bouquet; une des œuvres.

(Après lecture de ce no 13 de ESSE, vérifiez votre réponse et révisez, s’il y a lieu…)

NOUS POURSUIVONS… Ainsi l’art contemporain et actuel est-il souvent présenté par ceux-là mêmes qui le diffusent. Cette «théâtralité» fait aujourd’hui partie des stratégies employées pour atteindre une mise en marché efficace. Mais, par la même occasion, elle confronte les artistes à la conciliation souvent difficile de différents aspects : produire, vivre de son art, rejoindre le public, etc. Nous ne pouvions manquer d’aborder cette facette du système de l’art montréalais : les fameuses lois du marché qui orientent ou font «dévier» si souvent les discours actuels. Ne sommes-nous pas à l’époque où précisément on voit l’art comme un objet de commercialisation, époque où on vise «la rationalisation industrielle de la culture» pour reprendre une expression de Marcel St-Pierre?

Le dossier de ce numéro traite d’un aspect du marché de l’art : le monde des consultant-e-s en art. Il nous est révélé dans le compte-rendu d’une enquête menée par Dominique Sarrazin. Cette dernière est artiste et fait elle-même affaire avec une consultante en art. Elle parle donc en connaissance de cause!

Qu’est-ce qu’un-e consultant-e en art? Brièvement, et à la lueur de l’enquête de Sarrazin, nous pouvons dire qu’ils et elles agissent comme intermédiaires entre artistes et client-e-s (compagnies, architectes, décorateur-e-s, individu-e-s…); que leurs activités sont plus importantes qu’on le pense puisque environ 50 % des artistes montréalais-e-s sont impliqué-e-s dans une relation avec un-e consultant-e en art; et, enfin, qu’ils et elles transigent avec une clientèle majoritairement francophone et intéressée à la production artistique contemporaine. Dans notre no 12, nous abordions partiellement cette microréalité dans une entrevue réalisée avec Marie France Thibault qui a mis sur pied un service d’art coaching dont le mandat est d’aider les artistes à négocier avec les différentes instances du système de l’art. À ESSE, vous le savez, nous aimons retourner les questions dans tous les sens et susciter d’autres réflexions; nous nous sommes penché-e-s sur les résultats de l’enquête de D. Sarrazin et vous en proposons une interprétation.

CLANDESTINITÉ/AVEU. Nous pouvons constater, compte tenu de l’importance des transactions entre consultant-e-s en art et artistes, qu’une part considérable de la diffusion de l’art est effectuée par cette entremise. Il en résulte qu’un nombre appréciable d’œuvres échappe au réseau public de visibilité. Et, dans ce sens, «faire le tour» des galeries, «voir» toutes les expositions n’assurent en rien une connaissance approfondie de la production artistique actuelle.

Ces activités revêtent cependant un caractère clandestin. L’article résultant de l’enquête de Sarrazin en est un certain reflet : le désir d’anonymat des répondant-e-s est respecté. Ce monde semble tellement difficile à découvrir qu’on pourrait le qualifier «d’interlope». Nous avons, de notre côté, cherché à établir une liste de ces consultant-e-s, mais il nous a été difficile de réunir les quelques noms qui suivent et, encore, nous ne pouvons garantir que les personnes nommées ici poursuivent toujours leurs activités : Shayna Laing, Angela Liper, Lillian Mauer, Diane Pellerin, Jacques Rivest, Sheila Segal, Gaëtane Marsot, Ninon Gauthier, Thérèse Dion, Loïs Shane (présente irrégulièrement des expositions dans sa galerie), Elaine Steinberg (ne serait plus en affaires), Evelyn Aimis (elle a commencé comme consultante à Montréal et opère maintenant une galerie à Toronto). Dans un certain sens, nous pourrions supposer que des motifs économiques (revenus non déclarés) expliquent une telle clandestinité. Mais en est-ce bien la raison principale?

Les artistes mêmes participeraient à cette clandestinité, car ils et elles semblent mal à l’aise de mentionner leur relation avec un-e consultant-e en art. Dans cette ère de gestion que nous vivons, plusieurs ont des scrupules à «avouer» faire de l’argent. Pourtant… Il y a trop d’artistes au Québec pour que tous et toutes puissent tirer un revenu suffisant des subventions d’État. Mais on n’aime sans doute pas — et c’est ce qui se produirait dans ce type de transaction via une-e consultant-e — que l’art soit perçu comme un objet de consommation. Cependant, après avoir bien gratté les alentours, il faut se rendre à l’évidence que toute activité artistique ne dépend en fin de compte que d’un seul facteur : l’argent. Qui détermine si, oui ou non, on peut mener à bien un projet? La bonne volonté, l’imagination, l’effort, la patience peuvent venir à bout de situations financières difficiles, mais le facteur économique reste toujours présent, décisif, inévitable.

Dans son dernier film, Jésus de Montréal, Denys Arcand décrit cette situation très actuelle où des comédien-ne-s arrivent à vivre en tournant des commerciaux, en doublant des films pornos, en faisant la narration de documentaires de vulgarisation scientifique. À côté d’eux, il y a cet «artiste-Jésus», pur, qui ne mange pas de ce pain-là. Mais on ne sait pas non plus ce qu’il mange… Car, pour être indépendant et agir selon ses principes sans être confronté à quoi que ce soit, il ne faut pas tant un noble idéal que des conditions économiques qui permettent de le soutenir. L’équation est simple, et la même pour tous et toutes : survivance + art = comment gagner sa vie avec son travail?

Il existe très certainement des contraintes (de format, de couleur, de sujet, etc.) auxquelles l’artiste est soumis dans une telle relation d’affaires avec un-e consultant-e en art. Les goûts de la clientèle conditionnent les choix du, de la consultant-e. Bien que cet aspect du «métier» soient de l’ordre du non-dit, bien que les artistes se flattent de ne pas se laisser prendre au jeu de la commande — quant aux prescriptions formelles — tous et toutes, artistes ou non, savons très bien, «marketing» oblige, qu’une œuvre qui ne rencontre pas les «goûts du jour» restera dans l’atelier. Alors pourquoi la produire? Les artistes ayant des productions parallèles — l’une publique (souvent la plus personnelle, celle qu’on n’est pas gêné de montrer), l’autre cachée, «marketable» — ne sont pas rares. Nul autre que l’artiste sait ce qu’il ou elle est prêt-e à faire pour gagner sa vie. Et si on pouvait se débarrasser d’un ou deux mythes du genre «pour être intègre, il faut être pauvre», tant mieux!

RENTABILITÉ/LÉGITIMITÉ. Un autre élément ressort de cette enquête : une certaine forme de méfiance de la part des directeurs et directrices de galeries vis-à-vis des consultant-e-s en art. Ce sont évidemment deux milieux qui doivent se tolérer : ils tirent leurs profits du même bassin. Les directeurs et directrices considèrent le travail des consultant-e-s comme une entreprise strictement commerciale alors qu’eux et elles s’impliqueraient positivement dans le milieu artistique. Ils et elles ont pignon sur rue, organisent des expositions, publient des catalogues, participent aux foires internationales, etc.. Leur action contribuerait de façon plus évidente et légitime à l’avancement de la carrière de l’artiste autant qu’à l’affirmation, au rayonnement et au dynamisme du milieu. Mais tout en se donnant ce rôle, ils et elles visent aussi la rentabilité. Leurs intérêts ultimes rejoignent ceux des consultant-e-s : ils et elles n’accepteront pas de promouvoir un-e artiste sans entrevoir une possibilité de rentabilité. Que l’œuvre soit ou non accompagnée d’un discours qui l’inscrit dans le «champ de production savante», l’objectif est de démontrer en quoi tel achat peut devenir un placement valable.

La présence effective et relativement nouvelle des consultant-e-s en art dans le milieu artistique montréalais pourrait expliquer leur non-légitimité, mais ne peut à elle seule justifier le caractère illicite de leur activité. C’est en illustrant très humoristiquement le dossier de Sarrazin que Paul Grégoire apporte un élément de réponse. Un pacte avec le diable?, tel est le titre de son intervention visuelle. Y aurait-il danger de vendre son âme? Sujet tabou…

OPINION. Alors que Dominique Sarrazin rend compte objectivement de son enquête, l’artiste Anne Thibeault y va de son expérience personnelle. Coïncidence heureuse, le survol critique qu’elle effectue du milieu artistique montréalais et de sa propre condition d’artiste fait en partie écho à l’enquête de Sarrazin : elle nous livre un point de vue de «l’intérieur de la pratique». Il y est aussi question d’argent et de ce qu’on accepte de faire pour vivre. Sa réflexion explicite pourquoi certaine-s artistes diversifient leur production. Car Anne Thibeault ne se fait plus d’illusions sur ce qui fait qu’un-e artiste est reconnu-e ou pas… Et à ceux qui se demanderaient si Anne peint encore, nous pouvons leur répondre tout de suite : «eh! bien, oui»!

C’est dans la chronique MONTRÉALITÉS que se retrouvent les articles d’un collaborateur et d’une collaboratrice «fâché-e noir». Marie-Hélène Cousineau, une des pionnières de la revue, s’élève contre cette façon trop fréquente d’importer un événement comme The Arts for television sans tenir compte du contexte québécois et met en doute les possibilités artistiques du médium télévisuel tel qu’il est exploité actuellement. Louis Couturier (une recrue!) prend prétexte d’une exposition récente pour y aller de déclarations sur l’art et sur sa signification sociale. Ces deux articles soulèvent chacun à leur façon la question du contrôle en art. À quelles fins utilise-t-on l’art? Au service de qui? Questions rarement abordées, mais tellement présentes…!

Il y a d’autres nouveaux noms au générique des MONTRÉALITÉS. Deux auteures nous proposent des concepts théoriques originaux. C’est en visitant l’exposition de Céline Surprenant que Céline Boucher décide de revisiter le discours sur le féminin en art. Elle l’aborde par le biais d’un concept d’«effet de matrice» qu’elle élabore à partir des œuvres de Surprenant et aussi à travers celles d’autres artistes (dont un homme!). Jennifer Couelle analyse l’exposition récente de Denis Rousseau1 à la loupe de catégories personnelles. Nous lui avons cependant demandé d’expliquer l’emploi d’une terminologie anglaise. Renée Brunet, pour sa part, nous propose un bref compte-rendu des quelques films qu’elle a vus au dernier Festival international du film sur l’art et déplore le manque de diffusion de ce type de production en dehors d’un cercle d’initiés.

Insatisfait de la tournure habituelle des critiques d’expositions, Donald Goodes tente de trouver une façon qui lui convient davantage et l’applique à l’analyse de l’exposition récente de Jocelyne Prince. Son commentaire inclut les propos d’autres visiteur-e-s et tient compte des discussions et réflexions qu’il a échangées avec ces personnes.

Dans la chronique MUSÉOLOGIE, deux textes confrontent deux réalités. D’un côté, l’étouffement des musées régionaux faute de ressources financières suffisantes (ah! l’argent, toujours l’argent!) tel que soulevé par Marc Brisson à propos du Musée régional de la Côte-Nord; de l’Autre, l’achèvement du Musée des beaux-arts du Canada, dans la deuxième partie de l’article de Marie-Josée Therrien : un méga-projet au coût exorbitant, très attendu, réalisé pour des fins politiques, c’est-à-dire faire valoir le nationalisme.

Au musée de Joliette, on a mené une expérience singulière juxtaposant art ancien et art contemporain. Voir l’article de M.-J. Therrien dans la chronique COMMENTAIRES.

De passage à Montréal, Luis Neves nous livre la deuxième partie de Cité Solitaire. Les premières planches, parues dans ESSE no 11, recréaient l’époque contestataire du mai 68 artistique à Montréal.

Ainsi le réel se présente-t-il, multiple et complexe.

LE COMITÉ DE RÉDACTION

NOTES:

1. À propos de cette exposition de D. Rousseau, il est intéressant de rapporter ici un extrait de l’entrevue qu’il accordait à Jocelyne Lepage et qui a été publiée dans La Presse du 11 février 1989 : «On censure beaucoup l’art au Canada. Le système est très hiérarchisé et institutionnalisé. Et on ne croit pas beaucoup en nos artistes. On prône l’art international tout en parlant de sculpture britannique, d’art allemand, de peinture italienne et des Américains. Il me semble que c’est contradictoire. Cet art-là, en réalité, est très national, très régional. C’est important, pour nous, d’être à la recherche de la culture d’ici comme le font chez eux les Allemands qui n’ont pas peur de se regarder le nombril.»

12 - Des œuvres publiques à la refonte de la politique culturelle de Montréal - Printemps / été - 1989
Le comité de rédaction

[in French]

À travers ce qui se dit et s’écrit dans notre beau monde des arts visuels, une fois enlevé l’enrobage de plus en plus crémeux des discours, ne reste souvent qu’un certain vide dans ces propos concernant l’art actuel québécois. C’est un peu comme si on tournait autour du pot sans oser y toucher; comme si on n’osait pointer le moindre aspect particulier aux productions d’ici.

La constance de cette tournure de réflexion ne peut qu’étonner. Quelle est la raison de cette attitude, par trop généralisée dans le discours critique, de ne pas considérer l’art québécois de façon spécifique? Curieusement et dans un même souffle, on n’hésite pas à citer en exemple l’art italien, l’art allemand,… Ou, encore, on a pu lire dans la parution du 31 décembre 1988 du journal Le Devoir que 1988 avait été une année d’accomplissements parce que Michel Goulet a été le premier «Canadien-français» à représenter notre beau pays à la Biennale de Venise. Quoi? De toute une année d’activités sur le territoire québécois, rien d’autre n’aurait été digne de mention en priorité? C’est aberrant!

Sans doute, le lien le plus étroit qui unit les diverses instances de notre système, dans cette ère de gestion de l’art que nous traversons, rend désuète toute prise de position. Mais il n’en reste pas moins que pendant qu’on louche vers ce qui se trame dans la constellation prétendument internationale, on se tient en même temps la main sur la bouche. Il est inconcevable de vouloir déposséder les individus de leur propre langage.

Dans un tel contexte idéologique, ESSE croit qu’il est urgent de faire entendre d’autres voix, de rendre compte des diverses facettes du système artistique québécois : sans prétention et en invitant tous ceux et celles qui sont intéressé-e-s à ce projet …et même à le critiquer!

Qu’avons-nous déniché pour ce douzième numéro de ESSE?

Pour rendre plus évidente notre politique éditoriale, chaque parution présentera dorénavant un article fouillé creusant un aspect ou l’autre de notre contexte socio-politique et culturel préoccupant le domaine des arts visuels. Ces recherches devraient passionner autant les intervenants-e-s concerné-e-s que le public intéressé. Pour ce numéro, André Greusard a mené une véritable «enquête Jobidon» afin de donner suite à son intervention parue dans ESSE 11 concernant le sort réservé aux sculptures réalisées pour Terre des Hommes en 1967. Le résultat présente un aspect fort désolant : c’est comme si on feuilletait un album de disparus… André a profité de l’occasion pour analyser du même coup la politique culturelle de la Ville de Montréal et plus particulièrement ce qui a trait aux sculptures publiques. On peut ainsi entrevoir ce qui se cache derrière les discours politiques qui s’étalent en grosses lettres dans les médias. Informé-e-s, nous pourrons mieux intervenir dans ce dossier qui nous concerne à un niveau vraiment immédiat. Cet article pourrait être adressé à l’administration municipale en tant que recommandations à mettre au dossier de l’avenir culturel de Montréal. Il permet également de reprendre un des sujets abordés lors de la table ronde que nous avions organisée et retranscrite dans le no 11. Les intervenant-e-s rassemblé-e-s pour cette occasion avaient discuté, entre autres, des positions de Montréal et de Toronto en tant que métropoles culturelles. On avait alors revendiqué un meilleur appui au développement culturel de Montréal. Il nous est donc possible de jeter un coup d’œil sur ce qu’il pourrait en être.

La chronique Montréalités continue à offrir des critiques d’événements ponctuels présentés à Montréal. Bernard Mulaire n’hésite pas à pointer un aspect bien connu de notre système artistique mais aussi très camouflé : le réseau social. Il en traite à propos d’une initiative individuelle : une exposition hors institution, mais aussi l’expérience d’un groupe de nouveaux Montréalais (ex-Anglo-Canadiens) qui cherchent à s’intégrer à Montréal, attirés par la différence de sensibilité.

Il n’y a pas que les arts visuels dans la vie! Certaines disciplines pourtant actives souffrent d’un manque flagrant de diffusion. Pour tenter de combler un tant soit peu cet espace vacant, Jean Patry traite ici d’un événement en danse et André Greusard d’une manifestation en musique contemporaine. L’approche de ces domaines autres, pour ESSE, pose inévitablement le problème de la recherche des critères appropriés à ces disciplines : acquérir les outils d’analyse adéquats pour comprendre et évaluer la pertinence de ces productions.

Une autre facette apparue dernièrement dans le système actuel est le art coaching : il est ici abordé par le biais d’une entrevue réalisée par Donald Goodes avec Marie France Thibault, créatrice de ce service. Il se dégage des propos de cette «infrastructure artistique» une volonté de préserver l’autonomie des créateur-e-s (la fameuse différence!) face aux stratégies de diffusion, afin d’éviter l’uniformisation de la pratique artistique.

Par ailleurs, Sonia Pelletier nous rappelle les avantages d’entretenir des relations avec des pays autres que ceux du circuit qui se prétend international. Ainsi, des échanges avec le Mexique peuvent être enrichissants : faire réfléchir à notre propre situation. Pierre Vinet traite du travail récent de l’artiste Danielle Hébert. Il en examine la question de l’autobiographie et du rapport à l’intimité, comme particularités d’un art féministe.

Anne Bénichou a analysé le discours critique québécois traitant de l’installation à travers une revue en particulier : Parachute. Cette étude constate qu’entre 1977 et 1988, un consensus s’est établi autour de ce terme. Le résultat devient un exemple frappant, et même inquiétant, de la contribution de l’institution dans la définition d’une pratique artistique, ce que justement M. F. Thibault (sans être la seule non plus!) dit vouloir éviter. Ce travail de définition des termes amène celui de définition des critères : questions qui méritent la réflexion; questions que nous soulevions plus haut à propos du discours possible dans des disciplines autres que les arts visuels.

ESSE n’a pas seulement le nez collé sur le présent mais demeure consciente de la continuité historique. André Laberge souligne un aspect oublié de l’ouverture à la modernité au Québec en nous faisant mieux connaître l’architecture montréalaise, ignorant-e-s que nous sommes souvent de certains aspects de notre environnement immédiat. Alors que c’est actuellement la pâmoison devant la «merveille» architecturale qu’est le Musée des beaux-arts du Canada, il n’est pas mauvais de rappeler les péripéties politiques qui ont mené à sa réalisation, ce que fait Marie-Josée Therrien dans la première partie d’un article en deux temps inscrit à la chronique Muséologie.

Quant à ceux et celles qui attendaient fébrilement la suite de la bande dessinée Cité solitaire parue dans notre numéro précédent …eh bien, patience! Luis Neves s’est égaré quelque part au Portugal, mais devrait nous en envoyer la suite pour le prochain numéro.

Enfin, la chronique Opinion (notre chronique «cri du cœur») fait ici écho au dossier principal traitant de sculptures publiques. Pour parler d’œuvres publiques, encore faut-il justement qu’elles le soient… publiques! Paul Grégoire relate son expérience personnelle et celle d’autres artistes avec le programme d’Intégration des arts à l’architecture et formule certaines recommandations pour rendre ce programme plus efficace. Cette chronique continue d’être le lieu d’expression de ce qu’on voudrait taire : pointer les carences du système actuel. Elle est ouverte à tous (ohé! ohé!) mais curieusement, ce sont des artistes qui s’y sont exprimés jusqu’à présent… tiens! tiens!

ESSE s’affirme davantage comme une tribune critique du milieu et de la pratique artistique au Québec.

Mission hurlements. Pas de panique.

11 - La question de la langue au Québec - Hiver - 1988
Le comité de rédaction

[in French]

Comme vous l'avez sans doute remarqué, Esse a épaissi quelque peu...
Nous poursuivons notre politique éditoriale de présenter des dossiers sur le contexte politique et social des événements artistiques au Québec.

Pour ce numéro, au lieu de proposer un thème à des collaborateur-trice-s, nous avons réuni autour d'une même table certains intervenant-e-s afin de mener une petite «enquête». Le sujet de cette enquête soulève la question brûlante de la langue au Québec et des relations francophones/anglophones dans le milieu des arts visuels. Nous étions curieux de connaître l'opinion des francophones ou du moins de certains d'entre eux formant un éventail représentatif d'intervenant-e-s impliqué-e-s dans le milieu. Nous trouvons important de reposer la question de la langue toujours d'actualité parce qu'elle n'est pas souvent soulevée à l'intérieur du champ artistique.

La table ronde ne s'est pas déroulée sans heurts. Elle a suscité bien des discussions au sein de notre équipe. Nous espérons qu'elle en suscitera d'autres autour de vous.

Il est possible de dégager plusieurs éléments de réflexion des propos échangés lors de cette table ronde. Par exemple, il semble que de prendre position au niveau politique soit compromettant pour plusieurs. Le fait de travailler dans le milieu amènerait presqu'inévitablement à vivre des relations francophones/ anglophones et à adopter des attitudes plus flexibles pour fonctionner au quotidien. Il ressort aussi de la discussion que les intervenant-e-s invité-e-s préfèrent aborder la question de la langue en termes de sensibilité. L'ouverture à l'autre avec qui on cherche à partager sa propre sensibilité est la stratégie favorisée. Tout en reconnaissant la pertinence d'une telle approche, nous restons un peu inquiets : sans un support législatif assez fort, l'action individuelle est-elle suffisante ? A vous d'en tirer vos propres réflexions, réflexions que nous vous invitons à nous faire connaître. Nous inaugurons en effet dans ce numéro une chronique «Opinion». Ouvre le bal un texte de Serge Lemoyne qui, à sa manière «cri du coeur», repose la question... des relations francophones/anglophones à propos du sort réservé à la rétrospective Borduas.

Mais il y a aussi plein d'autres articles dans ce numéro, qui soulèvent d'une façon ou d'une autre les mêmes problématiques. L'importance de plus en plus grande du texte en arts visuels est soulevée dans deux articles : «L'art de la reonstitution historique» et «A quoi aura servi la Muraille de Chine ?» (qui dit texte ne dit-il pas... langue !). La question de l'intervention individuelle quotidienne est soulevée dans l'article «A propos de l'"artisanat" dans l'art actuel» alors que le texte «3 Sculptures» parle d'un travail artistique réalisé à partir de la récupération d'un matériau accessible. La question nationale vs. internationale est abordée à propos de l'art espagnole contemporain dans «Un vent hispanique à Montréal». Cet article fournit des réflexions appliquables à l'expérience québécoise. Les commentaires proposés dans «Ah ! L'été !» au sujet d'une exposition «officielle» récente resoulève les enjeux de l'art québécois actuel. La recherche d'un public élargi à partir d'une expérience dirigée par les artistes eux-mêmes est à la base du commentaire exprimé dans «Exposer chez soi : un appel au public»

La nouvelle chronique «Document» propose deux articles qui témoignent d'une recherche historique. L'un souligne un aspect peu connu de l'histoire de l'architecture québécoise, l'autre soulève la question de la réception publique de l'oeuvre d'art à partir d'un exemple controversé. Il fait toujours bon de recevoir du courrier. Ainsi, remercions-nous Jean Lauzon qui nous a écrit pour nous faire part de ses commentaires sur les Actes su colloque La photographie et l'art contemporain publiés par Esse.

Luis Neves présente une nouvelle B.D qui deviendra peut-être une saga... Il nous replonge dans les années 60, ces années de revendication...apparemment toujours actuelles.
Sûrement trouverez-vous dans tout cela matière à réflexion...

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