editorial

24 - Il en existe toujours... Nous en avons rencontré - Printemps / été - 1994
Le comité de rédaction

[in French]

Le changement de cap que nous avons opéré au dernier numéro tombe curieusement bien à propos. Cette volonté de porter notre attention sur le cœur et non sur la machine, sur les artistes et non sur le système qui en dépend, s’avère plus que jamais la voie à explorer pour répondre positivement à la méconnaissance que subit encore l’art actuel de la part du public.
En effet… Avec, comme fer de lance le plus récent, l’article de Luc Chartrand, «L’art est-il malade?» paru dans L’actualité du 15 octobre 1993, le questionnement sur la nécessité de subventionner une activité telle que l’art, dont l’utilité serait douteuse, et qui semblerait réservée à une élite, prend de plus en plus d’ampleur.

Les chiffres, on s’en sert pour leur faire dire ce qu’on veut. On en fait du spectaculaire, mais de façon biaisée, peut-être faute de compréhension de la situation. Alors parlons chiffres! L’article de L’actualité dresse un palmarès des 10 artistes en arts visuels les plus subventionné-e-s, noms et chiffres à l’appui (remarquez qu’on ne parle pas des 1990 autres!) Pour une période de 13 ans, ça donne une moyenne variant entre 24 933 et 10 972 $ par année. Si on enlève les frais de matériaux, de location, etc., il n’en reste pas tant que ça! Et on ne parle toujours que des 10 plus subventionné-e-s, en négligeant les 1990 autres!

C’est tout de même curieux que l’argent public alloué à l’art actuel soit autant remis en question, dans un monde où un gardien de but au hockey est payé 4 millions par année, où les députés conservateurs défaits (et ils sont légion!) recevront chacun-e entre 1 et 3 millions d’ici la fin de leur vie, où il en coûte 9 millions juste pour la rédaction des mémoires d’une commission parlementaire, où chaque bordée de neige coûte 6 millions aux contribuables montréalais-e-s, etc. Les exemples sont nombreux. Alors que le total des subventions accordées aux arts visuels par les deux paliers de gouvernement est de 12 à 15 millions, et cela inclut l’aide aux galeries et aux expositions, les projets du 1 %, etc. Ajoutons que le budget du ministère québécois de la Culture ne représente pas encore 1 % du budget total!

Même ce ministère offre des exemples d’une gestion boiteuse… Ainsi, a-t-on mis sur pied un programme pour soutenir un projet artistique québécois au Mexique, en mettant en branle le processus habituel : publicité dans les journaux, traitement des dossiers… et tout cela pour n’accorder qu’une seule subvention de 6 000 $ à un-e seul-e artiste, et ce à tous les deux ans seulement! La machine coûte plus cher que ce à quoi elle sert!

On alléguera que les dépenses dans certains domaines sont reliées à des entreprises rentables, qui font rouler l’économie. Ce à quoi on peut répondre que des études ont démontré que chaque dollar investi en art en rapporte 15 en retombées diverses.

On s’étonne du prix exorbitant que peut atteindre une œuvre d’art, oubliant que c’est le système qui crée cette surenchère. On vit dans une société de commerce. Et qui en profite? Des marchand-e-s.

Bien sûr, il y a des artistes qui embarquent dans ce système, qui croient pouvoir récolter des morceaux de cette manne, alors qu’il n’y en aura pas pour la majorité d’entre eux/elles. Certain-e-s artistes offrent ainsi une production conformiste, peureuse, à cause du fameux espoir de vendre, si possible à une institution, d’être subventionné-e-s… Plusieurs dans le milieu des arts visuels (artistes, galeristes, conservateurs/trices,…) encouragent même cette idée élitiste de l’art, d’un art dont la compréhension est réservée à une coterie sélecte.

Les périodiques culturels font eux aussi l’objet du même type de dénigrement. Un exemple : l’article de Pierre Vennat paru dans La Presse du 22 août 1993, dont les propos se résument à ceci : qu’est-ce que ces publications hermétiques incompréhensibles, que nous devons payer de notre poche? Parlons chiffres encore une fois pour essayer de dissiper cette incompréhension récurrente.

Les sous accordés pour la publication de ESSE nous passent carrément sous le nez (entendre ici un juron bien senti)! Ce que nous recevons sert surtout à payer l’impression, et ensuite, avec ce qui reste, les autres frais relatifs, réduits au minimum afin de pouvoir verser aux auteur-e-s un cachet très très symbolique. D’après notre expérience, toute subvention accordée à une revue culturelle (la même chose s’applique à l’artiste) sert donc au bon fonctionnement du système, mais en aidant financièrement d’autres personnes que les créateurs et les créatrices qui en forment la base. C’est en fait une forme d’aide indirecte à d’autres entreprises qui, elles, sont de type commercial.

Nous ne disons pas cela pour nous plaindre ou pour en réclamer davantage. Nous avons fait le choix d’œuvrer dans le domaine culturel et nous en assumons les conséquences. Mais qu’on ne vienne pas nous écœurer en plus!

Est-ce fou de rêver du jour où, quand on parlera d'une revue, ce sera pour en analyser le contenu? On parle dans les revues, et beaucoup; le saviez-vous? Des gens y consacrent toutes leurs énergies à mettre par écrit leurs réflexions et analyses, leur compréhension du monde. C’est pas rien! De même, les artistes mobilisent leur cœur, leur tête, leur corps à sentir ce qui nous échappe. Ce travail vaut peut-être la peine qu’on s’y arrête. Il se peut qu’il n’y ait pas assez d’argent, mais il n’y aura jamais trop d’idées en circulation.

Dans le fond, tous ces débats qui remettent en question dans l’opinion publique le rôle de l’État en tant que subventionneur dans le domaine des arts font l’affaire des décideurs aux divers paliers de gouvernement qui, à cause de leur mauvaise gestion, doivent souvent couper dans les dépenses. Ces débats leur fournissent un beau prétexte. C’est pourquoi il faut répondre.

Notre changement de cap — parler positivement du contenu exprimé de certaines propositions artistiques, et ce de façon accessible et sensible -, raffermi par les remous de l’actualité, se maintient dons de façon plus solide avec le dossier du présent numéro : «Il en existe toujours… Nous en avons rencontré». Nous avons choisi cinq artistes (en arts visuels, théâtre ou musique) dont les propos vivifiants nous montrent que le système n’a qu’a bien se tenir, incapable qu’il est de restreindre une création toujours en mouvement, cinq artistes dont la façon de produire, et de vivre aussi, constitue un apport nécessaire, au même titre que d’autres, à une réflexion en profondeur sur notre société et à une intervention en conséquence.

Quatre articles de ce numéro (chroniques Montréalités et Québécités) s’inscrivent très bien dans l’esprit du dossier, car ils font valoir qu’il est possible de se promener à travers les structures du système et de trouver des manières différentes de faire. Que ce soit sur le plan du territoire occupé : Pauline Morier se penche sur l’intervention urbaine de Robert Prenovault-le-nomade. Que ce soit sur le plan des moyens de diffusion : Sylvain Latendresse commente l’œuvre-livre de Martin Lemm. Que ce soit sur le plan de la démarche, par l’élaboration collective d'œuvre, en explorant une manière différente de travailler dans ces temps où on recherche des solutions aux problèmes sociaux dus à l’économique. Deux textes traitent de telles expériences artistiques. Bernard Mulaire aborde celle d’Alain Bouchard et d’André Landry qui sont arrivés à effacer leur individualité, ni l’un ni l’autre ne prenant possession de l’œuvre. Ceux-ci n’ont pas agi non plus avec l’idée de «faire carrière», ce qui change bien des choses — ce ne fut d’ailleurs pas non plus un événement tape-à-l’œil, très médiatisé -, mais plutôt avec l’idée de partager une expérience intime vécue. Jacques Desruisseaux apporte un autre exemple d’une volonté de la part de quatre artistes de faire une œuvre commune, alors que même les innombrables expositions collectives ont un caractère individuel. La démarche de ces artistes n’a peut-être pas abouti à ce que leurs individualités se soient complètement fondues en une seule entité — démarche difficile, il faut bien le dire -, mais on sent très bien les interrogations auxquelles ces artistes ont été confronté-e-s en cours d’élaboration.

Jean Patry récidive en s’intéressant à la dernière édition du Festival international de nouvelle danse qui ne lui a pas apporté un égal bonheur. Un tel événement réunissant autant d’intervenant-e-s pose toujours un défi : comment le traiter, de qui parler? qu’en retenir?

Après un premier article sur Jean Narrache, paru dans le numéro précédent, Richard Foisy brosse ici un portrait d’Alphonse Piché, poursuivant son intention de mieux faire connaître nos premiers poètes du peuple et de la ville. Et il est heureux de pouvoir le faire du vivant de cet artiste.

Vous trouverez bien sur dans ce numéro la suite de vos «séries» favorites et palpitantes! 1) Le deuxième épisode du Chien de Sagres, cette nouvelle BD de Luis Neves, dans laquelle les rues de Berlin sont dures et le Sud beaucoup plus invitant… Ne pas se méprendre : l’auteur ne cherche pas à établir un parallèle avec la situation vécue au Québec. 2) La suite du feuilleton Les enclos, qui suit pas à pas la bataille opposant le RAAV et l’AADRAV. 3) Et l’acte 13 d’Alzheimer social de Paul Grégoire, dans lequel Djo, maintenant seul, ne reste pas longtemps seul… et semble avoir trouvé une solution à ses problèmes existentiels…

Et toujours cet ancrage dans l’actualité. Comme un cri du cœur, écœuré, deux gars de l’équipe ont «commis» un texte à la suite d’événements récents indiquant que la violence faite aux femmes n’est pas encore chose du passé. Deux autres «Coups de griffe» sont posés en parallèle, l’un gris pâle l’autre gris foncé (car rien n’est tout blanc ou tout noir dans la vie). Un coup de griffe positif pour souligner un geste de respect envers le travail des artistes un pas à la fois…). Un coup de griffe négatif pour démontrer, à l’aide d’un exemple apporté par Philippe Côté, comment la nouvelle politique culturelle québécoise n’est que de la poudre aux yeux qui, malheureusement, fonctionne bien et éblouit le milieu culturel. On ne le dira jamais assez : cette politique, tout en ce donnant l’apparence d’être le sauveur du monde des arts, agit dans le sent contraire (voir ESSE no 20).

Malgré tout, nous gardons le sourire (même s’il est noir) et continuerons, avec conviction, à démontrer que l’art a lui aussi une part d’intervention dans le social.

23 - Eh bien ! Regarde donc ça ! Il y a un cœur qui fait fonctionner la machine ! - Automne - 1993
Le comité de rédaction

[in French]

Les modifications à la loi 101 affirment la volonté de nos élu-e-s d’opter pour la facilité, en renonçant à protéger légalement notre spécificité culturelle. Au gré des changements de régime, les discours des politicien-ne-s, des économistes et autres, utilisant systématiquement un langage creux et des faux-fuyants, reflètent une navrante absence d’idées, décourageant tout projet de société. Nous pouvons comparer les idées actuelles de nos gouvernements à une bouteille de bière éventée, oubliée sur la tablette depuis trois jours! Sans projet de société cohérent, comment pourra-t-on à long terme conserver notre identité et notre langue?

Il faut arrêter de laisser les choses, par découragement ou indifférence et, à la mesure de ses moyens, tenter de s’impliquer. Penser autrement (par exemple, adopter d’autres arguments que des arguments commerciaux à-plat-ventristes pour défendre des modifications à une loi linguistique, hein! Ryan) et, par conséquent, écrire autrement (donc éviter cette langue de bois que les partis politiques, par exemple, utilisent abondamment).

C’est dans ce sens qu’à ESSE, nous optons pour un langage intelligible de tous et toutes, qui serait une combinaison de la langue parlée (du milieu) et du français écrit, et qui nous rapprocherait de l’essence de la production artistique québécoise. Et donc de la vie elle-même.

Certains propos entendus récemment dénoncent l’appauvrissement de la langue québécoise. Pauvre par rapport à quoi? Au français «international»? Pourquoi nous conformer systématiquement à ce dernier? Il ne reflète pas invariablement notre réalité.

Exploiter la richesse des nuances de notre langue pour une communication vivante au sein de notre société est un moyen pour nous d’affirmer un véritable engagement politique.

La langue québécoise est différente, adaptée, formée à même notre histoire particulière en Amérique du Nord. Elle est vivante, mouvante. Une prise de conscience de la valeur des caractéristiques de notre langue s’est effectuée dans la foulée de la Révolution tranquille des années 60. Le joual, vue comme une marque de colonisé-e-s, fut assumé, utilisé comme «outil littéraire» par plusieurs écrivains. Aujourd’hui, nous assistons à un renversement : une réminiscence d’un certain purisme de la langue française (symptôme de la pensée politique actuelle?). À titre d’exemple, on a bien vu la résistance de nombreux/euses Québécois-e-s à voir inscrits dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui des mots pourtant utilisés couramment. Qu’attendons-nous pour assumer l’exceptionnel qui nous distingue?

Tout est lié : situation politico-économique, art, vie quotidienne. Comment parler d’émotions vraies, lancer des cris du cœur, en prenant des tournures imposées par d’autres? Comment rendre compte d’une réalité dans une langue désincarnée? Il est certain que de prôner des textes bêtement terre-à-terre peut entraîner un danger, une facilité réductrice, nous en sommes bien conscient-e-s. Une langue gardant ses couleurs n’implique pas nécessairement un manque de précision, de clarté et de vocabulaire. Nous souhaitons que dans ESSE, à la lecture d’un texte, on sente battre le pouls de l’auteur-e.

Esse n’échappe pas à certaines remarques concernant la qualité de la langue employée. Une langue québécoise vivante n’est pas toujours considérée comme étant de mise dans une «revue d’art» qui se respecte. Mais pour nous, penser autrement ne signifie pas uniquement jongler autrement avec les théories pour montrer que nous les connaissons nous aussi. Cela suppose écrire autrement. Le fond et la forme. Et ainsi pourrons-nous peut-être donner à d’autres le goût du risque, d’inventer…

Et maintenant, dans la pratique, que comporte ce numéro de ESSE?

Un DOSSIER, volumineux encore une fois. Pour les comptes rendus en surface, il y a d’Autres revues. À la fin de l’éditorial du numéro précédent, nous avions annoncé une nouvelle ère : un peu moins de «dénoncite» et plus de «positivisme»! (Nous avons d’ailleurs dû nous forcer pour conserver au présent éditorial un ton plus affirmatif…) Et bien, qu’en est-il de ce dossier? Les sceptiques seront-ils/elles confondu-e-s? Avec «Eh bien! Regarde donc ça! Il y a un cœur qui fait fonctionner la machine!», nous avons opéré un changement de cap. Au lieu de porter notre attention sur ce qui gravite autour et profite de l’activité artistique, nous nous sommes concentré-e-s sur le centre-moteur même de toute la structure : les artistes eux/elles-mêmes et leurs propos, préoccupations et solutions. À ne plus perdre de vue!

Dans le même état d’esprit que celui qui a guidé la conception du dossier, les deux artistes mis en scène par Paul Grégoire dans les actes 11 et 12 d’Alzheimer social (chronique GOSSAGE) essaient eux aussi d’être «positifs»… quoiqu’ils soient loin d’y être parvenus. Ici, encore, la manière d’écrire importe. Les mêmes propos dans une prose habituelle n’auraient pas la même portée.

Penser autrement, agir autrement. Le fond ne suffit plus : il y a la manière. Un leitmotiv qui, curieusement, revient aussi dans deux textes du présent numéro, tous deux dans la nouvelle chronique APRÈS VOYAGE.

Les auteur-e-s de ces articles abordent la rencontre avec d’autres cultures en essayant de voir ce que les autres peuvent leur apporter, et non le contraire. Dans «Itinéraire pictural», Jocelyn Fiset profite du récit de son expérience en Russie pour émettre quelques réflexions sur sa propre démarche. Voilà un exemple, et ils se multiplient, d’artistes qui repensent en profondeur la manière même de faire de l’art, cherchent à trouver d’autres formules hors du cercle habituel «production d’objets/exposition/marché». Face à un système qui n’a pas assez de place pour accueillir tous/toutes les artistes, et face à une urgence dans le monde, dont pollution et surconsommation en sont deux aspects. Dans «Frontières transparentes. Regard sur le Mexique», Dominique Laquerre souligne l’attitude des artistes mexicains face aux structures : ces artistes, au lieu de les investir, et forcément d’adopter les mêmes fonctionnement et discours, privilégient plutôt la force de l’irrationnel pour régénérer autrement ces systèmes. Alors qu’ici on se noie de plus en plus dans la structurite aiguë et qu’on ne cesse de rationaliser la culture, quelle voie intéressante! Justement, à ce sujet, le DOSSIER SUITE de ce numéro rend compte des récents développements dans les démêlés entre le RAAV et l’AADRAV, sujet du dossier précédent. Et où en est-on rendu? Pas plus loin!

Richard Foisy, quant à lui, trace un PORTRAIT de Jean Narrache, écrivain-poète des années 30-40. Celui-ci s’inscrit merveilleusement bien à l’intérieur de ce numéro de ESSE : sa recherche d’une langue populaire authentique en accord avec son souci de traiter de la réalité quotidienne des plus démuni-e-s de la société nous fournit un bel exemple.

D’autres artistes partagent notre ras le bol des propos ronflants utilisés dans le milieu des arts visuels. Sous COUP DE GRIFFE, Joan Baker nous signale qu’elle aussi avait déjà manifesté son exaspération face au discours employé dans les communiqués de presse annonçant les expositions. Autre COUP DE GRIFFE : Pauline Morier attire notre attention sur le fonctionnement de la collection Prêt d’œuvres d’art du Musée du Québec. Une pratique (parmi plusieurs défavorables aux artistes) qui est entrée dans les habitudes, mais qui mérite d’être questionnée. On pourrait également considérer la collecte des diapos par les instances subventionneuses, à Québec et Ottawa, depuis des années. Et si le Musée du Québec souhaite constituer un répertoire en diapos des artistes québécois-e-s ayant souscrit à son concours, pourquoi les artistes doivent-ils/elles en assumer les coûts?

La chronique MONTRÉALITÉS contribue elle aussi à traiter de ce «cœur qui fait fonctionner la machine» en s’attardant aux productions artistiques elles-mêmes, à leur contenu. Jean Patry le fait en danse (chorégraphies récentes de Blackburn et de Perreault) et Johanne Rivest en musique (festival Tohu-Bohu).

Les productions artistiques anciennes du Québec s’articulaient autour d’un contenu, tout autant que les productions actuelles, grâce notamment au rôle qu’y jouaient les symboles et les références iconographiques. C’est ce que Bernard Mulaire aborde dans la chronique DOCUMENT en faisant l’étude de cas particuliers. On se surprend de constater avec l’auteur à quel point la recherche en art ancien du Québec souffre de lacunes.

Luis Neves propose dans ce numéro la suite, tout aussi explosive, de Cité solitaire avec un premier épisode du Chien de Sagres qui prend également sa source dans l’histoire socio-politique. Nous y retrouvons quelques-uns des personnages rencontrés dans Cité solitaire qui se déroulait au Québec en 1968. En ce qui a trait à Chien de Sagres, l’action prend place en Allemagne aujourd’hui.

Une revue d’opinions n’existe pas sans débat, critique, mise au point. Après deux articles assez durs qui leur ont été consacrés, les responsables de La Fou-Art répondent. Et c’est tant mieux. À ESSE on encourage avant tout le dialogue.

À suivre, pour voir où nos efforts de «positivisme» nous mèneront… Au bleu pastel et au rose bonbon?

22 - L’art est ailleurs (ou les enjeux de la loi 78 sur le statut professionnel des artistes : qui en bénéficiera ?) - Printemps / été - 1993
Le comité de rédaction

[in French]

Nous aurions pu croire que la démission de Mulroney était une bonne nouvelle. La maladie de Bourassa également. Mais quand on se trouve sur l’assurance-chômage, avant de tomber sur le bien-être social, quand on cherche un travail hypothétique pour ne pas dire illusoire, le portrait général est morose. Ce n’est pas le renouvellement de nos représentant-e-s politiques qui va nous redonner confiance, surtout pas avec des personnages de la trempe de Camille Samson qui nous revient du quaternaire.

Le milieu des arts visuels reproduit, à une autre échelle, le même phénomène qu’on rencontre à l’échelle politique : un parti ou l’autre, un clan ou l’autre, où les coqs se chamaillent pendant que les autres, électeurs/trices ou artistes, continuent à être tenu-e-s à l’écart ou tout simplement indifférent-e-s.

C’est en partie le sujet du DOSSIER de ce numéro, «L’art est ailleurs». Avec la loi 78 sur le statut des artistes en arts visuels, le gouvernement est carrément en train de régenter la pratique des arts au Québec et effectue ainsi un véritable détournement du problème réel. Les préoccupations des artistes ne se résument pas uniquement à des clauses de contrats, une mise en marché des produits culturels ou une gestion exemplaire de carrière.

Le dédoublement du ministère des Affaires culturelles, devenu ministère de la Culture, en une seconde branche, soit le Conseil des arts et des lettres du Québec, ne règle rien, pas plus que l’imposition d’un nouvel organisme représentant les regroupements et les artistes en arts visuels du Québec. Le RAAV ou AADRAV, l’AADRAV ou le RAAV, de toute façon nous devrons ramer en cadence… et vogue la galère! La majorité des artistes ne sont même pas au courant — ou ne veulent pas l’être — que deux organismes se battent dans les hautes sphères pour les représenter.

Nous aimerions beaucoup mieux ne pas avoir à grogner mais avec l’état actuel des choses, nous ne pouvons faire autrement. Coupures de subventions, désintéressement perpétuel de notre classe politique face aux arts, voilà le tableau qui fournit encore une fois l’occasion à Sylvain Latendresse de grogner un peu plus, ce qu’il fait dans son texte «6/49 + 2 gratteux = politique culturelle» sous la chronique COMMENTAIRES. Et comme la conception de l’art de la classe politique ici décriée se trouve soutenue et renforcée par la loi 78, il faudra continuer à aiguiser ses crayons!

Mais le gouvernement n’est pas le seul responsable des problèmes vécus par les artistes. Nous avons soulevé dans nos précédents dossiers l’absence d’implication sociale et l’indifférence consciente ou non des artistes. Nous constatons, encore, qu’une part des responsabilités leur revient. Le texte d’Anne Thibeault, «Oyez, Oyez, braves gens qu’on nomme artistes!», sous la chronique OPINION, dénonce le processus de sélection de l’édition 1993 de l’événement La Fou-art qui diffère de celui de l’édition de l’année passée (d’ailleurs traité dans le numéro précédent). Ce texte critique encore une fois la pratique d’imposer des frais d’inscription. À ce sujet, toujours vigilant-e-s, nous avions dénoncé, dans le numéro précédent, deux organismes qui continuaient à appliquer cette pratique. Nous en avons reçu des échos. À lire sous la chronique DOSSIER SUITE.

L’exposition Pop Art (présentée par Pop-Tarts) du Musée des beaux-arts de Montréal a encore une fois relégué les artistes québécois-e-s au rang de «Parent pauvre?» Marie-Josée Jean nous en parle dans la chronique MONTRÉALITÉS. Comme si nous n’étions pas habitué-e-s à être mis au rancart. Au lieu de seulement dénigrer négativement et ainsi refaire le discours de l’institution, ce texte a été conçu pour «être» ce volet manquant de l’exposition du musée. Volet modeste, mais tout de même! Il tente de faire une démonstration succincte qu’il y a bien eu une production Pop québécoise forte.

Il en est toujours un peu ainsi au Québec, peu importe le domaine. Une certaine élite intellectuelle au pouvoir en est encore à renier ses racines, à preuve la polémique engendrée par la publication du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui. Paul Grégoire y répond avec son «Dictionnaire» sous la chronique OPINION. Il nous est apparu important de se prononcer sur ce sujet d’actualité, surtout qu’à ESSE se fait une recherche primordiale au niveau d’une langue qui nous soit fidèle, d’une langue qui ne soit pas hermétique ni inaccessible. Cette langue puise à même une expérience près de la quotidienneté et par conséquent de la vie, donc de la poésie. ESSE continue d’être une revue sensible à son milieu. Nous avons envie que les gens qui nous lisent comprennent ce qui est écrit sans artifices inutiles — ce qui ne veut pas dire sans profondeur — et surtout que ces textes provoquent un désir de la part des lecteurs/trices d’écrire à leur tour dans une revue qui, somme toute, est ouverte à toutes les opinions. D’autres périodiques s’occupent déjà très bien du langage spécialisé de l’art. Nous ne croyons pas que l’on ait besoin d’un de plus.

La nouvelle minichronique COUP DE GRIFFE amorcée au dernier numéro semble répondre à un besoin. Dans le présent numéro : deux nouveaux coups. Christine Palmiéri, pour sa première collaboration à la revue, nous parle d’une expérience vécue dans «Flammes… Feu… Fumée… Cendres…». Combien d’entre nous ne nous sommes-nous pas trouvé-e-s dans ce genre de situation où une galerie nous promet mer et monde, pour en fin de compte nous renvoyer poliment à une autre galerie, galerie qui, elle, nous répondra la plupart du temps par une belle lettre de refus? En fait, ce n’est pas tant d’être refusé-e-s qui met notre patience à rude épreuve, mais le type de lettre de refus qui donne l’impression que les galeries se passent de l’une à l’autre la copie conforme. Anne Thibeault, quant à elle, en a «Ras le bol» du manque de respect flagrant envers l’artiste que ces lettres laissent entendre.

Paul Grégoire poursuit allègrement son aphasie de contiguïté avec deux autres actes de sa pièce Alzheimer Social, dans la chronique GOSSAGE. Cette série suscite jusqu’à maintenant un peu de controverses… mais également des adhérences immédiates.

La critique virulente de la politique répressive des années 60 par le biais de la bande dessinée Cité solitaire de Luis Neves se termine dans ce numéro-ci. Après 11 épisodes et 61 pages, Neves en arrive à la fin d’une étape; dès le prochain numéro il poursuivra sous un autre titre, mais avec les mêmes personnages.

Dans la chronique COMMENTAIRES, Sylvie Raquer nous propose, avec «Le dilemme de la performance», une réflexion toute personnelle sur comment, elle en tant qu’artiste, voit sa place qu’occupe la performance aujourd’hui.

Dans la chronique QUÉBÉCITÉS, Jacques Desruisseaux commente la dernière exposition de Christian Noreau. Son article «Le don» restera la seule trace de cette production généreuse.

Nous accueillerons toujours avec joie les textes qui traitent d’autres pratiques que les arts visuels. Dans la chronique ENTREVUE : la musique électroacoustique se trouve confrontée à des problèmes d’original et de copie, tout comme le même problème se pose en arts visuels avec le support informatique; pour les besoins de son texte «Électroacoustique, multiples et original», André Greusard a rencontré Michel Tétreault, compositeur. Et dans la chronique MONTRÉALITÉS : Jean Patry récidive, avec le commentaire «Il en est des festivals comme des vins», à propos du Festival international de nouvelle danse de Montréal, édition 1992; il avait déjà, dans le no 20, critiqué l’édition 1991 de ce festival qui devient maintenant un événement annuel, participant ainsi à ce phénomène très actuel de quantité — faisons un événement à tout prix — et de rentabilité — de l’argent, il y en a toujours pour ce qui fonctionne le moindrement à un niveau international -, au détriment parfois du public intéressé et des chorégraphes québé-cois-es écarté-e-s.

Sans minimiser l’importance de dénoncer, il reste qu’on peut tomber facilement malade d’une «dénoncite» aiguë! Continusserions-nous ainsi que nous nous retrouverions coincé-e-s dans le dernier tiroir de la commode. Ouvrir! Ouvrir! De l’air! avons-nous crié en chœur. C’est dans cette optique que nous préparons le prochain numéro. Surtout à la suite de la rédaction du dossier de ce numéro, nous avons vraiment touché un extrême, le fond du fond : il n’y est toujours question ni d’art, ni sa pratique, ni de son contenu. Tout en conservant notre mordant, nous envisageons un dossier tourné vers l’autre extrême, l’autre versant de la montagne, qui vous fera voir l’avenir sous son côté positif.

Parce que, voyez-vous, les artistes continuent à produire. Et ça c’est mauditement important!

21 - Une drôle d’histoire trop triste pour ne pas en rire - Hiver - 1993
Le comité de rédaction

[in French]

NON au OUI, pour «AUTREMENT»

L’après-26 octobre

Depuis la parution du dernier numéro de ESSE, certains événements ont lieu au Québec, un certain 26 octobre. Considérons le type de discours qui nous était alors proposé, et puisque la binarité semble à l’honneur ces temps-ci (et les référendums également), procédons par colonnes : OUI – NON. Mais pour contrer l’impression désagréable de tourner en rond, permettons-nous d’en ajouter une troisième que nous appellerons L’AUTRE. Celles du OUI et du NON correspondant à quelques éléments du projet social des deux options qui se sont affrontées lors de la campagne référendaire québécoise, celle de L’AUTRE étant d’à-côté, l’autrement, qui suppose un changement de pensée en profondeur. Au moment où le paysage mondial se fendille – des frontières bougent, des pays sont en redéfinition (même notre page couverture semble en avoir subi les répercussions) – nous ne faisons que colmater les brèches. Ce travail est inutile parce que toujours à recommencer. À l’image d’une personne qui s’acharne à construire et reconstruire sans cesse une maison avec les mêmes matériaux que l’ancienne, à l’endroit même où la brèche s’est faite, au lieu de construire une autre maison, à côté, sur un terrain stable.

Pendant ce temps… et en rapport avec les événements qui ont ébranlé le Québec : nous avons été «positivement» en faveur du NON. Pour ne pas céder au chantage de la peur, pour ne pas accepter de mettre un point final au désir de se prendre en main, pour afficher pleinement notre confiance en nous-mêmes. Par contre, quel choix avions-nous! Les choses n’étaient pas aussi simples.

OUI
Les arguments du OUI portaient toujours sur le rendement économique : atteindre la plus forte croissance, afficher le plus bas taux d’inflation, et autres plus plus;
NON
les adeptes du NON partageaient les mêmes buts, soit une plus grande force économique, quoique obtenue avec davantage de pouvoirs de décision.
AUTRE
Pourquoi tant s’échiner et ne pas être simplement ce que nous sommes, au mieux? "Deviens ce que tu es", disait Nietzsche.

OUI
De toute façon, même le discours économique est biaisé et n’a plus de valeur scientifique : ainsi une banque aurait des visions de chaos,
NON
alors qu’à partir des mêmes données, d’autres économistes pensaient le contraire.
AUTRE
On pourrait plutôt offrir un modèle de développement au niveau mondial, se fixer comme objectif, par exemple, d’éliminer la pauvreté et d’y concentrer tous les efforts, y compris ceux engloutis dans la défense militaire.

OUI
Le discours politique du OUI était déconnecté : les vrais problèmes des gens (se trouver un emploi…) étaient évacués;
NON
et c’était la même chose dans le camp du NON.
AUTRE
Souvent, les propos les plus intéressants sur ce débat proviennent des gens autour de nous, et ces propos tiennent compte des contingences de la vie quotidienne.

OUI
Les OUI misaient sur une campagne de peur, sur la désinformation,
NON
alors que les NON agissaient défensivement.
AUTRE
à quand un discours affirmatif, qui affiche une confiance en soi, en toute conscience?

OUI
Bourassa représente une classe élitique
NON
Parizeau de même (tous deux sortent d'ailleurs des mêmes écoles de formation).
AUTRE
Il faut changer la vision de l'histoire, car celle-ci découle du regard de ceux qui ont le pouvoir.

OUI
Dans tout cela, il y a maintien de la structure de pouvoir telle qu’elle existe,
NON
et cette structure n’est jamais remise en question.
AUTRE
Il faut changer cette notion même de pouvoir, car même si les individus sont remplacés, ils sont toujours pris dans la même structure qui, elle, ne change pas.

Constat : OUI ou NON, c’était presque du pareil au même. Il faudra repasser pour avoir un véritable choix. Le OUI et le NON relevaient d’un même débat, suscité par une forme d’exercice de la gestion gouvernementale qui repose, elle, sur un type très particulier du maniement du pouvoir. Et si ce débat nous a tous conduits dans cet épouvantable cirque que nous avons vu, vers un gaspillage si éhonté des fonds publics, vers cette impasse qu’il fallait refuser, c’est à cause de ce type d’exercice du pouvoir. Un type traditionnel, qui cherche davantage à protéger les intérêts de ceux et celles qui le détiennent qu’à imaginer et à réaliser un projet de société. Un type de pouvoir qui cherche à imposer pour gouverner. N’est-il pas symptomatique que les acteurs/trices de notre paysage politique soient les mêmes que voici 20 ans?

55,4 %, voilà le résultat du vote NON au Québec. Ce qui aurait pu être un moment historique important pour le Québec s’est avéré une grosse baloune. Nous ne croyons pas qu’il y ait vraiment raison de se réjouir, et savons pertinemment que nous sommes revenu-e-s à la case départ. Le seul avantage de ce référendum aura été que, pour une fois, Canadians et Québécois-e-s avons été d’accord sur un point : désavouer la classe politique. La confiance est en perte de vitesse envers les politicien-ne-s qui se révèlent des administrateurs/trices de «ventes de garage», sans envergure.

Nous avons donc voté NON dans l’immédiat, en attendant… Car nous ne pouvons pas agir seulement dans la marge, la troisième colonne. Nous devons être vigilant-e-s sur tous les plans. Pendant que se poursuit le travail sur L’AUTRE. S’il n’y a pas d’alternative, il faut s’en créer une. Sinon, imprégné-e-s comme une éponge de la structure en place, nous ne pourrons que contester ce dans quoi nous sommes pris-e-s. Mais agir n’est pas chose simple aujourd’hui, comparativement à une autre époque. Si on se réfère, par exemple, à l’expérience de la revue Parti pris (1963-1968), on constate que l’équipe de cette publication pouvait clairement s’afficher indépendantiste, laïque et socialiste. Trois points bien définis. Alors qu’aujourd’hui… quand le NON veut dire OUI… À ce sujet, il est cocasse, quoique plutôt décourageant, de lire cette phrase de Jean-Marc Piotte dans un article intitulé «Du duplessisme au F.L.Q.» (Parti pris, octobre 1963, p. 29) : «Tout pouvoir concédé par Ottawa sera, pour nous, toujours insuffisant et pour les Canadians, la dernière bonté consentie à un peuple tapageur et tracassier.» Trente ans sont passés depuis… Que s’est-il donc passé?

La nouvelle politique culturelle du Québec

Depuis la dernière parution de ESSE, dans laquelle le dossier sur le «post-rapport Arpin» faisait un constat douloureux de l’état de la culture au Québec, il y a eu dépôt de la politique culturelle promise par la ministre Frulla-Hébert. Cette politique tant débattue et attendue n’est encore que des mots sur papier et n’apporte pas de changement à notre position : elle n’est que de la poudre aux yeux pour masquer la direction contraire qu’a prise le gouvernement en matière culturelle. Nous voudrions bien croire aux promesses de cette politique, mais il nous faut des preuves tangibles. Qu’on nous prouve que la culture est pour le gouvernement un élément important de notre développement. Ce n’est pas ce qui nous a été fourni lors des négociations en vue de l’entente constitutionnelle, lorsque la culture a été «oubliée»! et qu’il a fallu régler cette question en l’ajoutant en vitesse, par fax, un samedi après-midi…

Les arguments, qui ne manquent pas, défont la beauté toute en fausses paillettes de cette politique culturelle québécoise. Ainsi, il est présentement offert aux périodiques culturels des sessions de formation en gestion, dans le cadre des activités du Fonds de développement des industries culturelles (FOIC) en collaboration avec la Commission d’initiative et de développement culturels (CIDEC) et la Banque fédérale de développement (BFD). Et ces séminaires, tenus dans une chic salle du chic hôtel Holiday Inn, ont pour but de nous avertir que les subventions gouvernementales, déjà largement amputées, devront peut-être disparaître d’ici cinq ans!! Et ces subventions, parlons-en! Le ministère n’a pas encore nommé depuis deux ans de titulaire pour le dossier des périodiques culturels, si bien que les demandes de subventions déposées en mai 1992 n’avaient toujours pas été examinées en septembre…

Selon le schème adopté (OUI – NON – AUTRE), voici ci-contre ce que nous pouvons dégager de cet imbroglio.

OUI
La politique culturelle québécoise a été bien accueillie par certaines personnes qui, sur un ton franchement délirant, pensent qu’elle constitue un avancement. Exemples : Lise Bissonnette, Le Devoir du 26 août 1992 : «La ministre des Affaires culturelles mérite une ovation. […] on devrait à l’unanimité, lui offrir des lauriers. Elle fait avancer les choses» ; Bernard Boulad, Voir du 25 juin au 1er juillet 1992 : «C’est en fait, ni plus ni moins, à un changement de mentalité que nous invite Mme Liza Frulla-Hébert, pour ne pas dire à une révolution culturelle»,
NON
bien que nous soyons toujours à la case départ d’il y a 30 ans.
AUTRE
Il faut changer le type de pouvoir politique actuellement en place. Tant que notre système culturel y sera associé, il ne pourra y avoir grand développement.

OUI
D’une part, les intervenant-e-s du milieu se disent favorables au Conseil des arts du Canada – c’est ce qui ressort des témoignages livrés lors des audiences sur le rapport Arpin –,
NON
alors qu’ils/elles considèrent comme une horreur que de laisser au MAC le soin de rapatrier des pouvoirs culturels. Si le passé est garant de l’avenir, on peut en effet avoir très peur !
AUTRE
Les arts doivent être autre chose qu’une volonté de plaire à qui promet la manne de bonbons. Au contraire, il faut développer une solidarité que seul apportera un profond changement social. IL faut nous libérer de cette compétition malsaine qui mine même le milieu des arts. Savons-nous au moins ce qu’est la démocratie culturelle ?

OUI
D’autre part, ces mêmes intervenant-e-s donnent leur appui à Québec, ce qu’a fait dernièrement le Conseil québécois du théâtre (la carotte des millions promis par la ministre lors du dépôt de sa politique culturelle fonctionne très bien merci),
NON
alors qu’il a décidé en même temps de boycotter le Conseil des arts parce que les fonds attribués au théâtre sont gelés.
AUTRE
Tiraillements stériles… Pendant ce temps, la ministre se tient silencieuse comme un tombeau…

Et que propose ESSE ?

Et que propose le présent numéro de ESSE, devant cet incroyable brouet infect qui ne provoque que des flatulences culturelles ? (La colonne AUTRE exprime ici ce que proposent les articles.)

À noter d’abord une recherche de formes variées : un dossier au ton subjectif, un conte, une lettre, une courte pièce de théâtre, une entrevue qui entrecoupe et prolonge un article, une BD, une recherche historique… Cela témoigne d’une recherche en cours à la revue qui a pour but de refléter la diversité des individualités au sein d’une réflexion collective, avec une volonté d’être fidèle à soi-même, de s’ouvrir aux libertés.

Le DOSSIER, «Une drôle d’histoire trop triste pour ne pas en rire» d’Anne Thibeault en de Sonia Pelletier, s’ajoute à la série d’articles qu’ont suscités les propos de Jacques Dufresne et Jean-Claude Leblond dans La Presse à l’automne 1991, et de Geneviève Picard dans la revue MTL en novembre 1991. On en trouvait d’ailleurs un écho dans le dernier ESSE, sous la plume de Carole Brouillette. Pourquoi poursuivre encore ce débat ? Parce qu’il touche à un malaise profond et qu’on ne peut tourner trop rapidement la page sur ce qu’il soulève. Et aussi parce que c’est une belle occasion d’essayer de penser autrement.

OUI
Les articles de Dufresne et Leblond qui ont parti le bal ont consisté en un dénigrement en règle du système des arts visuels ;
NON
les textes qui ont suivi ont consisté en réponses à ces attaques.
AUTRE
Les auteures du DOSSIER ont tenté de sortir de cette ornière ; elles ont constaté qu’on critique beaucoup, mais qu’on ne parle pas d’art, qu’on en occulte le contenu.

OUI (suite)
Ces articles relevaient d’un discours qui aime pontifier sur le système, sans jamais s’impliquer. Selon Leblond, les artistes de l’UQAM ont été accusé-e-s d’être une «bande d’étudiants qui, sans esprit critique suffisamment développé et le crâne bourré de succédanés de théories, sont incapables de faire la part des choses et qui, l’intérêt carriériste aidant, donnent dans le système sans discernement». Accusé-e-s en somme de débilité avancée ;
NON (suite)
à l’UQAM, 27 artistes ont eu l’opportunité, dans le cadre d’une exposition (rens. 499-0443), de répondre publiquement aux accusations de Leblond. Ils/elles affirmèrent qu’une exposition faisant écho à ces débats risquait d’être manipulée ! Mais par qui… ?
AUTRE (suite)
Les points de vue exposés dans ce DOSSIER sont très subjectifs ; ils expriment de façon personnelle ce qui est vécu de l’intérieur.

OUI
Dans ce débat, on parle d’art en opposant figuration et abstraction ;
NON
On a beaucoup remis en question le système d’attribution des bourses, monopolisé par une clique ; certains artistes ont déploré l’écart entre les générations.
AUTRE
Figuration/abstraction, aujourd’hui ? On se demande bien de quoi on parle ? Y aurait-il moyen de bâtir un milieu plus solidaire ?

Dans la chronique MONTRÉALITÉS, Sylvie Raquer traite d’un événement multidisciplinaire, la Fou-Art. L’écrit y côtoie le parlé : de type reportage, l’article est entrecoupé d’une entrevue d’Anne Thibeault avec l’auteure dans laquelle Anne amène Sylvie à compléter son propos d’une façon plus subjective.

OUI
La Fou-Art se voulait un bouillonnement créateur, une euphorie, une fête, la mise en commun d’énergies, bref l’affaire la «plus plus…» ;
NON
mais on a rencontré de nombreuses difficultés.
AUTRE
Il faut davantage de solidarité (encore !) et d’implication de la part de chacun-e, et relancer le débat en considérant cette fois-ci les valeurs.

Dans la chronique COMMENTAIRES, Sylvain Latendresse nous a écrit au retour d’un voyage à Paris. Le récit d’une expérience vécue s’allie au ton plus détendu de la forme épistolaire.

OUI
Selon le projet de politique culturelle québécoise, il est question, entre autres, d’exporter notre potentiel artistique ;
NON
cela reste une belle promesse politique : on ne fournit pas encore les moyens nécessaires, et les employé-e-s des Services culturels du Québec à Paris doivent se démener dans des conditions difficiles.
AUTRE
À cet égard, ce qu’on apprend est plus révélateur que n’importe quel discours officiel. Vu les expériences vécues à Paris par certains artistes, on peut croire que l’«exportation du potentiel» ne passera pas par la filière politique.

Dans la chronique Portrait, Luis Neves nous fait le travail de Pierre Sirois (Siris). Pratiquer la bande dessinée au Québec est une aventure assez difficile; c’est pourquoi il est important de mieux faire connaître les bédéiste d’ici. Par contre…

OUI
Pendant que les gros éditeurs, européens et américains, contrôlent l’édition de la bande dessinée,
NON
La revue québécoise Mac Tin Tac, à laquelle collabore Siris, cherche à survivre en partant à la conquête du marché américain en anglais.
AUTRE
Pourquoi ne pas plutôt essayer d’améliorer la situation ici? Sinon, pourquoi continue-t-on? On ferait aussi bien de fermer le Québec et déménager.

Dans la nouvelle chronique GOSSAGE, Paul Grégoire poursuit dans ESSE la publication de Alzheimer social, une série de courts actes théâtraux commencée dan Journal art, maintenant disparu. L’acte 8 est d’à-propos dans le contexte actuel des revendications, où on suppose que le public est prêt à défendre «ses» artistes.

OUI
Alors que certains mythes sur l’art ont la vie dure,
NON
– trou de mémoire –
AUTRE
L’auteur ne craint pas de questionner ce rapport art/public.

Dans la chronique DOCUMENTS, André Landry fait œuvre de réhabilitation : il reconnaît l’influence de deux religieux qui ont marqué l’enseignement des arts au Québec avant les années 50.

OUI
À la suite du Refus Global, et selon les canons de l’histoire officielle, on a jeté par-dessus bord les réalisations antérieures,
NON
et on a continué ainsi après la Révolution tranquille.
AUTRE
Pourtant, il avait existé un enseignement qui n’était pas l’œuvre d’incultes sans pratique artistique.

Le dixième épisode de la BD Cité solitaire de Luis Neves poursuit l’évocation de l’année 1968.

OUI
Violence, guerre…
NON
Contestation, manifestations…
AUTRE
Il faudra laisser de notre époque un souvenir plus réjouissant.

Mais heureusement, comme le dit Sonia Pelletier dans le DOSSIER, que nous vivons une époque formidable. S’il est vrai que les mots sont galvaudés, qu’ils changent de sens comme on change de chemise, que de nos jours le OUI veut dire NON et le NON, OUI… tout est quand même possible, en y mettant du cœur. Ensemble. Sans se taper sur la tête. Assez, c’est assez!

20 - L’art est bien, mort Merci (Constat de l’état de la culture au Québec suite au rapport Arpin) - Printemps / été - 1992
Le comité de rédaction

[in French]

L’uniformisation va bon train. Depuis la désignation de l’URSS, tous se lèchent les babines en rêvant aux nouveaux marchés qui s’offrent aux tenants du nouvel ordre économique mondial. Avec l’ouverture de l’exposition de Séville, on se pète les bretelles à qui mieux mieux. Et pendant ce temps, les Kurdes se gèlent toujours les pieds dans les montagnes du nord de l’Irak… et Israël continue sa colonisation des territoires occupés dans le mépris des résolutions adoptées par l’ONU.

Quant à nous, l’attentivisme chronique de Bourassa n’a d’égal que celui de Mulroney. Pendant combien de temps allons-nous encore endurer les hésitations et les faux-fuyants de nos politiciens sur une éventuelle solution à la crise constitutionnelle qui s’éternise? Ces derniers, aveuglés par leur quête, demeurent indifférents face à l’urgence des problèmes sociaux, culturels, de santé ou d’éducation. De temps à autre, pour se donner bonne conscience, ils nous pondent un rapport Allaire ou faute de mieux un rapport Arpin et ce, sans compter la pléiade de référendums qui plane au-dessus de nos têtes.

En fait de recul historique, ou de sur-place, nous sommes particulièrement gâtés ces mois-ci avec le rapport Arpin et les fumeux articles de Jacques Dufresne, Jean-Claude Leblond et Geneviève Picard sur la situation des arts au Québec. On verra dans le dossier «L’art est bien, mort. Merci» qui fait l’analyse du contexte post-Arpin, comment Arcand, Dubois, Godbout, Lacombe, Lamoureux et Perreault essaient de démêler les nœuds engendrés par les multiples définitions du mot même de «culture».

Qu’est-ce, en fait, que la-notre-une-culture? Si nous ne pouvons pas la définir ou si ceux et celles qui la définissent le font chacun et chacune à leur manière… un problème se pose.

En passant par une conception de gestion de la culture, par celle de l’industrie culturelle, d’une mission culturo-mystico-comique, ou encore une vision périphérico-régionalistico-frulla-hébertienne…, on nage en plein délire.

Par ailleurs, la-notre-une-culture est en train de mourir et on y assiste passivement. Nous faisons face à une uniformisation culturelle, cela va sans dire mais surtout sans rien faire : «Les carottes sont cuites!» (Dubois). Ce n’est pas, faut-il le préciser, une question limitée au Québec. Nous assistons présentement à un clivage culturel universel (l’universel est à la mode). On prend prétexte de l’impératif économique pour imposer un impératif culturel homogène, occidental et patriarcal.

De concert avec les élucubrations du rapport Arpin, les articles de Jacques Dufresne et de Jean-Claude Leblond ont fait la une de La Presse à l’automne de 1991. Ces articles ont le mérite d’avoir mis les arts visuels sur la sellette. C’est d’ailleurs leur seul mérite. Quand on pense à la remise en question du milieu des arts par Leblond, nous sommes d’accord pour poser un regard critique sur ledit milieu, mais de là à utiliser un discours démagogique, servi à la sauce populiste, afin de discréditer l’art contemporain en bloc…! Par ses propos cinglants, Leblond s’érige en pontife, éclairant du haut de sa chaire le bon public au regard hébété.

Signalons que Jean-Noël Tremblay, celui-là même qui a qualifié la Banque d’œuvres d’art du Conseil des arts d’«admirable dépotoir» et que Jacques Dufresne s’est empressé de citer dans l’un de ses articles, «est payé près de 70 000 $ par année, et pour deux ans au minimum, par le ministère canadien des Communications pour agir en tant que conseiller spécial auprès du maire de Québec» («L’affaire Jean-Noël Tremblay», par Louis-Guy Lemieux, Le Soleil, 31 janvier 1992). Cependant, le bureau mis à sa disposition continue d’accumuler la poussière, car son occupant n’a jamais daigné y mettre les pieds…

Dans le même ordre d’idées, avec son article «Épater la Galerie» parue dans la revue MTL, Geneviève Picard relate sa visite dans les galeries d’art contemporain de Montréal. Elle ne recula devant rien, même le ridicule. Son périple fut si douloureux que d’installation à assemblage hétéroclite, sa consternation et son désarroi s’amplifièrent à un point tel que sa promenade lui sembla un véritable chemin de croix. La peur est grande face à ce que l’on ne connaît pas. Il est tellement facile de ridiculiser les choses que l’on ne comprend pas.

Il n’est pas étonnant que de tels articles aient suscité des réactions. Nous publions le texte de carole Brouillette pour faire suite à la polémique qu’ils ont engendrée. Notre collaboratrice y traite d’une liberté d’expression qui prend, trop souvent, figure de marginalisation et d’exclusion.

Dans un autre ordre d’idées, Jean Patry porte un regard sur le quatrième Festival international de nouvelle danse. Il a vu une vingtaine de spectacles et y a constaté une succession de récits fragmentaires en petites séquences sans liens apparents, ni unité de temps, de lieu ou d’action. Une conception esthétique, en somme, non linéaire, que l’on peut associer à Berg, Satie et Cunningham.

Jean Patry poursuit dans un second article, «Quand la vidéo danse, ne censurez pas», son analyse de la danse par le biais de la vidéo. «En fait, les vidéos nous susurrent à l’oreille que derrière la tranquillité sociale apparente se cache l’inquiétante noirceur du chaos.»

Grâce à l’exposition L’alliance point à la galerie Regart, Jacques Desruisseaux nous introduit dans l’univers de Michel Saint-Onge, où se confrontent la nature et le monde industriel ; un questionnement sur la «création comme mode d’expression essentiel aux valeurs de la vie».

Dans la chronique Commentaires, nous retrouvons la suite de l’article de Luis Neves concernant l’affiche de l’exposition Les années 20 : l’âge des métropoles présentée au Musée des beaux-arts de Montréal à l’été 1991. Luis Neves traite d’esthétique fasciste et de la résurgence de cette idéologie.

Il y a dans l’air comme un rappel des années 30 ; Berlin est de nouveau le centre des affrontements entre l’extrême-droite néo-nazi et l’extrême-gauche. En douce France, Jean-Marie Lepen et son Front national récoltent tout de même 15 % des suffrages aux élections régionales, sans oublier que les fascistes siègent au Parlement européen. En temps de crise (récession) économique, nous constatons la réapparition des mêmes spectres. Il est beaucoup plus facile de pointer l’autre, l’étranger, le marginal, comme responsable de tous nos maux. Au Québec, les groupuscules fascistes ne menacent pas encore la démocratie. Mais ce n’est pas pour cette raison que nous devons les ignorer et leur laisser le champ libre.

Dans le neuvième épisode de la bande-dessinée Cité solitaire de Luis Neves, nous sommes témoins des premières actions terroristes du FLQ et des choix douloureux : devenir «patriote», s’engager dans la lutte armée au nom de la libération nationale… L’indépendance, mais à quel prix?

À la suite de l’application de la nouvelle loi sur la taxe d’affaires (au municipal), Gilles Bissonnette de l’atelier Inter X Section relate les péripéties de cet atelier aux prises avec l’interprétation abusive de cette loi. Les problèmes engendrés par une telle loi menacent l’existence même des ateliers d’artistes. Est-ce de cette façon que l’on entend rendre encore plus dynamique la vie artistique de la métropole? Inter X Section est un cas patent d’atelier ouvert au public qui risque fort d’avoir de plus en plus de difficultés si les décisions actuelles ne sont pas révisées. En marge de cet article, nous publions le bilan financier de l’événement bénéfice Art-Taxe organisé pour venir en aide à l’atelier, bilan fourni à ESSE mais qu’on n’a pas jugé bon d’envoyer avec la lettre de remerciement adressée aux artistes ayant participé à l’événement…

Avec «Matière à musée ou matière abusée», Louis Couturier démontre à quel point il peut être dangereux pour l’artiste de fréquenter de trop près les milieux industriels. Une commandite n‘est jamais innocente ; dans le cas présent, l’auteur souligne l’ambiguïté existant entre l’art, l’industrie et le pouvoir en général. C’est à se demander quand une compagnie commandera des «kits» à Michel Goulet?

À bien y regarder, il semble que nous ayons tout intérêt à suivre les conseils de nos «promoteurs de la culture» et de nous convertir en industrie culturelle. L’artiste serait ainsi appelé à devenir le concepteur d’une belle image pour l’entreprise. Oh ! heureuse époque des Médicis et des Borgia…

Actuellement, l’enjeu est la liberté d’expression dans un pays où l’appareil d’État(s) se fait de plus en plus lord. Car, au rythme où vont les choses, il faudra bientôt montrer patte blanche pour avoir l’immense privilège d’exprimer une opinion (subventionnée). La prétendue réalité de l’économique voudrait bien avoir raison, une fois pour toutes, de l’imaginaire. N’est-ce pas Staline ou un autre de ces illustres personnages qui a dit : «Le poète est un parasite qui traîne dans les rues de la modernité». Soumettre l’expression artistique au bon goût et à la raison d’État, voilà le rêve ultime de tous les politiciens.

Le comité de rédaction

Post-scriptum : Les lecteurs et lectrices remarqueront, à la suite du dossier principal sur le rapport Arpin, un In memoriam signalant le décès de l’un de nos collaborateurs, André Laberge. Les circonstances de cette triste disparition peuvent aussi servir de matière à réflexion. Sur le milieu universitaire et muséal. Sur l’ouverture et la générosité de ses intervenants.

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