editorial

29 - Lanaudière - Hiver - 1997
Le comité de rédaction

[in French]

LA RONDE DES ÉDITORIAUX ou se garder connecté avec la réalité

Revient le temps d’écrire un éditorial, de se pencher sur le marasme épouvantable dans lequel baigne le monde actuel, d’identifier une situation qui nous touche plus particulièrement à ce moment précis, d’en dénoncer le caractère injuste… Puis revient encore le temps d’écrire un autre éditorial en s’attardant cette fois-là à un autre problème… Traiter de l’indécente attitude des privilégiés de cette planète face aux démunis? Ou, plus près de nous, de l’incompréhension (ou du mépris) des dirigeants politiques face à la situation économique précaire que connaît une grande part de la population? Du déraillage incontrôlé dans lequel se complaisent présentement les anglophones au pays?

La tête peut commencer à nous tourner… Quel conflit choisir parmi l’éventail possible? Et quand on sait à quel point on ne peut se dire informés par la seule lecture ou écoute des médias… Servons-nous plutôt de notre tribune comme périodique culturel pour nous garder connectés sur cette réalité trop souvent méconnue, qui vit et se débat à côté du système en place, de «ce bord-là des choses», expression empruntée à Victor-Lévy Beaulieu.

Un exemple parmi tant d’autres et qui concerne les personnes assistées sociales, qui sont tout de même au-delà de 800 000 au Québec — phénomène collectif qui nous concerne tous: diverses mesures récentes ne font qu’appauvrir davantage les prestataires, dont une coupure de 30 $ par mois à partir du 1er avril dernier, pour les prestataires aptes «participants» — ce qui n’est rien non plus pour les inciter à développer leur employabilité. Les décideurs ont vraiment perdu le sens des réalités pour ne pas se rendre compte que 30 $ ne représentent pas le même montant pour tout le monde: ce n’est rien dans un portefeuille bien garni; c’est tout autre chose dans celui d’un soutien de famille déjà sous le seuil de la pauvreté.

Si, en tant que société, il nous faut tous faire des efforts pour pallier une mauvaise gestion antérieure, qu’on ait la décence, quand on coupe 30 $ à des individus déjà dépourvus, d’en couper au moins autant aux salaires des députés, d’en retrancher au moins autant dans les frais administratifs nécessaires pour gérer ces coupures, d’aller en chercher au moins autant en revisant les évasions fiscales permises, etc.

On pourrait mentionner aussi, parmi tant d’autre abus, l’abolition du barème pour les personnes aptes, ce qui représente une ponction de 10 % dans le revenu des assistés sociaux, et la nouvelle loi sur l’assurance-médicament, qui laisse aux personnes assistées sociales le soin de payer le premier 100 $ et 25 % des 800 $ suivants. Quel sera le coût social futur de telles mesures? Et que dire des coupures dans les services de garderie et de garde en milieu scolaire? Coupures annoncées par une ministre, elle-même mère de quatre enfants qui n’a sûrement jamais dû avoir recours à ces services!

Pourtant, si on considère un tant soit peu les ressources du Québec dans son ensemble, on s’aperçoit qu’il suffirait d’un léger déplacement, qui ne ferait pas souffrir les mieux nantis, pour que tous bénéficient d’un niveau de vie d’une décence minimum et que nul n’ait à passer des nuits blanches à angoisser sur son avenir. Est-ce trop demander? C’est à croire qu’on est toujours à une époque où le roi et sa cour vivaient grassement alors que le reste des gens crevaient de faim. Certes, ce n’est pas aussi tranché aujourd’hui, mais il n’en reste pas moins qu’une classe sociale, une «élite», liée au pouvoir politique et financier, se tient les coudes pour protéger et même augmenter ses privilèges et profits, au détriment d’une grosse part de la population qu’on accule à des situations économiques de plus en plus intenables. «On aurait tout pour être heureux», pour reprendre une petite phrase à l’allure cucu.

Profitons également de notre tribune pour souligner des initiatives d’individus qui n’en cherchent aucune gloire. Comme celle de Robert Bouvier, musicien, qui, devant l’état des berges du Canal Lachine, a décidé de ramasser une partie des cochonneries qui y traînent en quantité. Ce geste permet, entre autres, aux employés des compagnies environnantes de disposer d’un lieu agréable pour y passer leur heure de dîner. (Malgré toute notre bonne volonté, nous ne pouvons éviter «l’humain dans toute sa grandeur»: comme Robert n’a pas les moyens de se payer suffisamment de sacs verts pour l’ampleur de la tâche, il a fait appel à ces compagnies environnantes pour en défrayer une partie. Refus. Et pourtant, dix sacs verts, même au prix réguliers, ne reviennent qu’à 2,49 $. Bel exemple de «partage»!)

Profitons-en également pour signaler une production artistique qui fait place à certaines questions d’intérêt social: qu’est-ce qu’on fait? où est-on rendu? au niveau des relations homme-femme, au niveau du Québec, au niveau mondial… Tel fut le cas du spectacle qu’a écrit, et joué en mai dernier à la petite salle de l’Espace La Veillée, Nathalie Derome, avec la complicité de Drae Rival (batterie, guitare, chant, répliques…). Dans Des mots, d’la dynamite-théâtre en fore de femme, Nathalie Derome, comme dans ses autres spectacles, se permet une très grande liberté. Ce qui n’est as très fréquent; son audace stimulante est donc bienvenue. Le public embarque avec Nathalie et chante son refrain: "Des mots, d’la dynamite/ Des pétards wow wow/ Des pétards wow wow/ Des saint-simonaques / De jériboire."

Pendant ce temps, et avec comme fond les mêmes considérations…, un nouveau ESSE paraît…

En ce qui concerne notre intérêt pour les régions du Québec- notre projet à longue haleine du moment-, nous en présentons deux volets dans ce numéro. Tout d’abord, le troisième DOSSIER de sa série «La visite s’en vient», sur la région de Lanaudière. Pour ce dossier, Pauline Morier s’est concentrée sur le domaine des arts visuels et a rencontré des membres des deux regroupements d’artistes situés à Joliette. Comme lors des dossiers précédents sur d’autres régions du Québec, la réalisation de la page couverture a été confiée à une artiste de la région, cette fois-ci de Lanaudière: Suzanne Joly.

Le portrait culturel de l’ensemble du Québec que nous sommes en train de tracer, peu à peu, rejoint les réflexions énoncées plus haut. Les individus font preuve d’initiative et de détermination pour assurer le développement culturel de leur territoire, avec le plus souvent des moyens réduits; les décideurs, eux, bien assis dans leurs bureaux, ne saisissant souvent pas à quel point le contexte est déterminant, leur rendent la vie dure en appliquant des mesures (et des coupures) déconnectées. C’est une histoire à suivre: le prochain dossier de cette série portera sur la région du Bas-Saint-Laurent.

Nous espérons, de nos visites en région, susciter des échos, des textes. Nous avons de quoi nous réjouir. Le deuxième volet de la «section-régions» de ce numéro comporte en effet un texte d’opinion très percutant, un «texte-nécessité» d’Adrienne Luce, artiste en art actuel que les lecteurs et lectrices de notre dossier précédent sur la Gaspésie ont déjà rencontrée. Le texte d’Adrienne s’ajoute à ce qui a déjà été dit dans le dossier sur la Gaspésie — rien n’est exhaustif - et permet de mieux apprécier des réalités difficiles à cerner pour qui ne les a pas vécues «sur le terrain». Il reflète évidemment l’opinion d’une seule personne, mais une opinion bien formulée, qui se tient, et qui de plus — on le comprendra à la lecture — ne dispose d’aucun lieu pour s’exprimer. Il propose des réflexions d’intérêt qui débordent de la Gaspésie et contribuent au débat actuel au Québec sur l’ouverture et l’identité, la régionalisation telle que prônée jusqu’à maintenant, en y apportant une optique différente, justement à cause de son point d’origine. Nous pouvons ainsi continuer, avec ce deuxième texte que ESSE fait paraître sur la Gaspésie, à renouer avec cette partie de nous-même, cette partie du Québec trop souvent méconnue. Le texte d’Adrienne est l’occasion de découvrir non seulement une pensée, mais aussi une écriture qui se déploie comme une vague — un raz-de marée plutôt! -, toute en images puisées à la «maritimité». Pour Adrienne, dotée d’une expérience concrète d’aide-pêcheur, l’expression "prendre la mer" n’est pas seulement une figure de style!

Puisque nous nous intéressons aux régions et puisque nous parlons d’écart entre les classes sociales et de désinformatisation émanant des médias, profitons-en pour replacer certaines sonnées. En mai dernier a eu lieu ce qu’on a appelé la «guerre du crabe», menée à partir du Nouveau-Brunswick mais affectant la Gaspésie — conflit peu, et mal, médiatisé (à Montréal à tout le moins). Il faut préciser que cette guerre s’inscrit dans le contexte d’une mauvaise gestion fédérale, une gestion bureaucratique de la pêche: on a laissé piller la mer jusqu’à épuisement, jusqu’au moratoire sur la morue en 1993. Cette année, le ministère fédéral Pêches et Océans, principal responsable du marasme actuel, décide de redistribuer les quotas de crabe pour permettre à tous les pêcheurs d’avoir droit à l’assurance-chômage, accordant ainsi aux pêcheurs côtiers (homardiers et morutiers) une part attribuée auparavant aux crabiers. Dans cette «guerre», on retrouvait d’un côté des bien nantis, crabiers millionnaires, dont les chefs sont au Nouveau-Brunswick, et de l’autre, des moins bien nantis, c’est-à-dire les travailleurs des usines de crabes (propriétés de ces crabiers) et les hommes de pont de ces mêmes crabiers, ainsi que les pêcheurs côtiers, notamment les homardiers. Ici aussi, il y a eu désinformation, les homardiers étant indistinctement présentés comme étant tous prospères, alors que ceux de la Gaspésie — sauf quelques-uns — ne le sont pas. Les biens nantis, dont les avocats n’ont pas réussi à protéger leurs quotas, ont alors dit à leurs travailleurs, menacés de perdre des revenus : «Allez récupérer votre part du contingent chez les pêcheurs côtiers», c’est-à-dire chez d’autres moins nantis. C’est ainsi que deux groupes de moins nantis se sont battus entre eux, pendant que des bien nantis les regardaient faire à l’abri, sans jamais penser partager un peu de leurs profits. Pendant ce temps, ça brassait, et assez violemment, sur les quais en Gaspésie, où les pêcheurs côtiers sont en minorité. Cette situation, même si "locale", se répète à divers niveaux; elle est typique du climat actuel dans le monde du travail où il y a beaucoup d’insécurité, et où les solutions avancées défavorisent souvent les plus démunis.

Notre chronique ACTION POLITIQUE de ce numéro s’adresse à d’autres «déconnectés de la réalité» : le Conseil de liaison des Forces canadiennes qui invitait récemment notre "entreprise" à engager parmi son personnel (!) un ou des membre de la Force de réserve (!!).

On pensait bien que la saga entourant le Regroupement des artistes en arts visuels (RAAV) était terminée. ESSE y a déjà consacré un dossier (no 22) et un feuilleton qui s’est étalé sur les sept numéros suivants. On avait toutes les raisons de la croire : l’AADRAV, «ennemie» du RAAV, étant morte, et ses membres, issus du Regroupement des centres d’Artistes autogérés, ayant intégré les rangs du RAAV et s’en trouvant satisfaits. Mais c’était sans compter le désir de survie des «moribonds»! À lire dans le COUP DE GRIFFE de Jocelyn Fiset. Ce qui est dommage cependant, c’est que cette saga occulte les actions menées par le RAAV…

Dans un autre ordre d’idées, et sur un ton quelque peu différent des Alzheimer social déjà parus dans la chronique GOSSAGE, le personnage de Djo, créé par Paul Grégoire, se fait plus songeur, philosophe même… à sa manière bien sûr…

Ce numéro contient aussi un autre épisode de la BD, Le chien de Sagrès, de Luis Neves et Denis Lord. Ce dernier signe également une suite québécoise, et aussi juteuse, à son article sur l’auteur hollandais Willem (ESSE no 28). Il traite de Henriette Valium, ce Québécois qui persiste comme bédéiste depuis une quinzaine d’années, et dont vient de paraître un album qui regroupe sa production de 1990 à 1995, sous le titre de Primitive Crétin, chez Fantagraphics Books à Seattle. Le milieu de la bande dessinée québécoise a toujours été vivant, contre vents et marées, grâce aux individus qui continuent à en faire et à en publier. Récemment, quelques faits témoignent de cette effervescence : l’événement de bédé alternative Komikaze, réunissant une soixantaine de créateurs québécois et tenu pendant trois jours fin mai-début juin dernier à Montréal, et qui a fait l’objet de la page couverture (couleurs!) du journal Voir (Montréal), et de l’article qui va de pair; la réapparition de Yves Millet, des ex-Éditions du Phylactère, qui reprend du service et, nouvelle stratégie, ouvre la boutique FichTre!, rue Bienville à Montréal, consacrée aux bandes dessinées québécoises et européennes en plus de recommencer le travail d’édition avec Zone convective qui a déjà publié plusieurs titres, entre autres, Le midi de la nuit de Luis Neves (la suite des aventures de son héros Quinquim).

Dans la chronique MONTRÉALITÉS, le texte de Sandrine Martinet donne l’occasion de prendre connaissance de la production de plusieurs artistes montréalais, la plupart encore rattachés à l’UQAM. Et de constater quels sont les thèmes qui intéressent ces artistes, ainsi que les formes de pratique qu’ils privilégient.

Enfin le DOCUMENT de Johanne Chagnon sur la destruction dans la performance québécoise se termine avec ce numéro-ci. Mais ce filon sur l’histoire de l’art contemporain au Québec n’est pas épuisé pour autant. Nous avons bien l’intention de continuer à réserver une section de ESSE à notre histoire de l’art récent, souvent si près de nous qu’on en oublie la trajectoire. Le paradoxe de l’oubli instantané.

À ESSE, «on se souvient».

28 - Gaspésie - Automne - 1996
Le comité de rédaction

[in French]

Le poids moindre de l’exemplaire que vous avez entre les mains découle d’une décision de notre part de réduire le nombre de pages de nos numéros. Comme pour beaucoup d’organismes, les temps sont durs, et les ressources financières des instances subventionneuses se font rares. Pour le reste, notre énergie pour le projet que nous poursuivons depuis quelques années demeure la même. Il vaut mieux se rapetisser un peu, afin de résister à la tempête, plutôt que de trop se déployer et risquer de s’envoler à tout jamais. Par contre, le présent numéro de ESSE demeure aussi consistant que les autres. Comme du jus concentré. Les lectrices et lecteurs, eux, n’y perdront rien.

Après avoir visité la région de l’Abitibi-Témiscamingue, et, pour les fins du présent DOSSIER, celle de la Gaspésie, nous pouvons affirmer que nous avons un beau pays. Riche de toutes ses diversités. Il est toujours étonnant de voir à quel point, sur un même territoire, les réalités peuvent être différentes. Il y a bien sûr des similitudes, mais ce sont surtout les différences qui nous intéressent. Quelle diversité doit être celle de toute la planète!

Dommage que le Québec ait manqué sa chance, du moins pour le moment, de montrer au reste du monde qu’il est un pays et qu’il existe bel et bien.

Nos deux dossiers sur l’Abitibi-Témiscamingue et la Gaspésie nous amènent à des conclusions semblables. La même question est soulevée: qui peut décider ce qui est acceptable ou pas pour les autres? On semble avoir bien de la difficulté à laisser les autres exister tels qu’ils sont. Il est possible de reprendre la même réflexion qui s’appliquait à l’ensemble du Québec : pourquoi est-ce si difficile de le laisser exister? Oups! Comment oublier que l’économique mène le monde...?

On ne saurait bâtir un pays avec de grands territoires inhabités. Voilà un constat dont devrait tenir compte notre nouveau premier ministre, au début de son mandat. Nous le lui rappelons dans la lettre qui constitue l’ACTION POLITIQUE de ce numéro. Notre expertise est minime, peut-être, mais elle a la force de s’appuyer sur une réalité que nous avons vue.

Avec ce numéro se termine le feuilleton Les enclos mettant en vedette l’AADRAV et le RAAV, paru à chaque numéro depuis le n° 23, dans la chronique DOSSIER SUITE. Étant donné le resserrement que subit présentement la revue, nous n’allons pas prendre toute une page juste pour signifier ceci: l’AADRAV est morte, faute de combattants. Voici donc ci-contre la page que nous consacrons à ce dernier volet; elle est toute petite, à l’image de la mort en douce qui a emporté l’AADRAV. Pour marquer l’occasion, Pauline Morier s’est intéressée au parcours inhabituel de celle qui a assumé la présidence de l’AADRAV jusqu’à la fin, Lyne Robichaud (chronique ENTREVUE). Certes il existe toujours une autre version des faits. Ouvert au dialogue, ESSE accueillerait donc volontiers d’autres opinions sur le sujet. L’invitation est lancée.

Les deux MONTRÉALITÉS de ce numéro affichent une différence intéressante. Pour les fins de sa première collaboration à ESSE, François Cliche s’est fait les dents sur une installation complexe de Pierre Granche; il s’agit d’une œuvre savante d’un artiste bien coté auprès de nos institutions. Sylvain Latendresse, quant à lui, a adopté une approche toute personnelle, et s’est intéressé à l’apport discret mais important de l’artiste Yves Racicot à l’œuvre Le port. Deux implications artistiques différentes, deux approches différentes : le type d’œuvre détermine-t-il la façon de l’aborder, ou cela dépend-il de l’individu qui écrit?

Denis Lord nous fait mieux connaître le bédéiste hollandais Willem, dont l’influence se fait sentir sur plusieurs bédéistes montréalais. Souhaitons une suite montréalaise à cet article! Denis Lord signe également le scénario du 6e épisode du Chien de Sagres de Luis Neves. Pour le bénéfice des lecteurs et lectrices qui ne le sauraient pas, ou l’auraient oublié, cette BD relate toujours le visionnement du vidéo de la pièce de théâtre de Laure, montée en Gaspésie (tiens! tiens!) par Vincent et ses amis, et inspirée pour le texte de l’histoire du Québec selon Léandre Bergeron.

D’un ton plus humoristique se présente l’Alzheimer social de Paul Grégoire. Parions que plusieurs fouilleront leur dictionnaire, et leur tête, à la recherche de certains noms propres après lecture de cette chronique GOSSAGE. Enfin, ce numéro se termine avec le quatrième épisode du DOCUMENT sur la destruction dans la performance au Québec de Johanne Chagnon. L’auteure arrive au cœur juteux, et fracassant, de son sujet, c'est-à-dire l'analyse détaillée de performances avec destruction.

Voilà, pour le moment, les nouvelles en provenance du pays.

27 - Abitibi–Témiscamingue - Printemps / été - 1996
Le comité de rédaction

[in French]

Nous ne comprendrons jamais les motivations humaines. En effet, pourquoi, ici comme un peu partout sur la planète, procède-t-on selon un modèle économique destructeur et incompréhensible ? Pour encourager la consommation, on décourage avec taxes et surtaxes. Pour créer de l'emploi, on met du monde à pied...

La richesse d'une société, c'est d'abord l'individu, non l'argent. Même selon une logique strictement économique, une telle attitude est vouée à la perte : quand il n'y aura plus personne pour «consommer», qu'arrivera-t-il du système ?

Aujourd'hui, la souveraineté appartient aux grands créanciers mondiaux, non aux peuples. Dire que c'est dans un tel contexte que nous allons peut-être acquérir notre «souveraineté»...

Malgré tout — il faut la faire.

Et dire que ce sera (peut-être) avec un parti au pouvoir qui persiste à se foutre du milieu culturel. Répétition et déjà vu : on peut sans problème reprendre telle quelle une partie de notre éditorial du numéro précédent et ne changer qu'un nom pour l'actualiser : remplacer le nom de Jacques Parizeau par celui de Louise Beaudoin comme ministre de la Culture. Et — c'en devient lassant — continuer à s'interroger : quand Louise Beaudoin est à la fois responsable du dossier linguistique, ministre des Affaires intergouvernementales canadienne (poste accaparant par les temps qui courent) et membre du Comité des priorités du gouvernemetn, comment peut-elle prétendre pouvoir s'occuper à temps plein du poste de ministre de la Culture ? Mystère !

Malgré tout, ça ne nous empêche pas, nous de Esse, de fonctionner avec presque rien. Mais on aurait aimé qu'on démontre au moins un peu plus de respect, en nommant par exemple une ministre de la Culture à temps plein.

Avec le dossier du présent numéro, nous entreprenons une tournée des régions du Québec. Projet qui se révèle hautement politique en cette période référendaire : il faut se connaître pour se reconnaître. Les gens de l'Abitibi-Témiscamingue — sujet de ce premier dosier — fascinent par le défi que représente la pratique d'un art actuel dans une région «excentrique». Notre dossier, de quarante pages, livre un aperçu vivant de cette région : une vingtaine de personnes — magie de l'écriture — s'y animent, dialoguent, rient, commentent, critiquent...

On sentait depuis la création du CALQ une forte tendance à l'élitisme. On vérifiera ce pressentiment dans ce dossier. Comment peut-on sciemment scier la branche sur laquelle on est assis ? À Esse, nous persistons dans notre volonté d'être positifs, mais les circonstances rendent cette tentative fort difficile par moments. Heureusement nous avons rencontrés des gens convaincus, qui résistent et qui parviennent à créer, dans le milieu, une vie culturelle plus qu'intéressante.
Être en Abitibi ou n'importe où ailleurs au Québec n'a jamais empêché quiconque d'entretenir des liens avec l'extérieur. Dans la chronique RÉSEAU, créée pour l'occasion, Jocelyn Fiset nous parle du Festival d'art vivant à Paris auquel il a participé. Les liens abondent dans ce «texte-réseau» : en plus de traiter d'un événement qui relie des intervenantes et intervenants de plusieurs pays, dont certains avaient déjà participé à un événement du même type en Russie — et dont Jocelyn fiset nous avait déjà parlé dans Esse no 23 —, ce texte rappelle un autre article parut dans Esse no 21, sur les possibilités d'ouverture pour un artiste à Paris, fait un lien avec le titre de notre dossier no 24 («Il en existe toujours...Nous en avons rencontré»), et compare les manières québécoise et française, comparaison fort pertinente vu la structurite aiguë qui marque le Québec. Mais surtout, ce texte fait état de façons intéressantes qu'ont adoptées certains artistes pour s'organiser dans un monde surchargé d'objets.

Avec son article sur Cy Twombly dans la chronique NEWYORKITÉS, Renée Lavaillante prend parti pour le dessin — sa propre pratique — car, nous écrit-elle, «ça manque dans le paysage», le dessin étant d'habitude placé «derrière» la peinture. Ici, dans le texte comme dans l'oeuvre analysée, c'est plutot le contraire.
Dans la chronique COMMENTAIRES, Sylvie Raquer se pose plusieurs questions en tant qu'artiste qui a choisi l'enseignement des arts comme travail alimentaire : est-il possible de combiner les deux carrières ? elle a interrogé des personnes qui ont privilégié l'une ou l'autre de ces carrières. Que fera Sylvie elle-même ? C'est à suivre puisqu'elle vient tout juste de se dénicher un emploi dans l'enseignement...
Depuis que nous avons décidé d'intervenir plus directement sur la scène politique, comme en témoigne la rubrique ACTION POLITIQUE du numéro précédent et de celui-ci, nous n'avons pas eu le choix du sujet : consultation pré-référendaire l'autre fois, consultation en arts visuels cette fois-ci. Il est curieux, tout de même, que ces consultations qui se succèdent nous accaparent et nous empêchent de réagir à autre chose... Stratégie consciente de la part du gouvernement ?

Quant à la consultation en arts visuels qui fait l'objet de notre présente action...Nous ne sommes sans doute pas les seuls dans le milieu des arts à le dire, mais nous avons un besoin viscéral d'émettre ce cri : PAS ENCORE UNE CONSULTATION ! après les mémoires pour le rapport Arpin, les mémoires pour l'élaboration de la politique culturelle, et quoi encore !? Quand on ne nous parle que de coupures ! il y a quelque chose de profondément choquant à se faire convoquer (sur papier à lettre imprimé en deux ou trois couleurs) à une rencontre, dans un chic bureau au 15e étage de la Place d'Armes, par des gens bien payés pour cela, et de se faire demander, à nous qui tenons notre projet à bour de bras, où le gouvernement devrait couper dans le domaine des arts visuels ! Le contexte actuel nous laisse supposer que c'est le motif caché de cette consultation menée en langue de bois [1].

Il y a un mot pour qualifier ça : INDÉCENCE

Nous espérons seulement avoir tort, et que cette consultation en vaudra la peine. Nous sommes obligés de jouer le jeu, de faire entendre notre voix (qui n'est pas de bois). Le groupe-conseil n'a, quant à lui, qu'un pouvoir de recommandation. Même si on est pas contents de la barque, c'est la barque qu'on nous a donnée. On aura au moins fait en sorte qu'il y ait un semblant de consultation, au lieu de laisser tout se décider par des fonctionnaires, sans lever le petit doigt. Par ailleurs, la méthode de rencontre préliminaire des organismes culturels, fort cocasse, tenait du confessionnal : l'un après l'autre, et au suivant!

On pourra lire les recommandations que Esse a fait parvenir à ce groupe-conseil dans la chronique ACTION POLITIQUE. Les mesures concrètes que nous proposons pourraient être un moyen d'éviter, par la bande, l'attribution des bourses par jury — mode de fonctionnement souvent remis en question. Ce serait alors à l'artiste, ayant ainsi acquis quelques facilités dans sa pratique, à se faire reconnaître, à trouver son public... C'est une idée encore embryonnaire, et qui soulève quelques objections : ainsi, une personne qui voudrait éviter l'impôt pourrait se déclarer artiste et voilà ! Mais cette idée mérite réflexion.

Dans le DOSSIER SUITE, le feuilleton Les enclos prend cette fois une autre allure... et plus d'espace. En effet, l'épisode du numéro précédent ayant suscité des réactions, on pourra lire une lettre du RAAV et une réaction de la part d'un de ses conseillers juridiques. La chronique GOSSAGE occupe également plus de pages. décidément, les gens en ont à dire ! Dans cet Alzheimer social de Paul Grégoire, nos deux moineaux entreprennent la dure tâche, en 1995, de créer une oeuvre d'art...Les précédents épisodes du Chien de Sagres, la BD produite par Denis Lord (scénario) et Luis Neves (dessin), nous avait montré Vincent dans le train qui le mène de Berlin à Sagres (Portugal), alors qu'il pensait au Québec et se rappelait lorsque lui et d'autres avaient monté en Gaspésie une pièce de théâtre de Laure qui s'inspirait, pour le texte, de l'histoire du Québec selon Léandre Bergeron. Dans le présent épisode, le groupe, maintenant à Montréal, se retrouve pour visionner le vidéo de la pièce.

Deux textes plus DOCUMENTés complètent ce numéro. Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on peut lire des textes en art ancien dans Esse. Nous sommes toujours curieux des aspects méconnus de notre histoire, même si ça suppose de côtoyer l'Église catholique et ses oeuvres. Dans «Une Pietà à Montréal au XIXe siècle : Foi, engouement et "miracles"», Bernard Mulaire aborde une oeuvre d'art dans son contexte, dans ce cas-ci le contexte québécois et particulièrement montéralais, dans les années 1850 : le climat de misère urbaine qui prévalait à cette époque et que l'Église — qui avait quand même ses propres intérêts — a tenté de soulager en mettant sur pied des secours, ce que l'État ne faisait pas alors. Ce texte soulève également des questions sur notre identité, questions toujours d'actualité, et sur ces valeurs qui nous sont venues d'ailleurs. Et c'est ce qui, curieusement, rattache cet article à un autre texte d'une autre époque et sur un tout autre sujet, soit le 3e épisode de l'article de Johanne Chagnon traitant de la destruction dans la performance québécoise. Pourquoi ces affrontements, ces rejets, ces silences ? Ne pouvons-nous nous accepter tels que nous sommes ? Est-ce le propre du Québec qui, voulant briller sur la scène internationale, se nie une part de lui même ? Tiens, ça ne vous rapelle pas une certaine politique culturelle récente...?

On n'en sort pas.

NOTES:

1. Langue de bois : jargon composé de clichés, spécialement conçu pour camoufler la vérité, employé surtout en politique et en affaires pour définir les mandats des ministères et des entreprises qui veulent réduire leurs services et qui désirent anesthésier l'auditoire le temps qu'il faut pour tirer leur coup et s'esquiver en douce.

26 - Mexico - Printemps / été - 1995
Le comité de rédaction

[in French]

Sans témoigner de beaucoup d’enthousiasme, la dernière élection a porté au pouvoir le Parti québécois. Depuis, nous voguons de ministre de la culture en ministre de la culture par intérim. Le dernier en lice est nul autre que le premier ministre Jacques Parizeau. Nous sommes endroit de nous questionner sur les véritables avantages que nous pourrons retirer de ce changement. Certes, Parizeau est sensible aux arts – il fut membre du conseil d’administration du TNM – mais en quoi cela est-il garant d’un souci plus marqué pour la chose culturelle? Il apparaît que nombre de gens du milieu se contentent de bien peu et se leurrent, comme si le fait de fréquenter des galeries ou des spectacles suffisait, pour un politicien, à donner du souffle à la culture, à l’«auréoler». Cette nomination relève d’une stratégie politique très habile et qui a atteint son but : faire taire le milieu artistique à la veille du référendum. Soyons sérieux! Même si un comité de responsables doit lui prêter main forte, et qu’un sous-ministre (Roland Arpin, auteur du rapport du même nom) a été nommé pour une période de six mois, entre les commissions régionales sur l’avenir du Québec et les sessions à l’Assemblée nationale, Parizeau ne peut s’occuper adéquatement de ce dossier.

En début du mandat de Parizeau, le milieu culturel attendait un geste, une intention du nouveau gouvernement face à la culture. Comme énoncé de politique culturelle, nous avons vu la part de 1 % du budget du Québec allouée à la culture reportée à «plus tard», avec comme excuse (cent fois entendue) qu’il s’agit d’un but à atteindre. Nous croyions entendre les explications du gouvernement précédent sur la récession, l’état des finances publiques, etc. Et puis, on nous parle de l’importance des régions. Actuellement, ces dernières subissent des pertes importantes de l’ordre de centaines de milliers de dollars pour l’aide à la création (sujet que nous aborderons dans le dossier du prochain numéro). Il faudra bien en tenir compte un jour, appliquer ce que l’on prêche et rectifier le tir.

Dans le feu roulant des commissions régionales sur l’avenir du Québec, nos représentants et représentantes ont presque oublié de gouverner au quotidien. Les politiques sociales se font toujours attendre. Dans une société qui comporte de plus en plus de gens en situation précaire, un geste dans cette direction aurait été apprécié. Certes, Jeanne Blackburn, ministre de la Sécurité du revenu et ministre responsable de la condition féminine, présentait récemment un projet sur la perception des pensions alimentaires, mais c’est encore bien peu. Plusieurs ont profité des commissions régionales sur l’avenir du Québec pour prendre la parole. Malgré parfois son aspect «auberge espagnole», cet exercice nous aura-t-il permis de contribuer à l’élaboration d’un projet de société à la mesure de nos espoirs et de notre volonté à nous assumer? C’est ce que nous verrons bien.

Il était question d’une autre façon de gouverner… Comme artistes, en quoi serions-nous gagnants dans un Québec souverain? À la limite, c’est un faux débat. Responsables à l’époque de l’éveil national et porte-étendard de l’identité culturelle, les artistes sont considérés aujourd’hui comme acquis à la «cause». Est-il encore permis de poser des questions et d’exprimer des réserves sans pour cela renier «la cause»? Nous ne pouvons en toute logique donner un chèque en blanc à nos représentants et représentantes sans nous soucier de l’avenir. Ne nous leurrons pas. Nous pouvons opter pour une affirmation nationale, mais en toute lucidité, nous devons rappeler à nos élus et élues nos attentes légitimes. Dans notre éditorial précédent, nous évoquions l’intention de nous occuper de nos affaires. Cet automne, nous avons reçu un formulaire se rapportant à la déclaration de souveraineté du Québec, dans lequel aucune mention de la culture et de son caractère propre n’y était faite. Un espace spécifique était prévu afin d’y inscrire ce que nous aimerions retrouver dans cette déclaration. Tous et toutes, individus ou groupes, étaient invités à soumettre un sujet particulier ou un projet complet qu’ils souhaitaient voir inclure. C’est ce que nous avons fait (voir la nouvelle chronique ACTION POLITIQUE). Depuis le temps qu’on chiale que le gouvernement n’a pas de projet de société et que pour une fois, on nous demande notre avis, il était malaisé de ne pas participer à cette consultation populaire. Il reste à voir ce qu’il en adviendra…

Tout projet de société proposé par le PQ dans le cadre de la souveraineté doit comporter un énoncé sur la culture d’ici. Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas d’un programme de subventions pour les industries culturelles, mais une vision à long terme sur l’importance de notre culture et de ses manifestations comme élément distinctif au sein du continent nord-américain, cette culture dont on vante la vitalité et l’originalité, dont on se drape en visite à l’étranger. Il devient essentiel d’en assurer l’épanouissement. Dans le contexte actuel, le moins que nous puissions faire en tant qu’artistes, c’est de le rappeler et de l’exiger du gouvernement.

Et maintenant, tirons une ligne sur tous ces propos…

C’est «l’horizon 95», expression floue par laquelle le gouvernement désigne la date du référendum sur la souveraineté du Québec.

Depuis plusieurs années, les Québécois et Québécoises ont débattu tour à tour tous les arguments, pour et contre : historiques, culturels, économiques, etc.

La seule vraie question maintenant est celle-ci :

En tant que Québécois et Québécoises, avons-nous confiance en nous-mêmes ?

Notre réponse : OUI.

Pendant ce temps, dans le monde…

Le Mexique continue sa vie mouvementée et fascinante. Le présent DOSSIER multiplie les points de vue dans l’espoir de cerner cette culture différente de la nôtre, mais pourtant nord-américaine elle aussi, en s’attachant plus particulièrement à l’art, ses conditions de pratique, son langage. L’artiste québécois René Derouin, approché à cause de sa connaissance vécue du Mexique, nous en apprend plus sur ce pays que n’importe quel livre d’histoire. Il porte en même temps, par comparaison, un regard très instructif sur ce qui se passe ici au Québec, sur ce vers quoi mène notre système de plus en plus structuré. Il nous livre L’espace et la densité. Entretiens avec Michel-Pierre Sarrazin (publié à l’automne 1993 aux Éditions de l’Hexagone). Quant aux cinq artistes et au conservateur mexicains rencontrés, ils ont bien voulu répondre à diverses questions impertinentes portant sur les rapports entre art et classes sociales, sur la reconnaissance de l’art dans la société mexicaine, sur la situation financière des artistes, sur le message qu’ils véhiculent, et autres questions dictées par la curiosité et l’intérêt. Les propos de Roman Varela, artiste mexicain résidant à Montréal, complètent ce tour d’horizon qui ne peut qu’effleurer la complexité d’une culture aussi riche. En ces temps d’indécision et de vasouillage au Québec, les pages de l’histoire mouvementée du Mexique, sans être un modèle, nous interpellent. Le contexte québécois n’est pas le même, on peut se demander avec raison à qui a profité leur Révolution, mais…

Pauline Morier a réalisé une ENTREVUE avec Robert Saucier, dont le travail le plus récent, Le vide n’existe plus, la touchée. Mais le propos de cet artiste est loin d’être vide : ses réflexions sur l’utilisation de la technologie sont pertinentes. Alors même que beaucoup d’artistes sont fascinés, à juste titre, par les nouvelles trouvailles technologiques, ils ont à trouver une façon personnelle de se les approprier.

Les titres de chronique bizarres, se terminant en «ITÉS» ou «YTÉS» indiquent le lieu où se sont tenus les événements ponctuels dont il y est question. Ainsi dans la chronique GRANBYTÉS, on peut lire le «carnet de bord» de Jacqueline Bouchard qui a assisté aux préparatifs et présentations de l’événement L’art et l’eau, tenu à Granby l’été dernier. L’auteure, qui a signé également un texte dans le catalogue de l’événement, emploie ici pour ESSE une approche et un ton différents. Ce texte s’inscrit bien dans notre projet d’accorder plus de place aux régions du Québec. Il témoigne d’un autre exemple de réalisation importante hors Montréal et soulève la question de la réception par un public non familiarisé avec l’art contemporain, ce à quoi les artistes en région sont davantage confrontés. Dans VICTORIAVILLITÉS, Johanne Rivest traite d’un concert conçu par le trio de compositeurs Espaces sonores illimités et tenu dans le cadre du Festival international de musique actuelle de Victoriaville. Ce texte fait écho (décidément, quelle logique!) au dossier du no 24 traitant de trois compositeurs pour qui, aussi, la notion d’espace est primordiale, et au dossier du no 25 abordant des démarches artistiques qui relèvent d’un esprit de globalité. Espaces sonores illimités approche la musique en fonction des lieux où elle sera jouée, dans ce cas-ci, une église; leurs feuilles de partition, ce sont quasiment les plans du lieu. Il est curieux de constater, dans ce concert de musique «actuelle», l’emploi des instruments anciens, l’usage nouveau qui en est fait nous en faisant redécouvrir les riches sonorités. Cet article va malheureusement de pair avec le COUP DE GRIFFE de ce numéro, qui présente l’autre facette de la pratique de compositeur, la réalité crue. André Hamel, un des trois compositeurs d’Espaces sonores illimités, a fait une campagne d’information en janvier dernier afin de mettre en lumière le traitement ahurissant que subissent actuellement les compositeurs de musique actuelle, et ce de la part de l’organisme même chargé de les représenter. On pourra lire les lettres qu’il faisait parvenir à cet effet.

Le DOSSIER SUITE qui présente à chaque numéro la suite du feuilleton Les Enclos, mettant en vedette l’AADRAV et le RAAV, a encore… une suite. Mais ce tirage de couvertes ne finira-t-il donc jamais? L’AADRAV a gagné la bataille dans le dossier de la surtaxe sur les ateliers d’artistes mais n’en a récolté aucun laurier. Le RAAV, quant à lui, aménage ses bureaux.

Dans le dernier Alzheimer social de Paul Grégoire, chronique GOSSAGE, on y boit de la Tequila. Djo aurait-il pogné le goût d’aller au Mexique après avoir lu le dossier? Par ailleurs, on remarquera sans doute un changement de ton à la lecture de la BD. Pour cet épisode du Chien de Sagres, Luis Neves a travaillé en collaboration avec un scénariste, Denis Lord.

Deux articles grossissent les rangs de la chronique DOCUMENT. À travers l’analyse de trois films documentaires portant sur les mœurs de communautés amérindiennes, Christine Palmieri montre comment on peut orienter l’interprétation du public et faire passer un message autre que celui apparent, où réel et fiction se confondent. Elle soulève la position anticléricale qui sous-tend la construction de ces films qui serviraient à déculpabiliser le Blanc en reportant la responsabilité du sort des Amérindiens sur la religion catholique. Quant à Johanne Chagnon, elle nous amène enfin au cœur de son sujet, avec ce deuxième épisode de l’article en quatre parties, De la destruction dans la performance au Québec. On y apprend qui a fait usage de destruction, comment, où, et, surtout, on commence à comprendre pourquoi.

Parfois, à considérer la société actuelle, politiquement bien sûr, mais aussi à tous les niveaux, une sensation d’étouffement nous saisit. Et il nous vient à nous aussi le goût de casser quelque chose…

25 - Plus on se rapproche, plus on s'éloigne - Automne - 1994
Johanne Chagnon

[in French]

Une certaine fin de soirée d’automne,

Quelques membres du comité de rédaction de ESSE parlaient d’une certaine élection…

"Parce qu’il fallait un changement, OK, le Québec a élu le Parti québécois, mais en y mettant des bémols et des parenthèses mur à mur. J’ose quand même espérer…"

On sentit passer un vent de scepticisme.

"Tu espères encore?"

"Ce qui m’encourage, c’est que beaucoup de gens associés à la gauche ont repris du service à la base du PQ, ou en se portant candidats. En 1982-1983, quand le PQ s’est mis à promouvoir le "beau risque", tous les nationalistes et les gauchistes ont quitté le parti. Les députés actuels vont être obligés d’en tenir compte."

"Mais où est la gauche aujourd’hui?"

"La direction du PQ travaille pour la même classe économique que les libéraux. Parizeau a été formé aux mêmes écoles britanniques que Bourassa, on ne me fera jamais croire que c’est un social-démocrate." "Mais il faut un gouvernement interventionniste comme le PQ. Ça fait dix ans qu’on goûte au libre-marché. C’est pas vrai que ça marche. Si le gouvernement ne met pas des balises pour empêcher un capitalisme sauvage, ce sera toujours au plus fort la poche."

"Le PQ a fait beaucoup de promesses durant la campagne électorale, mais j’entends déjà les excuses : "On aurait bien voulu, mais les finances publiques ne le permettent pas. ""

"Au moins le PQ va essayer de sauver nos acquis. Même si on a changé d’administrateur juste pour changer d’administrateur, je suis convaincu que Parizeau va gérer un peu plus en fonction de nos intérêts." "Mais c’est tout ce qu’on aura réussi à faire! Maigre progrès!" "Oui, mais peut-être Parizeau va-t-il arrêter la vente de garage! Comme la vente du Mont-Tremblant ou des sociétés d’État, à perte. Pour 1 million de dollars, on a perdu 2,5 millions. Pour répondre à l’urgence du moment, les libéraux des années 90 ont dilapidé les gains qu’ils avaient faits dans les années 60."

"On a pourtant bien vu comment le PQ a "géré" son deuxième mandat."

"Justement, on était averti cette fois-ci, et ça n’a pas été l’euphorie de 1976. Les gens ne mettent plus autant d’espoir dans leurs représentants."

"Très emballant…"

"De toute façon, Parizeau est le mieux placé pour négocier la souveraineté culturelle. Au moins, lui, il va se battre. Même s’il remporte une côtelette au lieu de l’agneau au complet, ce sera une vraie côtelette, pas rien qu’un os et un peu de gras." "Le problème, c’est que le débat ce fait sur l’économie. On ne bâtit pas une nation juste sur l’économie. Il faut aussi considérer les valeurs de rapprochement et de cohésion sociales. Beaucoup de gens du milieu culturel se disent : Oui, je veux bien l’indépendance, mais ils s’inquiètent de ce que le PQ va en faire. C’est pas clair. Rapatrier tous les pouvoirs afin de reprendre nos leviers économiques" (comme le PQ le dit en langage de bois)? Faire de l’argent pour faire de l’argent? Est-ce qu’on va jamais élever le débat à un autre niveau?"

"On ne peut pas se satisfaire de ça."

"Laissons la chance au coureur, mais contentons-nous pas seulement de chialer quand les choses ne font pas notre affaire. Si on bloquait les lignes de téléphone et de fax avec nos protestations, si on inondait de cartes postales les bureaux des députés pour exprimer notre désaccord, les députés seraient obligés d’en tenir compte, même si c’est juste pour se faire réélire."

Un vent d’approbation caressa l’assemblée.

Moins emballante toutefois fut la perspective de perdre le référendum que le PQ se propose de tenir.

"Perdre le référendum, je ne sais pas si je veux voir ça."

"Si les gens ne veulent pas de l’indépendance, il faudra passer à autre chose." "Toute fin est un début. Si le pire devait se produire, ce serait sans doute la fin du nationalisme tel qu’on le connaît, mais peut-être assisterions-nous à une redéfinition de la gauche, à un nouveau projet de société qui tiendrait compte des inégalités sociales. Pourquoi pas? Le Québec a les ressources pour assurer le minimum à tout le monde."

"L’histoire le dira."

À la suite de cette rencontre, ESSE s’engage donc à la vigilance, et par souci de cohérence avec ses positions tant de fois exprimées, s’engage à suivre la marche de toute politique qui affectera le milieu culturel du Québec, et de faire connaître ses opinions auprès des représentantes et représentants concernés. Fini le chialage de cuisine! Nous passons à l’action, et nous vous tiendrons au courant des démarches entreprises, dans les parutions à venir.

Les points que nous surveillerons comprendront, bien sûr, la politique culturelle du PQ, mais aussi la situation de travail précaire des intervenants et intervenantes du milieu de l’art, et la survie des régions en ce qui a trait à l’épanouissement culturel de ces milieux.

Voilà tout un programme. Qui trop embrasse mal étreint, direz-vous. Mais accordez-nous la chance au coureur. Et si vous avez des opinions à partager avec nous sur les politiques gouvernementales qui toucheront ces sujets, faites-nous les savoir! Déjà le PQ a annoncé du bout des lèvres qu’il ne lui sera pas possible d’accorder même 1 % de son budget à la culture. C’était là sans doute la seule vraie affirmation de toute la campagne électorale, et ce parti prétend défendre la souveraineté culturelle. Joli paradoxe, non? Le statut de travailleur autonome est revendiqué par l’ensemble des artistes. Peut-on rêver à un plancher minimum de sécurité sociale, pour les artistes et les non-artistes? La vie culturelle des régions a une importance majeure pour celle de la métropole, les deux se nourrissent l’une de l’autre. Si on ne peut pas concevoir le Québec sans Montréal (ni Québec!), que serait Montréal sans les régions? Nous devons tous et toutes être solidaires. Dans un esprit de "globalité"

Le DOSSIER du présent numéro, "Plus on se rapproche, plus on s’éloigne", constitue le 3e de notre phase positive, où nous délaissons la critique du système de l’art au profit des démarches artistiques elles-mêmes. Une opinion critique en ressort malgré tout, car nous essayons toujours de voir quelle leçon nous pouvons tirer sur le plan social. Le mot d’ordre cette fois-ci est la globalité, concept que nous avons cerné en faisant l’étude de trois démarches artistiques. Et, une première pour ESSE, notre dossier comprend l’"intrusion" d’un scientifique, astronome de son métier. Ainsi, nous agrandissons notre champ d’investigation, dans un esprit de globalité.

Dans la chronique COMMENTAIRE, Richard Foisy présente, avec son enthousiasme habituel (il en est à sa 3e collaboration), l’abbé et chanoine Lionel Groulx à travers les écrits de Jean Éthier-Blais. Cet article est d’intérêt pour ceux et celles qui connaissent peu les acteurs de notre Histoire. Il est bon en effet de rappeler l’essentiel de la pensés de Lionel Groulx, et d’en extraire l’aspect positif, exercice qui n’en accentue pas moins l’écart qui existe entre sa pensée et les courants de pensée actuels. L’époque de Lionel Groulx est celle des années 20 et 30, dont la devise était "la foi gardienne de la langue, la langue gardienne de la foi". Qu’à cela ne tienne, ce témoignage sur le rayonnement de Lionel Groulx montre que l’idée de l’indépendance ne date pas d’hier – détail qui ne saurait nous laisser indifférents, vu la situation politique actuelle du Québec. Une phrase nous est restée à la gorge : "Apparaîtrons-nous […] comme une civilisation qui avait tout pour naître et s’épanouir, sauf le courage?"

Autre époque, problèmes similaires. À la lecture du COUP DE GRIFFE de Bernard Mulaire, les lecteurs et lectrices pourront s’indigner avec l’auteur, qui s’en prend à la présence remarquée de la langue anglaise aux FrancoFolies de Montréal. Au Québec, les époques et les données changent, mais les occasions de s’indigner restent. Qui saurait expliquer notre trait national, la couardise?

La question de l’identité est au cœur de deux articles publiés dans ce numéro, et qui traitent de deux photographes. Il s’agit d’abord d’un PORTRAIT qu’Ève Février trace de Rosalie Favell, artiste dont la recherche d’identité donne lieu à une photographie documentaire. Son cheminement correspond aux visées de ESSE qui sont d’accorder une place aux artistes dits "en marge"; et il participe à notre thème de la globalité, dans le sens de la mondialisation. De plus en plus de voix s’élèvent qui craignent, avec raison, l’étouffement sous l’uniformisation. Le deuxième article est celui de Jacqueline Bouchard qui analyse l’œuvre de Joanne Tremblay. Ces deux articles, qui traitent tous deux d’identité féminine, mettent en parallèle deux démarches fort dissemblables, chacune attirant un questionnement. Alors que la première prône uniquement le sujet, la seconde prône uniquement la forme.

Sujet et forme ne peuvent-ils faire bon ménage? Voilà ce sur quoi se penche Anne Thibeault qui intègre ses propres réflexions sur cette question à un commentaire portant sur une exposition récente de Marie-Claude Bouthillier.

Il était question plus haut de l’importance du territoire à occuper. Nous nous réjouissons d’offrir une chronique aux intervenants et intervenantes du SAGUENAY-LAC-ST-JEAN (et nous les invitons à continuer à l’alimenter). Dans ce premier article, Daniel Jean s’est essayé au "positivisme"; les réalisations de sa région lui ont rendu la tâche facile, "oui, mais". Même là, la survie culturelle est toujours menacée. Décidément, la politique culturelle québécoise ne produit rien de bon. Comme le souligne également le DOSSIER SUITE, qui traite de ce sujet. (Et voulez-vous un autre exemple? Auparavant, les périodiques culturels subventionnés par Québec étaient assurés de l’être à nouveau l’année suivante et recevaient un préavis d’une année en cas de réduction. À l’avenir, non! L’envoi de cet avis est suspendu et aucune subvention ne sera plus assurée. Et vlan, à la poubelle! Sans avertissement!)

De plus, on trouvera dans ce numéro la suite du feuilleton Les enclos, meilleur que toute fiction!, et une réponse de l’Uneq à un COUP DE GRIFFE du numéro précédent. Dans Alzheimer social de Paul Grégoire, l’artiste Djo se trouve un autre compagnon pour tenter de refaire le monde mais, paraît-il, "la vie, c’t’un éternel recommencement". Quant au personnage du Chien de Sagres, la bd de Luis Neves, il couvre lui aussi beaucoup de territoire : l’Allemagne, peut-être le Portugal, la Gaspésie…!

Enfin, Johanne Chagnon livre sous la rubrique DOCUMENT le premier de quatre épisodes d’un article traitant de la performance au Québec. Le premier épisode tourne autour de la question de la gauche et de la droite culturelles, ce qui n’est pas sans liens avec les idées abordées en début d’éditorial. Autre époque, problèmes similaires. Et notre couardise nationale, toujours présente! Nous constatons avec étonnement à quel point les termes "art global" et "globalité" reviennent dans le discours de l’époque analysée, soit les années 60. Combien d’artistes se réclamaient d’ailleurs du Refus global! La globalité était alors entendue dans le sens de décloisonnement des disciplines, d’intégration de la vie quotidienne, de présence dans la société, de participation du public et même, pour le groupe Zirmate, de parenté entre démarches artistique et scientifique. Tiens! Alors qu’à cette époque, la notion de globalité était vécue collectivement (plusieurs individus unissant leurs pratiques), aujourd’hui, selon les témoignages des artistes interviewés dans le DOSSIER du présent numéro, cette notion est vécue sur le plan individuel (chacun puisant à l’ensemble des pratiques).

La globalité est dans l’air. Comment la vivra le PQ? En comptant ses sous?

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