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30 - Les arts et la liberté d’expression à Cuba - Printemps / été - 1997
Le comité de rédaction

[in French]

La parution du présent numéro nous donne, à ESSE, l'occasion de fêter notre «30e», non pas que la revue existe depuis trente ans, mais parce qu'il s'agit de notre trentième numéro. Dans le monde des périodiques culturels du Québec, franchir une telle étape vaut sûrement d'être souligné. Avec quel acharnement (et quel plaisir aussi!) nous avons réussi à tenir le coup jusqu'à maintenant. Que d'heures de bénévolat! Merci à tous ceux et celles qui nous ont épaulés depuis les débuts, anciens membres de l'équipe de production, collaborateurs de tous genres (auteurs, photographes et illustrateurs), et organismes subventionneurs. Et merci aux artistes et institutions qui font l'objet de notre curiosité et de nos interrogations. Et merci, cela va sans dire, aux lecteurs qui, d'un numéro à l'autre, justifient par leur intérêt les efforts déployés. Notre désir le plus sincère est que ces «amis» veuillent bien accepter de faire encore un bout de chemin avec nous.

Ce trentième numéro permet de faire un tour d'horizon de l'actualité socio-politique. Les dossiers de nos trois derniers numéros nous ont familiarisés davantage avec trois des régions du Québec; celui du prochain numéro portera sur le Bas-Saint-Laurent. Celui-ci, toutefois, fait une incursion hors frontières, correspondant ainsi à notre volet «international». Après un premier dossier de la sorte sur la pratique de l'art au Mexique (paru dans le no 26, printemps-été 1995), nous accostons à Cuba avec le DOSSIER «Les arts et la liberté d'expression à Cuba : une optique "révolutionnaire"», rédigé par Bernard Mulaire. Dans le contexte politique nord-américain, voilà un sujet peu banal.

Cet intérêt pour la situation à Cuba nous met en face de quelque chose d'Effroyable et de troublant. Pour la jeunesse contestatrice des années 60 (dont certains d'entre nous), il existait un autre système économique : en plus du capitalisme, il était possible de regarder du côté du socialisme. Nous ne savions pas alors, dans notre naïveté, que l'être humain reste humain et qu'il ne peut résister au pouvoir et à lui donner la forme de l'exploitation, mais notre vision était au moins enrichie par une possibilité autre. Quelle vogue a alors connue l'image du Che, compagnon d'armes de Castro! Combien d'affiches! Le Che symbolisait la lutte contre l'impérialisme américain, qui sévit toujours en Amérique latine. Même si nous ne vivions pas à Cuba, il nous semblait qu'il était donc possible pour les sociétés d'évoluer autrement.

Depuis l'échec des Expériences communistes (s’il y en a eu de véritables), nous — et les jeunes en particulier — n’avons plus d'alternative. De penser que le système économique capitaliste, basé sur le néo-libéralisme, est le seul qui puisse l'emporter nous laisse perplexes, comme pris de vertige devant l'abîme.

Les États-Unis, non satisfaits de maintenir un embargo commercial contre Cuba, ont voté la loi Helms-Burton qui permet de poursuivre en justice ceux qui commercent avec l'île. Il y a des limites à la bêtise. La CEE (Communauté économique européenne) ainsi que le Canada et le Québec ont réagi contre de telles prétentions. C’était le moins que ces puissances pouvaient faire, elles qui nous rabattent les oreilles avec leur mondialisation des marchés et leurs traités de libre-échange.

Ce dossier sur Cuba ne cherche pas à faire les louanges des grands projets étatiques, mais à sonder des œuvres d'artistes, certaines ayant été exposées en dehors du contexte gouvernemental. Elles posent la question de l'urgence, de l'urgence de dire, malgré les convenances.

Bien que nous n'appuyions aucunement l'impérialisme américain, en premier lieu à cause de ce qu'il nous fait subir ici même au Québec, la tentation est forte, pour nous, de préférer les avantages qu'offre notre système, contrairement au système cubain. Bien sûr, dans une société comme la nôtre, nous pouvons (presque) tout dire, mais nos dirigeants n'exercent-ils pas une censure en faisant la sourde oreille? En quoi cette situation serait-elle donc plus tolérable que la situation cubaine où rien ne peut être dit contre l'ordre établi?

Une grande question continue de nous hanter : aurait-il été possible que l'idéal cubain se réalise dans un contexte de «pleine» liberté, au sens que nous l'entendons en Occident, sans les restrictions conceptuelles «En faveur de/Contre» la Révolution, dont notre dossier évoque les paramètres? Ou est-ce là ne rien comprendre à la Révolution? Autres questions embêtantes : On rêve d'un monde sans impérialisme américain, mais pouvons-nous avoir l'assurance que l'humanité s'en porterait mieux? Une autre puissance ne chercherait-elle pas à s'imposer?

Après avoir traité d'exclusion (le but avoué de l'embargo américain), traitons d'équité. L'Équité pour éviter l'exclusion. Ce sujet a inspiré notre dernière ACTION POLITIQUE. L'équité salariale homme-femme est-elle possible au Québec? C'est parce qu'elle semble encore repoussée dans le temps que nous nous sommes adressés à Lucien Bouchard. Les prises de position de certains ministres de son gouvernement ne font que confirmer pour quelle classe sociale ils travaillent. Réponse : l'élite bien nantie. Pendant ce temps... «Quand il s'agit de chercher les moyens d'économiser, le gouvernement du Québec ne regarde pas à la dépense», comme le souligne de façon si juste Jacques Bérubé, dans l'article «25 chambres pour 4 mémoires», paru dans Le Mouton noir (Rimouski, septembre 1996), à propos des audiences publiques de la Commission sur la fiscalité tenues à Rimouski en septembre dernier. L'auteur y mentionne très précisément, et ironiquement, les détails des coûts d'une telle opération, dont les résultats restent à voir. Quel paradoxe pour une commission qui cherche à couper dans les dépenses publiques! Malheureusement, des exemples comme celui-là, on pourrait en citer à la tonne.

Le présent numéro contient plusieurs textes d'opinion. Michel F. Côté se prononce, dans la chronique OPINION MUSIQUE, contre l'Exclusion qui se pratique dans le milieu de la musique. Rappelons le contexte. La revue Circuit (consacrée à la musique du XXe siècle et subventionnée par la Faculté de musique de l'Université de Montréal) avait invité Michel ainsi que d'autres musicien-ne-s, notamment Joane Hétu, Jean Derome, Raymond Gervais et Danielle Palardy Roger, à soumettre des textes sur la musique actuelle. Ils et elles acceptèrent l'invitation et leurs textes parurent dans le numéro 2, volume 6 (1995). Or, à leur insu, d'autres s'étaient donné comme mission, dans le même numéro de Circuit, de démolir ce que ces intervenant-e-s font en musique actuelle. Le tout a constitué un «guet-apens total», de dire Michel, qui le dénonça dans le cadre d'une conférence. Nous publions ici le texte de sa communication.

Ajoutons rapidement, pour ceux qui sont peu familiers avec cette discipline, que la musique dite actuelle se distingue de la musique dite contemporaine. Cette dernière désigne plus spécialement la musique écrite, institutionnalisée, alors que la musique actuelle fait une place importante à l'improvisation et ne relève d'aucune école en particulier. En arts visuels également, on a vu l'apparition du terme «actuel» par opposition à celui de «contemporain», mais dans ce champ, la nuance dénote moins une consécration institutionnalisée qu'un moment historique. La période contemporaine commence vers 1960, alors que l'actuelle couvre environ les cinq années les plus récentes.

À la lecture des articles de démolition parus dans Circuit, on comprend que, pour les éléments conservateurs (tout particulièrement Jean-Jacques Nattiez, le rédacteur en chef), le monde d'aujourd'hui effraie, vu son système des valeurs bouleversé, et que, pour eux, la seule solution est de s'en tenir aux principes supposément universels du Vrai, du Bien et du Beau! À notre époque! Cela donne la berlue. Et, bien sûr, la musique actuelle, selon eux, ne saurait prétendre à ces principes. Faudrait-il donc hiérarchiser les pratiques et reconnaître le bien-fondé des guerres de chapelles? Avec un tel raisonnement, que l’on rencontre dans tous les domaines artistiques d’ailleurs, nous n’aurions nul besoin d’interventions extérieures pour justifier l’abandon du développement de pratiques novatrices ici!

Doit-on soupçonner, en ces temps de compressions financières, des facteurs économiques à la base de telles déclarations, visant, en fin de compte, à exclure des programmes subventionneurs certaines pratiques concurrentes? Un fait demeure, les subsides gouvernementaux rétrécissent. De telles attaques se multiplieront-elles à l'avenir, chacun essayant de sauver sa part du gâteau?

Véronique Bellemare Brière, quant à elle, déplore, dans la chronique OPINION CRITIQUE D'ART, à quel point le discours sur l'art est devenu «déconnecté». Comme nous l'avons signalé à plusieurs reprises, n'a droit de cité que l'érudition universitaire la plus hermétique. Le plus grave est de constater à quel point la prépondérance de ce type de discours provoque des Exclusions : ne sont subventionnés que les projets adoptant un tel discours; ne reçoivent des bourses que les artistes sachant manier ce discours (ou s'alliant à des conservateurs habiles). Tous les textes sont coulés dans ce moule : demandes, communiqués, résumés, critiques, comptes rendus... Il serait temps de laisser entrer un peu d'air frais dans ce bastion.

Il y a fort à parier que Jo, le personnage à qui Paul Grégoire cède la parole dans Alzheimer social (chronique GOSSAGE), souscrirait à cette idée. En effet, Jo a l'intention de se faire critique d'art!

Une autre forme d'Exclusion peut s'effectuer quand on ne tient pas compte du contexte, piège dans lequel serait tombé le Regroupement des centres d'artistes autogérés du Québec (RCAAQ), dont le congrès annuel avait lieu en juin dernier à Carleton, en Gaspésie. Pas chanceux, le RCAAQ se trouva alors sur le territoire même d'une artiste sensible à ces questions et à un moment où elle a décidé de ne plus se taire. Adrienne Luce, qu'on a pu lire dans notre dernier numéro (chronique OPINION GASPÉSIE), fait de nouveau des vagues en signant cette fois-ci le billet «L'artiste est un territoire». Son texte est une critique mordante de la bureaucratie qui, selon elle, met en péril l’art de recherche et risque de niveler le discours esthétique.

Ces textes d'opinion susciteront-ils autant de réactions que ceux du numéro précédent? En effet, nous publions trois DROIT DE RÉPLIQUE dans ce numéro. Sans harceler, nous avons toujours voulu que ESSE suscite la discussion. En publiant des textes polémiques, c'est presque inévitable. Nous sommes même étonnés qu'il n'y ait pas eu plus de réactions par le passé. On lira donc une réponse de Serge Fisette et une autre de Jacques Bérubé au premier texte d'Adrienne Luce (no 29), et une réponse (en deux volets) de Pierryves Angers au texte de Jocelyn Fiset (no 29) sur la dernière assemblée générale du Regroupement des artistes en arts visuels (RAAV), et au rôle de ESSE dans toute cette histoire.

Dans ce numéro, nous avons également droit à une autre tranche de la BD, Le Chien de Sagres, de Denis Lord et Luis Neves. Pour ceux qui ne le savent pas, Sagres est une ville du Portugal où se rend le héros de la BD. En cours de route (c'est le sujet des derniers épisodes), voilà qu'il se remémore un vidéo visionné à Montréal sur une pièce de théâtre montée en Gaspésie à partir de l'Histoire du Québec, de Léandre Bergeron. On l'a toujours dit : à ESSE, «on se souvient»!

De plus, ce numéro contient une chronique MONTRÉALITÉS rédigée par François Cliche qui traite des œuvres récentes de Manon Bertrand. François nous donne l'occasion de mieux connaître cette artiste dont il fut question dans le no 29 (expositions collectives à l'UQAM). En avril 1996, Manon présenta l'exposition La folle du logis à la galerie Circa. Au moyen d’installations, elle explore, selon l'auteur, «différents contextes dans lesquels la raison s’égare...».

Enfin, la chronique JOLIETTITÉS / MONT-SAINT-HILAIRITÉS porte sur l'artiste français Jean Prachinetti, qui montrait ses œuvres au Musée de Joliette ainsi qu’au Musée de Saint-Hilaire. À partir de ces expositions, Sylvain Latendresse propose un double voyage où il vagabonde entre les anges et les œuvres d’une part, et ses souvenirs et cogitations d’autre part.

Voilà donc l’essentiel du présent numéro. Dans le contexte social actuel, marqué par une torpeur collective et où l’absence d’idées nouvelles se fait cruellement sentir, nous osons croire, à ESSE, que les opinions émises et les informations transmises alimenteront quelque peu la réflexion, notamment en ce qui a trait à la pratique des arts au Québec.

29 - Lanaudière - Hiver - 1997
Le comité de rédaction

[in French]

LA RONDE DES ÉDITORIAUX ou se garder connecté avec la réalité

Revient le temps d’écrire un éditorial, de se pencher sur le marasme épouvantable dans lequel baigne le monde actuel, d’identifier une situation qui nous touche plus particulièrement à ce moment précis, d’en dénoncer le caractère injuste… Puis revient encore le temps d’écrire un autre éditorial en s’attardant cette fois-là à un autre problème… Traiter de l’indécente attitude des privilégiés de cette planète face aux démunis? Ou, plus près de nous, de l’incompréhension (ou du mépris) des dirigeants politiques face à la situation économique précaire que connaît une grande part de la population? Du déraillage incontrôlé dans lequel se complaisent présentement les anglophones au pays?

La tête peut commencer à nous tourner… Quel conflit choisir parmi l’éventail possible? Et quand on sait à quel point on ne peut se dire informés par la seule lecture ou écoute des médias… Servons-nous plutôt de notre tribune comme périodique culturel pour nous garder connectés sur cette réalité trop souvent méconnue, qui vit et se débat à côté du système en place, de «ce bord-là des choses», expression empruntée à Victor-Lévy Beaulieu.

Un exemple parmi tant d’autres et qui concerne les personnes assistées sociales, qui sont tout de même au-delà de 800 000 au Québec — phénomène collectif qui nous concerne tous: diverses mesures récentes ne font qu’appauvrir davantage les prestataires, dont une coupure de 30 $ par mois à partir du 1er avril dernier, pour les prestataires aptes «participants» — ce qui n’est rien non plus pour les inciter à développer leur employabilité. Les décideurs ont vraiment perdu le sens des réalités pour ne pas se rendre compte que 30 $ ne représentent pas le même montant pour tout le monde: ce n’est rien dans un portefeuille bien garni; c’est tout autre chose dans celui d’un soutien de famille déjà sous le seuil de la pauvreté.

Si, en tant que société, il nous faut tous faire des efforts pour pallier une mauvaise gestion antérieure, qu’on ait la décence, quand on coupe 30 $ à des individus déjà dépourvus, d’en couper au moins autant aux salaires des députés, d’en retrancher au moins autant dans les frais administratifs nécessaires pour gérer ces coupures, d’aller en chercher au moins autant en revisant les évasions fiscales permises, etc.

On pourrait mentionner aussi, parmi tant d’autre abus, l’abolition du barème pour les personnes aptes, ce qui représente une ponction de 10 % dans le revenu des assistés sociaux, et la nouvelle loi sur l’assurance-médicament, qui laisse aux personnes assistées sociales le soin de payer le premier 100 $ et 25 % des 800 $ suivants. Quel sera le coût social futur de telles mesures? Et que dire des coupures dans les services de garderie et de garde en milieu scolaire? Coupures annoncées par une ministre, elle-même mère de quatre enfants qui n’a sûrement jamais dû avoir recours à ces services!

Pourtant, si on considère un tant soit peu les ressources du Québec dans son ensemble, on s’aperçoit qu’il suffirait d’un léger déplacement, qui ne ferait pas souffrir les mieux nantis, pour que tous bénéficient d’un niveau de vie d’une décence minimum et que nul n’ait à passer des nuits blanches à angoisser sur son avenir. Est-ce trop demander? C’est à croire qu’on est toujours à une époque où le roi et sa cour vivaient grassement alors que le reste des gens crevaient de faim. Certes, ce n’est pas aussi tranché aujourd’hui, mais il n’en reste pas moins qu’une classe sociale, une «élite», liée au pouvoir politique et financier, se tient les coudes pour protéger et même augmenter ses privilèges et profits, au détriment d’une grosse part de la population qu’on accule à des situations économiques de plus en plus intenables. «On aurait tout pour être heureux», pour reprendre une petite phrase à l’allure cucu.

Profitons également de notre tribune pour souligner des initiatives d’individus qui n’en cherchent aucune gloire. Comme celle de Robert Bouvier, musicien, qui, devant l’état des berges du Canal Lachine, a décidé de ramasser une partie des cochonneries qui y traînent en quantité. Ce geste permet, entre autres, aux employés des compagnies environnantes de disposer d’un lieu agréable pour y passer leur heure de dîner. (Malgré toute notre bonne volonté, nous ne pouvons éviter «l’humain dans toute sa grandeur»: comme Robert n’a pas les moyens de se payer suffisamment de sacs verts pour l’ampleur de la tâche, il a fait appel à ces compagnies environnantes pour en défrayer une partie. Refus. Et pourtant, dix sacs verts, même au prix réguliers, ne reviennent qu’à 2,49 $. Bel exemple de «partage»!)

Profitons-en également pour signaler une production artistique qui fait place à certaines questions d’intérêt social: qu’est-ce qu’on fait? où est-on rendu? au niveau des relations homme-femme, au niveau du Québec, au niveau mondial… Tel fut le cas du spectacle qu’a écrit, et joué en mai dernier à la petite salle de l’Espace La Veillée, Nathalie Derome, avec la complicité de Drae Rival (batterie, guitare, chant, répliques…). Dans Des mots, d’la dynamite-théâtre en fore de femme, Nathalie Derome, comme dans ses autres spectacles, se permet une très grande liberté. Ce qui n’est as très fréquent; son audace stimulante est donc bienvenue. Le public embarque avec Nathalie et chante son refrain: "Des mots, d’la dynamite/ Des pétards wow wow/ Des pétards wow wow/ Des saint-simonaques / De jériboire."

Pendant ce temps, et avec comme fond les mêmes considérations…, un nouveau ESSE paraît…

En ce qui concerne notre intérêt pour les régions du Québec- notre projet à longue haleine du moment-, nous en présentons deux volets dans ce numéro. Tout d’abord, le troisième DOSSIER de sa série «La visite s’en vient», sur la région de Lanaudière. Pour ce dossier, Pauline Morier s’est concentrée sur le domaine des arts visuels et a rencontré des membres des deux regroupements d’artistes situés à Joliette. Comme lors des dossiers précédents sur d’autres régions du Québec, la réalisation de la page couverture a été confiée à une artiste de la région, cette fois-ci de Lanaudière: Suzanne Joly.

Le portrait culturel de l’ensemble du Québec que nous sommes en train de tracer, peu à peu, rejoint les réflexions énoncées plus haut. Les individus font preuve d’initiative et de détermination pour assurer le développement culturel de leur territoire, avec le plus souvent des moyens réduits; les décideurs, eux, bien assis dans leurs bureaux, ne saisissant souvent pas à quel point le contexte est déterminant, leur rendent la vie dure en appliquant des mesures (et des coupures) déconnectées. C’est une histoire à suivre: le prochain dossier de cette série portera sur la région du Bas-Saint-Laurent.

Nous espérons, de nos visites en région, susciter des échos, des textes. Nous avons de quoi nous réjouir. Le deuxième volet de la «section-régions» de ce numéro comporte en effet un texte d’opinion très percutant, un «texte-nécessité» d’Adrienne Luce, artiste en art actuel que les lecteurs et lectrices de notre dossier précédent sur la Gaspésie ont déjà rencontrée. Le texte d’Adrienne s’ajoute à ce qui a déjà été dit dans le dossier sur la Gaspésie — rien n’est exhaustif - et permet de mieux apprécier des réalités difficiles à cerner pour qui ne les a pas vécues «sur le terrain». Il reflète évidemment l’opinion d’une seule personne, mais une opinion bien formulée, qui se tient, et qui de plus — on le comprendra à la lecture — ne dispose d’aucun lieu pour s’exprimer. Il propose des réflexions d’intérêt qui débordent de la Gaspésie et contribuent au débat actuel au Québec sur l’ouverture et l’identité, la régionalisation telle que prônée jusqu’à maintenant, en y apportant une optique différente, justement à cause de son point d’origine. Nous pouvons ainsi continuer, avec ce deuxième texte que ESSE fait paraître sur la Gaspésie, à renouer avec cette partie de nous-même, cette partie du Québec trop souvent méconnue. Le texte d’Adrienne est l’occasion de découvrir non seulement une pensée, mais aussi une écriture qui se déploie comme une vague — un raz-de marée plutôt! -, toute en images puisées à la «maritimité». Pour Adrienne, dotée d’une expérience concrète d’aide-pêcheur, l’expression "prendre la mer" n’est pas seulement une figure de style!

Puisque nous nous intéressons aux régions et puisque nous parlons d’écart entre les classes sociales et de désinformatisation émanant des médias, profitons-en pour replacer certaines sonnées. En mai dernier a eu lieu ce qu’on a appelé la «guerre du crabe», menée à partir du Nouveau-Brunswick mais affectant la Gaspésie — conflit peu, et mal, médiatisé (à Montréal à tout le moins). Il faut préciser que cette guerre s’inscrit dans le contexte d’une mauvaise gestion fédérale, une gestion bureaucratique de la pêche: on a laissé piller la mer jusqu’à épuisement, jusqu’au moratoire sur la morue en 1993. Cette année, le ministère fédéral Pêches et Océans, principal responsable du marasme actuel, décide de redistribuer les quotas de crabe pour permettre à tous les pêcheurs d’avoir droit à l’assurance-chômage, accordant ainsi aux pêcheurs côtiers (homardiers et morutiers) une part attribuée auparavant aux crabiers. Dans cette «guerre», on retrouvait d’un côté des bien nantis, crabiers millionnaires, dont les chefs sont au Nouveau-Brunswick, et de l’autre, des moins bien nantis, c’est-à-dire les travailleurs des usines de crabes (propriétés de ces crabiers) et les hommes de pont de ces mêmes crabiers, ainsi que les pêcheurs côtiers, notamment les homardiers. Ici aussi, il y a eu désinformation, les homardiers étant indistinctement présentés comme étant tous prospères, alors que ceux de la Gaspésie — sauf quelques-uns — ne le sont pas. Les biens nantis, dont les avocats n’ont pas réussi à protéger leurs quotas, ont alors dit à leurs travailleurs, menacés de perdre des revenus : «Allez récupérer votre part du contingent chez les pêcheurs côtiers», c’est-à-dire chez d’autres moins nantis. C’est ainsi que deux groupes de moins nantis se sont battus entre eux, pendant que des bien nantis les regardaient faire à l’abri, sans jamais penser partager un peu de leurs profits. Pendant ce temps, ça brassait, et assez violemment, sur les quais en Gaspésie, où les pêcheurs côtiers sont en minorité. Cette situation, même si "locale", se répète à divers niveaux; elle est typique du climat actuel dans le monde du travail où il y a beaucoup d’insécurité, et où les solutions avancées défavorisent souvent les plus démunis.

Notre chronique ACTION POLITIQUE de ce numéro s’adresse à d’autres «déconnectés de la réalité» : le Conseil de liaison des Forces canadiennes qui invitait récemment notre "entreprise" à engager parmi son personnel (!) un ou des membre de la Force de réserve (!!).

On pensait bien que la saga entourant le Regroupement des artistes en arts visuels (RAAV) était terminée. ESSE y a déjà consacré un dossier (no 22) et un feuilleton qui s’est étalé sur les sept numéros suivants. On avait toutes les raisons de la croire : l’AADRAV, «ennemie» du RAAV, étant morte, et ses membres, issus du Regroupement des centres d’Artistes autogérés, ayant intégré les rangs du RAAV et s’en trouvant satisfaits. Mais c’était sans compter le désir de survie des «moribonds»! À lire dans le COUP DE GRIFFE de Jocelyn Fiset. Ce qui est dommage cependant, c’est que cette saga occulte les actions menées par le RAAV…

Dans un autre ordre d’idées, et sur un ton quelque peu différent des Alzheimer social déjà parus dans la chronique GOSSAGE, le personnage de Djo, créé par Paul Grégoire, se fait plus songeur, philosophe même… à sa manière bien sûr…

Ce numéro contient aussi un autre épisode de la BD, Le chien de Sagrès, de Luis Neves et Denis Lord. Ce dernier signe également une suite québécoise, et aussi juteuse, à son article sur l’auteur hollandais Willem (ESSE no 28). Il traite de Henriette Valium, ce Québécois qui persiste comme bédéiste depuis une quinzaine d’années, et dont vient de paraître un album qui regroupe sa production de 1990 à 1995, sous le titre de Primitive Crétin, chez Fantagraphics Books à Seattle. Le milieu de la bande dessinée québécoise a toujours été vivant, contre vents et marées, grâce aux individus qui continuent à en faire et à en publier. Récemment, quelques faits témoignent de cette effervescence : l’événement de bédé alternative Komikaze, réunissant une soixantaine de créateurs québécois et tenu pendant trois jours fin mai-début juin dernier à Montréal, et qui a fait l’objet de la page couverture (couleurs!) du journal Voir (Montréal), et de l’article qui va de pair; la réapparition de Yves Millet, des ex-Éditions du Phylactère, qui reprend du service et, nouvelle stratégie, ouvre la boutique FichTre!, rue Bienville à Montréal, consacrée aux bandes dessinées québécoises et européennes en plus de recommencer le travail d’édition avec Zone convective qui a déjà publié plusieurs titres, entre autres, Le midi de la nuit de Luis Neves (la suite des aventures de son héros Quinquim).

Dans la chronique MONTRÉALITÉS, le texte de Sandrine Martinet donne l’occasion de prendre connaissance de la production de plusieurs artistes montréalais, la plupart encore rattachés à l’UQAM. Et de constater quels sont les thèmes qui intéressent ces artistes, ainsi que les formes de pratique qu’ils privilégient.

Enfin le DOCUMENT de Johanne Chagnon sur la destruction dans la performance québécoise se termine avec ce numéro-ci. Mais ce filon sur l’histoire de l’art contemporain au Québec n’est pas épuisé pour autant. Nous avons bien l’intention de continuer à réserver une section de ESSE à notre histoire de l’art récent, souvent si près de nous qu’on en oublie la trajectoire. Le paradoxe de l’oubli instantané.

À ESSE, «on se souvient».

28 - Gaspésie - Automne - 1996
Le comité de rédaction

[in French]

Le poids moindre de l’exemplaire que vous avez entre les mains découle d’une décision de notre part de réduire le nombre de pages de nos numéros. Comme pour beaucoup d’organismes, les temps sont durs, et les ressources financières des instances subventionneuses se font rares. Pour le reste, notre énergie pour le projet que nous poursuivons depuis quelques années demeure la même. Il vaut mieux se rapetisser un peu, afin de résister à la tempête, plutôt que de trop se déployer et risquer de s’envoler à tout jamais. Par contre, le présent numéro de ESSE demeure aussi consistant que les autres. Comme du jus concentré. Les lectrices et lecteurs, eux, n’y perdront rien.

Après avoir visité la région de l’Abitibi-Témiscamingue, et, pour les fins du présent DOSSIER, celle de la Gaspésie, nous pouvons affirmer que nous avons un beau pays. Riche de toutes ses diversités. Il est toujours étonnant de voir à quel point, sur un même territoire, les réalités peuvent être différentes. Il y a bien sûr des similitudes, mais ce sont surtout les différences qui nous intéressent. Quelle diversité doit être celle de toute la planète!

Dommage que le Québec ait manqué sa chance, du moins pour le moment, de montrer au reste du monde qu’il est un pays et qu’il existe bel et bien.

Nos deux dossiers sur l’Abitibi-Témiscamingue et la Gaspésie nous amènent à des conclusions semblables. La même question est soulevée: qui peut décider ce qui est acceptable ou pas pour les autres? On semble avoir bien de la difficulté à laisser les autres exister tels qu’ils sont. Il est possible de reprendre la même réflexion qui s’appliquait à l’ensemble du Québec : pourquoi est-ce si difficile de le laisser exister? Oups! Comment oublier que l’économique mène le monde...?

On ne saurait bâtir un pays avec de grands territoires inhabités. Voilà un constat dont devrait tenir compte notre nouveau premier ministre, au début de son mandat. Nous le lui rappelons dans la lettre qui constitue l’ACTION POLITIQUE de ce numéro. Notre expertise est minime, peut-être, mais elle a la force de s’appuyer sur une réalité que nous avons vue.

Avec ce numéro se termine le feuilleton Les enclos mettant en vedette l’AADRAV et le RAAV, paru à chaque numéro depuis le n° 23, dans la chronique DOSSIER SUITE. Étant donné le resserrement que subit présentement la revue, nous n’allons pas prendre toute une page juste pour signifier ceci: l’AADRAV est morte, faute de combattants. Voici donc ci-contre la page que nous consacrons à ce dernier volet; elle est toute petite, à l’image de la mort en douce qui a emporté l’AADRAV. Pour marquer l’occasion, Pauline Morier s’est intéressée au parcours inhabituel de celle qui a assumé la présidence de l’AADRAV jusqu’à la fin, Lyne Robichaud (chronique ENTREVUE). Certes il existe toujours une autre version des faits. Ouvert au dialogue, ESSE accueillerait donc volontiers d’autres opinions sur le sujet. L’invitation est lancée.

Les deux MONTRÉALITÉS de ce numéro affichent une différence intéressante. Pour les fins de sa première collaboration à ESSE, François Cliche s’est fait les dents sur une installation complexe de Pierre Granche; il s’agit d’une œuvre savante d’un artiste bien coté auprès de nos institutions. Sylvain Latendresse, quant à lui, a adopté une approche toute personnelle, et s’est intéressé à l’apport discret mais important de l’artiste Yves Racicot à l’œuvre Le port. Deux implications artistiques différentes, deux approches différentes : le type d’œuvre détermine-t-il la façon de l’aborder, ou cela dépend-il de l’individu qui écrit?

Denis Lord nous fait mieux connaître le bédéiste hollandais Willem, dont l’influence se fait sentir sur plusieurs bédéistes montréalais. Souhaitons une suite montréalaise à cet article! Denis Lord signe également le scénario du 6e épisode du Chien de Sagres de Luis Neves. Pour le bénéfice des lecteurs et lectrices qui ne le sauraient pas, ou l’auraient oublié, cette BD relate toujours le visionnement du vidéo de la pièce de théâtre de Laure, montée en Gaspésie (tiens! tiens!) par Vincent et ses amis, et inspirée pour le texte de l’histoire du Québec selon Léandre Bergeron.

D’un ton plus humoristique se présente l’Alzheimer social de Paul Grégoire. Parions que plusieurs fouilleront leur dictionnaire, et leur tête, à la recherche de certains noms propres après lecture de cette chronique GOSSAGE. Enfin, ce numéro se termine avec le quatrième épisode du DOCUMENT sur la destruction dans la performance au Québec de Johanne Chagnon. L’auteure arrive au cœur juteux, et fracassant, de son sujet, c'est-à-dire l'analyse détaillée de performances avec destruction.

Voilà, pour le moment, les nouvelles en provenance du pays.

27 - Abitibi–Témiscamingue - Printemps / été - 1996
Le comité de rédaction

[in French]

Nous ne comprendrons jamais les motivations humaines. En effet, pourquoi, ici comme un peu partout sur la planète, procède-t-on selon un modèle économique destructeur et incompréhensible ? Pour encourager la consommation, on décourage avec taxes et surtaxes. Pour créer de l'emploi, on met du monde à pied...

La richesse d'une société, c'est d'abord l'individu, non l'argent. Même selon une logique strictement économique, une telle attitude est vouée à la perte : quand il n'y aura plus personne pour «consommer», qu'arrivera-t-il du système ?

Aujourd'hui, la souveraineté appartient aux grands créanciers mondiaux, non aux peuples. Dire que c'est dans un tel contexte que nous allons peut-être acquérir notre «souveraineté»...

Malgré tout — il faut la faire.

Et dire que ce sera (peut-être) avec un parti au pouvoir qui persiste à se foutre du milieu culturel. Répétition et déjà vu : on peut sans problème reprendre telle quelle une partie de notre éditorial du numéro précédent et ne changer qu'un nom pour l'actualiser : remplacer le nom de Jacques Parizeau par celui de Louise Beaudoin comme ministre de la Culture. Et — c'en devient lassant — continuer à s'interroger : quand Louise Beaudoin est à la fois responsable du dossier linguistique, ministre des Affaires intergouvernementales canadienne (poste accaparant par les temps qui courent) et membre du Comité des priorités du gouvernemetn, comment peut-elle prétendre pouvoir s'occuper à temps plein du poste de ministre de la Culture ? Mystère !

Malgré tout, ça ne nous empêche pas, nous de Esse, de fonctionner avec presque rien. Mais on aurait aimé qu'on démontre au moins un peu plus de respect, en nommant par exemple une ministre de la Culture à temps plein.

Avec le dossier du présent numéro, nous entreprenons une tournée des régions du Québec. Projet qui se révèle hautement politique en cette période référendaire : il faut se connaître pour se reconnaître. Les gens de l'Abitibi-Témiscamingue — sujet de ce premier dosier — fascinent par le défi que représente la pratique d'un art actuel dans une région «excentrique». Notre dossier, de quarante pages, livre un aperçu vivant de cette région : une vingtaine de personnes — magie de l'écriture — s'y animent, dialoguent, rient, commentent, critiquent...

On sentait depuis la création du CALQ une forte tendance à l'élitisme. On vérifiera ce pressentiment dans ce dossier. Comment peut-on sciemment scier la branche sur laquelle on est assis ? À Esse, nous persistons dans notre volonté d'être positifs, mais les circonstances rendent cette tentative fort difficile par moments. Heureusement nous avons rencontrés des gens convaincus, qui résistent et qui parviennent à créer, dans le milieu, une vie culturelle plus qu'intéressante.
Être en Abitibi ou n'importe où ailleurs au Québec n'a jamais empêché quiconque d'entretenir des liens avec l'extérieur. Dans la chronique RÉSEAU, créée pour l'occasion, Jocelyn Fiset nous parle du Festival d'art vivant à Paris auquel il a participé. Les liens abondent dans ce «texte-réseau» : en plus de traiter d'un événement qui relie des intervenantes et intervenants de plusieurs pays, dont certains avaient déjà participé à un événement du même type en Russie — et dont Jocelyn fiset nous avait déjà parlé dans Esse no 23 —, ce texte rappelle un autre article parut dans Esse no 21, sur les possibilités d'ouverture pour un artiste à Paris, fait un lien avec le titre de notre dossier no 24 («Il en existe toujours...Nous en avons rencontré»), et compare les manières québécoise et française, comparaison fort pertinente vu la structurite aiguë qui marque le Québec. Mais surtout, ce texte fait état de façons intéressantes qu'ont adoptées certains artistes pour s'organiser dans un monde surchargé d'objets.

Avec son article sur Cy Twombly dans la chronique NEWYORKITÉS, Renée Lavaillante prend parti pour le dessin — sa propre pratique — car, nous écrit-elle, «ça manque dans le paysage», le dessin étant d'habitude placé «derrière» la peinture. Ici, dans le texte comme dans l'oeuvre analysée, c'est plutot le contraire.
Dans la chronique COMMENTAIRES, Sylvie Raquer se pose plusieurs questions en tant qu'artiste qui a choisi l'enseignement des arts comme travail alimentaire : est-il possible de combiner les deux carrières ? elle a interrogé des personnes qui ont privilégié l'une ou l'autre de ces carrières. Que fera Sylvie elle-même ? C'est à suivre puisqu'elle vient tout juste de se dénicher un emploi dans l'enseignement...
Depuis que nous avons décidé d'intervenir plus directement sur la scène politique, comme en témoigne la rubrique ACTION POLITIQUE du numéro précédent et de celui-ci, nous n'avons pas eu le choix du sujet : consultation pré-référendaire l'autre fois, consultation en arts visuels cette fois-ci. Il est curieux, tout de même, que ces consultations qui se succèdent nous accaparent et nous empêchent de réagir à autre chose... Stratégie consciente de la part du gouvernement ?

Quant à la consultation en arts visuels qui fait l'objet de notre présente action...Nous ne sommes sans doute pas les seuls dans le milieu des arts à le dire, mais nous avons un besoin viscéral d'émettre ce cri : PAS ENCORE UNE CONSULTATION ! après les mémoires pour le rapport Arpin, les mémoires pour l'élaboration de la politique culturelle, et quoi encore !? Quand on ne nous parle que de coupures ! il y a quelque chose de profondément choquant à se faire convoquer (sur papier à lettre imprimé en deux ou trois couleurs) à une rencontre, dans un chic bureau au 15e étage de la Place d'Armes, par des gens bien payés pour cela, et de se faire demander, à nous qui tenons notre projet à bour de bras, où le gouvernement devrait couper dans le domaine des arts visuels ! Le contexte actuel nous laisse supposer que c'est le motif caché de cette consultation menée en langue de bois [1].

Il y a un mot pour qualifier ça : INDÉCENCE

Nous espérons seulement avoir tort, et que cette consultation en vaudra la peine. Nous sommes obligés de jouer le jeu, de faire entendre notre voix (qui n'est pas de bois). Le groupe-conseil n'a, quant à lui, qu'un pouvoir de recommandation. Même si on est pas contents de la barque, c'est la barque qu'on nous a donnée. On aura au moins fait en sorte qu'il y ait un semblant de consultation, au lieu de laisser tout se décider par des fonctionnaires, sans lever le petit doigt. Par ailleurs, la méthode de rencontre préliminaire des organismes culturels, fort cocasse, tenait du confessionnal : l'un après l'autre, et au suivant!

On pourra lire les recommandations que Esse a fait parvenir à ce groupe-conseil dans la chronique ACTION POLITIQUE. Les mesures concrètes que nous proposons pourraient être un moyen d'éviter, par la bande, l'attribution des bourses par jury — mode de fonctionnement souvent remis en question. Ce serait alors à l'artiste, ayant ainsi acquis quelques facilités dans sa pratique, à se faire reconnaître, à trouver son public... C'est une idée encore embryonnaire, et qui soulève quelques objections : ainsi, une personne qui voudrait éviter l'impôt pourrait se déclarer artiste et voilà ! Mais cette idée mérite réflexion.

Dans le DOSSIER SUITE, le feuilleton Les enclos prend cette fois une autre allure... et plus d'espace. En effet, l'épisode du numéro précédent ayant suscité des réactions, on pourra lire une lettre du RAAV et une réaction de la part d'un de ses conseillers juridiques. La chronique GOSSAGE occupe également plus de pages. décidément, les gens en ont à dire ! Dans cet Alzheimer social de Paul Grégoire, nos deux moineaux entreprennent la dure tâche, en 1995, de créer une oeuvre d'art...Les précédents épisodes du Chien de Sagres, la BD produite par Denis Lord (scénario) et Luis Neves (dessin), nous avait montré Vincent dans le train qui le mène de Berlin à Sagres (Portugal), alors qu'il pensait au Québec et se rappelait lorsque lui et d'autres avaient monté en Gaspésie une pièce de théâtre de Laure qui s'inspirait, pour le texte, de l'histoire du Québec selon Léandre Bergeron. Dans le présent épisode, le groupe, maintenant à Montréal, se retrouve pour visionner le vidéo de la pièce.

Deux textes plus DOCUMENTés complètent ce numéro. Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on peut lire des textes en art ancien dans Esse. Nous sommes toujours curieux des aspects méconnus de notre histoire, même si ça suppose de côtoyer l'Église catholique et ses oeuvres. Dans «Une Pietà à Montréal au XIXe siècle : Foi, engouement et "miracles"», Bernard Mulaire aborde une oeuvre d'art dans son contexte, dans ce cas-ci le contexte québécois et particulièrement montéralais, dans les années 1850 : le climat de misère urbaine qui prévalait à cette époque et que l'Église — qui avait quand même ses propres intérêts — a tenté de soulager en mettant sur pied des secours, ce que l'État ne faisait pas alors. Ce texte soulève également des questions sur notre identité, questions toujours d'actualité, et sur ces valeurs qui nous sont venues d'ailleurs. Et c'est ce qui, curieusement, rattache cet article à un autre texte d'une autre époque et sur un tout autre sujet, soit le 3e épisode de l'article de Johanne Chagnon traitant de la destruction dans la performance québécoise. Pourquoi ces affrontements, ces rejets, ces silences ? Ne pouvons-nous nous accepter tels que nous sommes ? Est-ce le propre du Québec qui, voulant briller sur la scène internationale, se nie une part de lui même ? Tiens, ça ne vous rapelle pas une certaine politique culturelle récente...?

On n'en sort pas.

NOTES:

1. Langue de bois : jargon composé de clichés, spécialement conçu pour camoufler la vérité, employé surtout en politique et en affaires pour définir les mandats des ministères et des entreprises qui veulent réduire leurs services et qui désirent anesthésier l'auditoire le temps qu'il faut pour tirer leur coup et s'esquiver en douce.

26 - Mexico - Printemps / été - 1995
Le comité de rédaction

[in French]

Sans témoigner de beaucoup d’enthousiasme, la dernière élection a porté au pouvoir le Parti québécois. Depuis, nous voguons de ministre de la culture en ministre de la culture par intérim. Le dernier en lice est nul autre que le premier ministre Jacques Parizeau. Nous sommes endroit de nous questionner sur les véritables avantages que nous pourrons retirer de ce changement. Certes, Parizeau est sensible aux arts – il fut membre du conseil d’administration du TNM – mais en quoi cela est-il garant d’un souci plus marqué pour la chose culturelle? Il apparaît que nombre de gens du milieu se contentent de bien peu et se leurrent, comme si le fait de fréquenter des galeries ou des spectacles suffisait, pour un politicien, à donner du souffle à la culture, à l’«auréoler». Cette nomination relève d’une stratégie politique très habile et qui a atteint son but : faire taire le milieu artistique à la veille du référendum. Soyons sérieux! Même si un comité de responsables doit lui prêter main forte, et qu’un sous-ministre (Roland Arpin, auteur du rapport du même nom) a été nommé pour une période de six mois, entre les commissions régionales sur l’avenir du Québec et les sessions à l’Assemblée nationale, Parizeau ne peut s’occuper adéquatement de ce dossier.

En début du mandat de Parizeau, le milieu culturel attendait un geste, une intention du nouveau gouvernement face à la culture. Comme énoncé de politique culturelle, nous avons vu la part de 1 % du budget du Québec allouée à la culture reportée à «plus tard», avec comme excuse (cent fois entendue) qu’il s’agit d’un but à atteindre. Nous croyions entendre les explications du gouvernement précédent sur la récession, l’état des finances publiques, etc. Et puis, on nous parle de l’importance des régions. Actuellement, ces dernières subissent des pertes importantes de l’ordre de centaines de milliers de dollars pour l’aide à la création (sujet que nous aborderons dans le dossier du prochain numéro). Il faudra bien en tenir compte un jour, appliquer ce que l’on prêche et rectifier le tir.

Dans le feu roulant des commissions régionales sur l’avenir du Québec, nos représentants et représentantes ont presque oublié de gouverner au quotidien. Les politiques sociales se font toujours attendre. Dans une société qui comporte de plus en plus de gens en situation précaire, un geste dans cette direction aurait été apprécié. Certes, Jeanne Blackburn, ministre de la Sécurité du revenu et ministre responsable de la condition féminine, présentait récemment un projet sur la perception des pensions alimentaires, mais c’est encore bien peu. Plusieurs ont profité des commissions régionales sur l’avenir du Québec pour prendre la parole. Malgré parfois son aspect «auberge espagnole», cet exercice nous aura-t-il permis de contribuer à l’élaboration d’un projet de société à la mesure de nos espoirs et de notre volonté à nous assumer? C’est ce que nous verrons bien.

Il était question d’une autre façon de gouverner… Comme artistes, en quoi serions-nous gagnants dans un Québec souverain? À la limite, c’est un faux débat. Responsables à l’époque de l’éveil national et porte-étendard de l’identité culturelle, les artistes sont considérés aujourd’hui comme acquis à la «cause». Est-il encore permis de poser des questions et d’exprimer des réserves sans pour cela renier «la cause»? Nous ne pouvons en toute logique donner un chèque en blanc à nos représentants et représentantes sans nous soucier de l’avenir. Ne nous leurrons pas. Nous pouvons opter pour une affirmation nationale, mais en toute lucidité, nous devons rappeler à nos élus et élues nos attentes légitimes. Dans notre éditorial précédent, nous évoquions l’intention de nous occuper de nos affaires. Cet automne, nous avons reçu un formulaire se rapportant à la déclaration de souveraineté du Québec, dans lequel aucune mention de la culture et de son caractère propre n’y était faite. Un espace spécifique était prévu afin d’y inscrire ce que nous aimerions retrouver dans cette déclaration. Tous et toutes, individus ou groupes, étaient invités à soumettre un sujet particulier ou un projet complet qu’ils souhaitaient voir inclure. C’est ce que nous avons fait (voir la nouvelle chronique ACTION POLITIQUE). Depuis le temps qu’on chiale que le gouvernement n’a pas de projet de société et que pour une fois, on nous demande notre avis, il était malaisé de ne pas participer à cette consultation populaire. Il reste à voir ce qu’il en adviendra…

Tout projet de société proposé par le PQ dans le cadre de la souveraineté doit comporter un énoncé sur la culture d’ici. Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas d’un programme de subventions pour les industries culturelles, mais une vision à long terme sur l’importance de notre culture et de ses manifestations comme élément distinctif au sein du continent nord-américain, cette culture dont on vante la vitalité et l’originalité, dont on se drape en visite à l’étranger. Il devient essentiel d’en assurer l’épanouissement. Dans le contexte actuel, le moins que nous puissions faire en tant qu’artistes, c’est de le rappeler et de l’exiger du gouvernement.

Et maintenant, tirons une ligne sur tous ces propos…

C’est «l’horizon 95», expression floue par laquelle le gouvernement désigne la date du référendum sur la souveraineté du Québec.

Depuis plusieurs années, les Québécois et Québécoises ont débattu tour à tour tous les arguments, pour et contre : historiques, culturels, économiques, etc.

La seule vraie question maintenant est celle-ci :

En tant que Québécois et Québécoises, avons-nous confiance en nous-mêmes ?

Notre réponse : OUI.

Pendant ce temps, dans le monde…

Le Mexique continue sa vie mouvementée et fascinante. Le présent DOSSIER multiplie les points de vue dans l’espoir de cerner cette culture différente de la nôtre, mais pourtant nord-américaine elle aussi, en s’attachant plus particulièrement à l’art, ses conditions de pratique, son langage. L’artiste québécois René Derouin, approché à cause de sa connaissance vécue du Mexique, nous en apprend plus sur ce pays que n’importe quel livre d’histoire. Il porte en même temps, par comparaison, un regard très instructif sur ce qui se passe ici au Québec, sur ce vers quoi mène notre système de plus en plus structuré. Il nous livre L’espace et la densité. Entretiens avec Michel-Pierre Sarrazin (publié à l’automne 1993 aux Éditions de l’Hexagone). Quant aux cinq artistes et au conservateur mexicains rencontrés, ils ont bien voulu répondre à diverses questions impertinentes portant sur les rapports entre art et classes sociales, sur la reconnaissance de l’art dans la société mexicaine, sur la situation financière des artistes, sur le message qu’ils véhiculent, et autres questions dictées par la curiosité et l’intérêt. Les propos de Roman Varela, artiste mexicain résidant à Montréal, complètent ce tour d’horizon qui ne peut qu’effleurer la complexité d’une culture aussi riche. En ces temps d’indécision et de vasouillage au Québec, les pages de l’histoire mouvementée du Mexique, sans être un modèle, nous interpellent. Le contexte québécois n’est pas le même, on peut se demander avec raison à qui a profité leur Révolution, mais…

Pauline Morier a réalisé une ENTREVUE avec Robert Saucier, dont le travail le plus récent, Le vide n’existe plus, la touchée. Mais le propos de cet artiste est loin d’être vide : ses réflexions sur l’utilisation de la technologie sont pertinentes. Alors même que beaucoup d’artistes sont fascinés, à juste titre, par les nouvelles trouvailles technologiques, ils ont à trouver une façon personnelle de se les approprier.

Les titres de chronique bizarres, se terminant en «ITÉS» ou «YTÉS» indiquent le lieu où se sont tenus les événements ponctuels dont il y est question. Ainsi dans la chronique GRANBYTÉS, on peut lire le «carnet de bord» de Jacqueline Bouchard qui a assisté aux préparatifs et présentations de l’événement L’art et l’eau, tenu à Granby l’été dernier. L’auteure, qui a signé également un texte dans le catalogue de l’événement, emploie ici pour ESSE une approche et un ton différents. Ce texte s’inscrit bien dans notre projet d’accorder plus de place aux régions du Québec. Il témoigne d’un autre exemple de réalisation importante hors Montréal et soulève la question de la réception par un public non familiarisé avec l’art contemporain, ce à quoi les artistes en région sont davantage confrontés. Dans VICTORIAVILLITÉS, Johanne Rivest traite d’un concert conçu par le trio de compositeurs Espaces sonores illimités et tenu dans le cadre du Festival international de musique actuelle de Victoriaville. Ce texte fait écho (décidément, quelle logique!) au dossier du no 24 traitant de trois compositeurs pour qui, aussi, la notion d’espace est primordiale, et au dossier du no 25 abordant des démarches artistiques qui relèvent d’un esprit de globalité. Espaces sonores illimités approche la musique en fonction des lieux où elle sera jouée, dans ce cas-ci, une église; leurs feuilles de partition, ce sont quasiment les plans du lieu. Il est curieux de constater, dans ce concert de musique «actuelle», l’emploi des instruments anciens, l’usage nouveau qui en est fait nous en faisant redécouvrir les riches sonorités. Cet article va malheureusement de pair avec le COUP DE GRIFFE de ce numéro, qui présente l’autre facette de la pratique de compositeur, la réalité crue. André Hamel, un des trois compositeurs d’Espaces sonores illimités, a fait une campagne d’information en janvier dernier afin de mettre en lumière le traitement ahurissant que subissent actuellement les compositeurs de musique actuelle, et ce de la part de l’organisme même chargé de les représenter. On pourra lire les lettres qu’il faisait parvenir à cet effet.

Le DOSSIER SUITE qui présente à chaque numéro la suite du feuilleton Les Enclos, mettant en vedette l’AADRAV et le RAAV, a encore… une suite. Mais ce tirage de couvertes ne finira-t-il donc jamais? L’AADRAV a gagné la bataille dans le dossier de la surtaxe sur les ateliers d’artistes mais n’en a récolté aucun laurier. Le RAAV, quant à lui, aménage ses bureaux.

Dans le dernier Alzheimer social de Paul Grégoire, chronique GOSSAGE, on y boit de la Tequila. Djo aurait-il pogné le goût d’aller au Mexique après avoir lu le dossier? Par ailleurs, on remarquera sans doute un changement de ton à la lecture de la BD. Pour cet épisode du Chien de Sagres, Luis Neves a travaillé en collaboration avec un scénariste, Denis Lord.

Deux articles grossissent les rangs de la chronique DOCUMENT. À travers l’analyse de trois films documentaires portant sur les mœurs de communautés amérindiennes, Christine Palmieri montre comment on peut orienter l’interprétation du public et faire passer un message autre que celui apparent, où réel et fiction se confondent. Elle soulève la position anticléricale qui sous-tend la construction de ces films qui serviraient à déculpabiliser le Blanc en reportant la responsabilité du sort des Amérindiens sur la religion catholique. Quant à Johanne Chagnon, elle nous amène enfin au cœur de son sujet, avec ce deuxième épisode de l’article en quatre parties, De la destruction dans la performance au Québec. On y apprend qui a fait usage de destruction, comment, où, et, surtout, on commence à comprendre pourquoi.

Parfois, à considérer la société actuelle, politiquement bien sûr, mais aussi à tous les niveaux, une sensation d’étouffement nous saisit. Et il nous vient à nous aussi le goût de casser quelque chose…

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