editorial

33 - Mauricie–Bois–Francs - Printemps / été - 1998
Le comité de rédaction

[in French]

Enfin l'amorce d'une action rassembleuse dans le paysage québécois.

Face à une conjoncture de plus en plus intolérable au Québec, il vaut la peine de souligner l’importance de l'initiative de L'Aut'journal qui avait amorcé à l'intérieur de ses pages un débat sur les moyens à prendre, avant de passer à l'action. Cette action fut le Rassemblement pour une alternative politique, qui s'est tenu en novembre dernier, à Montréal, avec comme mot d’ordre «Pour que l’espoir renaisse». Y ont participé des représentants de toutes les régions, et de toutes les tendances de gauche du Québec. Le but : amorcer un mouvement d'action politique. Démarche «modeste et périlleuse» en effet, selon les termes de Paul Cliche, du comité organisateur, mais nécessaire à ce moment-ci parce qu’il y a urgence.

L'attitude exprimée lors de ce rassemblement marque un tournant dans l'histoire politique québécoise. Une chose est devenue claire : on ne se retiendra plus de critiquer le parti au pouvoir sous prétexte de mettre en danger le projet de la souveraineté. Mais plus encore, c'est fini d’assister, impuissants, au démantèlement des acquis collectifs, par peur de nuire à la «cause». De toute façon, le prochain référendum est loin d'être gagné et ce gouvernement ne le gagnera sûrement pas en appauvrissant la population. Le Parti Québécois (PQ) contribue par ses actions répétées à détruire ce qui a été bâti collectivement jusqu’à présent. C'est une analyse partagée par plusieurs que le néo-libéralisme est en train de disloquer le Québec et que le PQ adhère, dans les faits, à ce credo socio-économique. Tout est en train d'y passer : l'éducation, les services de santé, Hydro-Québec, la SAQ, nommez-les. Pour ce parti, peu importe que le Québec pourrisse de l’intérieur, s’il fait bonne mine à l'extérieur et se conforme aux dictats des consortiums transnationaux. Les Libéraux feraient probablement encore plus de mal, mais ce n'est pas une raison suffisante pour laisser faire le PQ. On attendait davantage de ce dernier à cause de sa pseudo-option sociale-démocrate. Collectivement, nous avons la mémoire courte. Nous oublions facilement les raisons majeures qui ont obligé l'État à intervenir dans des domaines gérés à l'origine par le secteur privé.

Alors que le PQ prône une souveraineté d’affaires, de plus en plus de gens voient la souveraineté comme un outil pour réaliser le projet d’une société plus équitable. Lors du dernier référendum, plusieurs souverainistes posaient au PQ une question essentielle : quel projet social nous proposez-vous? Vous nous demandez un chèque en blanc, dites-nous ce que vous en ferez. Il semble que la situation actuelle ne soit pas la réponse que nous attendons. Qui a demandé le démantèlement de nos institutions, les coupures chez les plus démunis? Sûrement pas la majorité. Pendant que des compagnies québécoises épargnent, en toute légalité, 6 milliards $ à l’impôt, le nombre des exclus de la vie sociale ne cesse d'augmenter : on parle d’un total de 1 200 000 personnes (BS et chômage). Ça commence à compter! Comment faire pour ne pas être exclus de sa propre société? Aucun parti politique, malgré ses beaux discours, ne se préoccupe véritablement de ce problème. Il y aussi exclusion des régions à cause de la mondialisation.

Et la culture dans tout ça? Le tableau n'est guère plus reluisant. Le PQ «a viscéralement peur de la culture», selon Victor-Lévy Beaulieu, un des conférenciers au rassemblement. Il a toujours essayé de monnayer la culture en fonction d’échanges politiques et il s'est avéré là un des pires à agir de la sorte. Ça aussi, c'est assez!

Le rassemblement de novembre devait se prononcer sur une proposition. Chose faite : il a été adopté de tenir au printemps 1998 une assemblée de fondation d'un mouvement d’action politique, avec statuts, manifeste, etc. Sans être dogmatique, le mouvement s'articule autour de deux points de ralliement : l'optique qu’on qualifie de «progressiste» ou de gauche, et l'optique souverainiste. Il est devenu urgent de participer aux prochaines élections, qui pourraient se tenir dès 1998. Quelle forme prendra cette action : soutenir des candidats? créer un parti politique? Car là est le dilemme : faut-il adopter le même mécanisme? Certains ont poussé loin une réflexion qui englobe tout et ils proposent un changement en profondeur qui va au-delà de la seule participation à l’action électorale.

Le plus grand défi demeure de conscientiser les gens à la chose politique et donner un poids politique aux exclus. C'est aussi de faire en sorte que tous les tenants de la gauche s'entendent sur une action minimale commune. Quand on sait qu'il y a de 4 000 à 5 000 groupes populaires, qui vivent la réalité de près, mais qui travaillent chacun de leur côté, cette amorce d'action aura au moins le mérite de les rassembler et de faire entendre un autre discours. Lors du rassemblement, on a aussi exprimé une volonté d’une participation égale des hommes et des femmes à tous les niveaux. À la soirée d’ouverture, on avait invité autant de conférencières que de conférenciers, mais certains des hommes présents ont pris beaucoup de place : les Michel Chartrand et Léo-Paul Lauzon, par exemple, à côté des Nicole Frascadore et des Vivian Labrie. L'équilibre souhaité n'est pas chose facile, mais à tout le moins une préoccupation maintes fois répétée.

Est-il nécessaire d’ajouter que ESSE assistait au rassemblement de novembre dernier et qu'elle adhère à l’orientation de ce nouveau mouvement politique?

Nous constatons à quel point le démantèlement amorcé de nos acquis sociaux est dommageable d'autant plus que nous parcourons le pays. Nous poursuivons en effet dans ce 33e numéro notre série de dossiers sur les régions du Québec. Ce 5e dossier, rédigé par Johanne Chagnon, porte sur la région Mauricie–Bois-Francs. Et nous persistons malgré le fait que le CALQ refuse toujours de nous subventionner, même s’il considère notre projet intéressant. Cet organisme reproche à nos dossiers leur aspect nomenclature (comment parler sans nommer?) et pas assez critique (faut-il entendre par là trop critique par rapport à sa propre politique ou pas assez négatif vis-à-vis des productions qu'ils considéreraient trop «bassement régionales»?). En réalisant ces dossiers, nous nous retrouvons dans une position délicate : allons-nous jouer le rôle de Montréalais qui viennent critiquer et démolir? Nous nous intéressons aux contextes de production, au comment ça se fait, sur le terrain, près des artistes. Nous ne voyons pas l'intérêt de jouer les critiques qui pontifient. Il y a, croyons-nous, mieux à faire.

Des changements se sont déjà produits dans le Bas-Saint-Laurent depuis la parution du dossier du n° 31 sur cette région. Quelques mises au point s'imposent : le journal Le fleuve a cessé de paraître; la maison de VLB à Trois-Pistoles a connu des difficultés et a failli fermer; le projet de la Maison de la culture de Matane a été débouté parce que les citoyens, par voie de référendum, ont refusé un règlement d’emprunt, là où pourtant il y a un manque d’équipements culturels et où la somme qui restait à débourser n'était pas énorme. «Quand [...] des citoyens en grand nombre se mobilisent contre de modestes projets d’équipements culturels comme s’ils s’attaquaient à la peste et au choléra, il y a lieu de s’interroger sur l’arriération de la conscience civique, particulièrement en province.» Ces propos ne sont pas de nous, mais d’Eudore Belzile (Le mouton noir, Rimouski, juin 1997), de la compagnie de théâtre Les Gens d’en Bas au Bic (rencontré en prévision du dossier du n° 31). À l'époque, les intervenants de Matane étaient sceptiques quant à la réalisation de ce projet. Ils avaient raison de l’être! Mais on ne lâche pas : une corporation, sans but lucratif cette fois, a été formée pour lancer un nouveau projet.

Le présent numéro est quasiment un «spécial régions». En effet, outre le dossier, trois articles — l'un signé Véronique Bellemare Brière, l'autre François Cliche, et le troisième Johanne Rivest — portent sur des symposiums ou festival tenus, au Québec, au printemps ou à l'été 1997. Deux d'entre eux avaient même lieu dans des régions ayant déjà fait l’objet d’un dossier : l'Abitibi-Témiscamingue et la Gaspésie. Dans les deux cas, il est frappant de remarquer que la vision des responsables, soumise aux artistes et au public, occultait les conditions socio-économiques des régions concernées, pourtant déterminantes. Si une Jeanne-Mance Delisle avait été nommée commissaire en Abitibi, il y a fort à parier que les choses auraient été différentes! Serait-ce que les responsables en région veulent se défaire d'une vision qu'ils jugeraient trop «restrictive», en faveur d'une image de soi plus neutre, plus «passe-partout», dans le réseau des événements en art?

Johanne Rivest nous livre une analyse de concerts présentés lors du dernier Festival de musique actuelle de Victoriaville. Son article corrobore le texte-manifeste de Michel F. Côté (paru dans n° 30) qui se portait à la défense de l’improvisation omniprésente en musique actuelle. Démonstration convaincante contre les idées reçues. Dans le dossier du présent numéro, le même festival est abordé de l'extérieur, vu dans son contexte social, alors que Johanne en traite davantage de l'intérieur, par l'intermédiaire du contenu (musical). Il est intéressant de voir ces deux facettes se cotoyer dans le même numéro de la revue.

Ce numéro 33 porte un regard également outre frontières en s'intéressant à des va-et-vient, collectifs ou individuels. À la suite de son dossier sur Cuba (n° 30), Bernard Mulaire retrace le type de ramifications qui sous-tendent tout événement artistique. Lire notamment sa note 3, fort pertinente, sur le concept un peu trop galvaudé de l'isolement. Louise Beaudry, quant à elle, aborde l'Effet-fax de Jocelyn Fiset, qui utilise à d'autres fins un outil technologique simple, le télécopieur — interventions effectuées tant en France, au Japon qu'au Québec.

L'Alzheimer social de ce numéro s'inscrit lui aussi dans un esprit de continuité. Paul Grégoire, qui n'est pas lui-même atteint d'alzheimer, revient en effet sur un aspect de son dossier du numéro précédent portant sur Las Fallas à Valence, Espagne (n° 32) : la corrida. Sans doute contentera-t-il les lecteurs laissés pantois dans l'attente de ces explications.

Denis Lord reste fidèle à ses premières amours, la bande dessinée québécoise (toujours aussi mal connue), en nous parlant d'une exposition tenue au Musée du Québec, et d'une autre, à la Maison de la culture Frontenac (Montréal). À défaut d'avoir été l'année de la bd, 1997 aura au moins connu son été de la bd. Enfin, Sylvain Latendresse partage avec nous ses doléances d'artiste aux prises avec le CALQ.

Voilà donc un aperçu de ce que propose le présent numéro. D'ici le prochain, qui contiendra la suite et fin du dossier sur la Mauricie–Bois-Francs, espérons que les actions entreprises par le «rassemblement de novembre» porteront fruit...

32 - Las Fallas - Hiver - 1998

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Pour faire suite à notre éditorial du numéro précédent, nous demeurons aux aguets de propositions pertinentes qui contribueraient à une plus grande justice sociale de par le monde.

De plus en plus de commentateurs pointent à la mondialisation comme source de nos problèmes actuels. Cet ordre économique n’a donné jusqu’à maintenant que des situations d’exploitation horribles dans le tiers monde, en même temps que créé en Occident des pertes d'emplois, des fermetures de petites entreprises, dont découle une dégradation de la vie sociale. Pour satisfaire aux principes sacro-saints de cette mondialisation, qui prêchent la production à grande échelle et à moindres coûts, et ce à n'importe quel prix, de nombreux pays du tiers monde, trop heureux d’accueillir des investisseurs étrangers, ont instauré des zones franches où toutes les sales besognes sont effectuées par des sous-payés, en majorité des femmes. En effet, dans ces zones qui s'apparentent à des camps de travaux forcés, il n'existe aucune loi sur le salaire minimum, aucune sécurité d’emploi..., pas non plus de taxes à payer, et évidemment pas de normes environnementales «embarrassantes». Les situations créées sont tellement inimaginables qu’on ne dénoncera jamais trop les multinationales qui les entretiennent : à l’usine Bic de Bangkok, les travailleuses doivent assembler plus de 100 000 stylos par jour, sinon elles paient une amende; dans l’industrie de l’électronique, les employés développent de graves problèmes de santé à cause des substances toxiques utilisées pour souder les circuits électroniques et vérifier ces circuits dans des cuves elles aussi remplies de substances toxiques; Mattel Toys offre des compensations aux femmes qui acceptent de se faire stériliser pour réduire les interruptions de travail; Nike paie 30 $ par mois à ses employés en Indonésie; les entreprises Disney ne paient que 28 cents de l'heure en Haïti, alors qu'elles exhibent fièrement dans quelles conditions princières ont été traités les dalmatiens utilisés en tournage (Disney laisse aussi un montant aux gouvernements des pays hôtes pour s'assurer que les ouvriers récalcitrants soient intimidés ou «interrogés» par l'armée); la compagnie Levi fait travailler du monde 90 heures par semaine pour un salaire qui n'équivaut pas au prix d'une paire de jeans en Amérique; d'autres compagnies encore : Sears, RCA, General Electric, Sony, Lipton, Zenith, Singer, Union Carbide, Unilever... Les salaires trop bas obligent à travailler cent heures par semaine dans la plupart des zones franches de la Corée du Sud, de Taiwan, de Hong Kong, des Philippines, du Sri Lanka et autres. On ne parle pas ici de cas isolés, mais d’environ six millions de femmes du tiers monde, de moins de 30 ans, qui ont goûté à de telles conditions, puis qui ont été renvoyées par les multinationales, une fois «usées», malades, et non rentables [1]. Tout cela pour que les sportifs aient des chaussures de plus en plus performantes, que chaque enfant joue avec des douzaines de Barbie, pour que les derniers modèles d'ordinateurs soient remplacés par de nouveaux le mois suivant... En tant qu'Occidentaux, nous sommes bien heureux de bénéficier de cette surproduction. Mais le prix à payer par l'humanité en vaut-il la peine? Bien sûr que non.

Pour contrer de telles horreurs, des solutions ponctuelles sont à l'essai. Orientées vers un développement «local» à petite échelle, elles visent à stimuler un système économique le plus possible autosuffisant qui réponde aux besoins des individus et non à ceux des grandes entreprises.

Il s'avère en effet envisageable de remplacer l'importation par une production locale, pour répondre à certains besoins essentiels, pourvu toutefois qu'on trouve sur place les ressources et les habiletés nécessaires. Cela entraîne des frais d'exploitation et de transport moindres. Pour certains autres besoins, des échanges peuvent se faire entre communautés de taille semblable. Cette décentralisation crée plus de petites entreprises, donc davantage d’emplois sur place, près du milieu de vie des travailleurs, et permet en bout de ligne une distribution plus équitable de la richesse. Ce type de planification constitue une prise en charge par les individus de leurs propres ressources, une façon de rapatrier leur économie en réduisant leurs liens de dépendance avec les pouvoirs qui les contrôlent.

Plusieurs ouvrages donnent des exemples de telles expériences et de leurs retombées positives, entre autres, Entre nous. Rebâtir nos communautés de Marcia Nozick (Montréal, Éditions Écosociété, 1995). [Les expériences mentionnées proviennent surtout des milieux canadien et états-unien [2].] Pour nous, citadins, il est intéressant d'examiner les projets qui exploitent les ressources possibles à l'échelle des quartiers : centre de culture de légumes et d'élevage de volaille dans des lieux auparavant désaffectés; étonnante méthode de traitement des égouts par diverses espèces de plantes ou de poissons, intégré à des serres et une pisciculture (système qui, à petite échelle, se révèle moins dispendieux et plus efficace). À noter également ce projet de transformation de mines abandonnées en serres de légumes et de fleurs à Flin Flon (Manitoba), une éventuelle solution d'approvisionnement pour les régions nordiques. Établis dans plusieurs pays, les Systèmes d'échanges locaux (SEL) fonctionnent à partir d'une liste des savoir-faire et des marchandises des membres; on y fait le troc de biens et de services, autant de services de garde, que de comptabilité, de cours de langues, de rénovation, etc. Les Cuisines collectives de Dégelis, au Québec, fonctionnent selon ce système.

Qu'elles soient tentées dans le tiers monde ou en Occident, ces expériences ramènent à l'idée de souveraineté «populaire» dont nous avons déjà parlé, notamment à propos des régions du Québec. Cela présuppose un engagement social, sujet qui revient comme un leitmotiv dans le présent numéro. Par ailleurs, cette 32e parution de ESSE revêt un caractère particulier : on y retrouve un côtoiement de diverses tendances artistiques, un mélange de territoires, tant par la provenance des auteurs que des sujets traités. Beaucoup de place est accordée à des formes d’art populaire, brut ou traditionnel, pour des raisons qui, elles, sont très «actuelles», ainsi qu'à une écriture qui cherche à se renouveler formellement et qui puise beaucoup à l’expérience personnelle, parfois même à l’anecdotique.

Le DOSSIER sur les Fallas, événement artistique populaire tenu chaque année à Valencia, en Espagne, s'ajoute à notre série de dossiers à caractère international (après le Mexique, n° 26, et Cuba, n° 30). L’auteur, Paul Grégoire, a été impressionné par l’ampleur de cette manifestation sculpturale, par la présence d'un art à la grandeur d’une ville (art qui modèle toute la vie sociale des Valenciens, à l’année longue), et par le caractère de critique sociale des œuvres présentées. Ce dossier se distingue formellement des précédents, mais fait lui aussi un tour d’horizon qui englobe l’histoire et la situation politique actuelle, sujet des sculptures faites à Valencia.

Pour nous, Québécois et Nord-Américains, il est intéressant de nous pencher sur cette manifestation artistique, nous qui connaissons une flopée de festivals à chaque été. C'est l'exemple, en art, d’un événement populaire, à caractère éphémère, qu’il est difficile d’imaginer ici, vu l'obsession des artistes d'ici à laisser des traces durables. Le poids de l’histoire joue cependant en faveur de Valencia : ce festival a tellement marqué l’histoire de la ville, et il contribue aujourd'hui d'une façon si capitale à l'économie locale, qu’il ne serait plus possible de l’interdire, même pour des questions de sécurité. À la fin des Fallas, les sculptures sont brûlées sur place. Tout ce feu qui frôle les édifices ferait ici frémir tout inspecteur des incendies. Le feu est perçu chez nous davantage comme un élément négatif, destructeur, et non pas purificateur, comme à Valencia. En ce sens, il serait intéressant de comparer l'aspect «destruction-purification» des Fallas valenciennes avec la forme de destruction revendicatrice relevée dans l'art québécois, notamment en performance (voir la série d'articles parus précédemment dans ESSE à ce sujet) et celle observable aussi dans quelques-unes des œuvres présentées cet été 1997 au symposium d'Amos, celles-ci trouvant leur sens dans leur destruction. L'éclatement annuel valencien, ponctué de pétards et de feux d’artifice, ne serait pas non plus possible à Madrid où, par suite de nombreux attentats, la moindre explosion y est interdite, car elle créerait une panique instantanée. Une situation toujours «explosive» : encore récemment, l'assassinat commis par le mouvement séparatiste basque ETA a mobilisé 1,5 million de gens en colère à Madrid, et presque autant à Barcelone! La démesure est de tradition dans ce pays!

Devant les Fallas, célébration de l'éphémère mais combien fignolée, on ne peut s'empêcher de réfléchir à notre propre existence : en effet, on s'active sans cesse, puis on meurt...

Ce dossier traitant d'histoire, il y est question des Celtibères, qui furent les premiers à peupler l'Espagne. Curieusement, les revoici dans le dernier épisode de la BD Le chien de Sagres que nous livre Luis Neves (avec la collaboration de Denis Lord). Cet épisode boucle l’histoire débutée à Berlin (n° 23) et qui, après des détours sinueux par la Gaspésie et Montréal, se conclue à Sagres, dans une synthèse qui mêle le personnel et l'historique. Certains propos sur le Québec feront sourciller. Inutile de dire que nous nous en dissocions.

Poursuivant la veine hispanophone, deux MONTRÉALITÉS traitent de deux expositions où des artistes latino-américains côtoyaient des Québécois. André Seleanu rend compte de l'exposition Buenos-Aires/Montréal en y mêlant sa propre connaissance de l'Amérique du Sud. On a eu droit à un tout autre aperçu de l'Argentine, au dernier Festival de théâtre des Amériques (juin 1997), alors que la troupe De la Guarda a présenté la production la plus débridée du festival, Período Villa Villa, qui a créé une véritable expérience festive (et humide!) à l’Usine C! Malgré l’intérêt de l’exposition Cultures hybrides, œuvres de Mexico et Montréal, Johanne Chagnon souligne comment, dans ce cas-ci, la vision de la réalité montréalaise présentée oblige à se questionner sur la nature des relations à privilégier avec d'autres pays. On a beau être ouverts, il ne faut quand même pas que cela nie la particularité francophone du Québec. Lors du dernier Festival de jazz de Montréal, par exemple, on a accueilli à bras ouverts le groupe Cubanismo qui, dans ses présentations, n'en a eu que pour la langue anglaise, la foule n'ayant même pas eu droit à un petit bonjour en français. On aura besoin de grande vigilance, comme le resouligne la lettre adressée à Anne McLellan, la nouvelle ministre de la Justice (!) – chronique ACTION POLITIQUE –lettre qui dénonce les grossières manœuvres récentes du gouvernement fédéral.

De façon non préméditée, un article de ce numéro reprend le filon de l'art-thérapie abordé dans le dernier numéro. Ce qui semble indiquer un intérêt pour un art «autre». Lou Hillman, un États-unien du Michigan, parle d’une exposition qu'il a vue... à Paris, Art brut et compagnie. Alors que l'UQAM a mis sur pied un doctorat en études et pratiques des arts, cette exposition valorise l'apprentissage par soi-même et l'affirmation personnelle. Prendre les choses en main, à la mesure de ses moyens, voilà un thème qui rejoint les réflexions énoncées au début de cet éditorial. Complétant le texte de Lou Hillman suit une entrevue de Jacques Karamanoukian, lui-même artiste autodidacte et propriétaire d'une galerie spécialisée dans l'art brut, avec le commissaire de l’exposition Art brut et compagnie.

Il est intéressant d'avoir ainsi un point de vue différent en provenance des États-Unis, de la part d'individus préoccupés de questions sociales. La découverte d'un Paris politisé a surpris Lou Hillman, qui établit un parallèle avec sa propre expérience (éducation, milieu de travail). Le rapprochement art et politique fait également l'objet du texte de Sylvain Latendresse, qui se nourrit des réflexions de l'artiste états-unienne (tiens donc!) Adrian Piper. Celle-ci se dresse contre le manque d'engagement des artistes et la domination du marché, et propose d'adopter de nouvelles stratégies. Les propos de Jocelyn Fiset, qui trace un PORTRAIT de l'engagement social de l'artiste André Michel, rejoignent ceux de Hillman et de Latendresse. L'auteur traite de l’artiste derrière l'œuvre, toujours prêt à s'impliquer dans l'espoir de changer quelque peu le monde.

Après avoir fait connaître ses positions dans deux textes revendicateurs, dont l’un voulait secouer le discours actuel en art, Véronique Bellemare Brière plonge elle-même cette fois-ci dans le discours pour traiter de l'événement vidéo Allez rouler jeunesse!, un domaine qu’elle connaît, vu sa propre pratique de la vidéo (chronique MONTRÉALITÉS).

Enfin, deux articles offrent des «suites» à nos dossiers sur l’Abitibi-Témiscamingue et la Gaspésie. L'un relève des affinités, dirions-nous, troublantes entre deux auteures, Jeanne-Mance Delisle et Rose-Hélène Tremblay, déjà abordées dans les dossiers de leur région respective. L'autre fait connaître la maison d’édition gaspésienne Les Inéditions. À surveiller dans le prochain numéro : des articles sur des événements importants tenus en région, et une suite au dossier sur le Bas-Saint-Laurent.

NOTES :

1. Informations puisées, entre autres, dans diverses parutions de L'aut'journal (Montréal) et dans le livre de Joyce Nelson, Sultans of Sleaze, Toronto, Between the Lines, 1989.
2. Le terme «états-unien» ou «états-unienne», malgré sa construction boiteuse, est utilisé ici non de façon péjorative, mais pour désigner les seuls habitants des États-Unis, alors que l'appellation «Américain» ou «Américaine» devrait, selon nous, s'appliquer à tous les habitants du continent.

30 - Les arts et la liberté d’expression à Cuba - Printemps / été - 1997
Le comité de rédaction

[in French]

La parution du présent numéro nous donne, à ESSE, l'occasion de fêter notre «30e», non pas que la revue existe depuis trente ans, mais parce qu'il s'agit de notre trentième numéro. Dans le monde des périodiques culturels du Québec, franchir une telle étape vaut sûrement d'être souligné. Avec quel acharnement (et quel plaisir aussi!) nous avons réussi à tenir le coup jusqu'à maintenant. Que d'heures de bénévolat! Merci à tous ceux et celles qui nous ont épaulés depuis les débuts, anciens membres de l'équipe de production, collaborateurs de tous genres (auteurs, photographes et illustrateurs), et organismes subventionneurs. Et merci aux artistes et institutions qui font l'objet de notre curiosité et de nos interrogations. Et merci, cela va sans dire, aux lecteurs qui, d'un numéro à l'autre, justifient par leur intérêt les efforts déployés. Notre désir le plus sincère est que ces «amis» veuillent bien accepter de faire encore un bout de chemin avec nous.

Ce trentième numéro permet de faire un tour d'horizon de l'actualité socio-politique. Les dossiers de nos trois derniers numéros nous ont familiarisés davantage avec trois des régions du Québec; celui du prochain numéro portera sur le Bas-Saint-Laurent. Celui-ci, toutefois, fait une incursion hors frontières, correspondant ainsi à notre volet «international». Après un premier dossier de la sorte sur la pratique de l'art au Mexique (paru dans le no 26, printemps-été 1995), nous accostons à Cuba avec le DOSSIER «Les arts et la liberté d'expression à Cuba : une optique "révolutionnaire"», rédigé par Bernard Mulaire. Dans le contexte politique nord-américain, voilà un sujet peu banal.

Cet intérêt pour la situation à Cuba nous met en face de quelque chose d'Effroyable et de troublant. Pour la jeunesse contestatrice des années 60 (dont certains d'entre nous), il existait un autre système économique : en plus du capitalisme, il était possible de regarder du côté du socialisme. Nous ne savions pas alors, dans notre naïveté, que l'être humain reste humain et qu'il ne peut résister au pouvoir et à lui donner la forme de l'exploitation, mais notre vision était au moins enrichie par une possibilité autre. Quelle vogue a alors connue l'image du Che, compagnon d'armes de Castro! Combien d'affiches! Le Che symbolisait la lutte contre l'impérialisme américain, qui sévit toujours en Amérique latine. Même si nous ne vivions pas à Cuba, il nous semblait qu'il était donc possible pour les sociétés d'évoluer autrement.

Depuis l'échec des Expériences communistes (s’il y en a eu de véritables), nous — et les jeunes en particulier — n’avons plus d'alternative. De penser que le système économique capitaliste, basé sur le néo-libéralisme, est le seul qui puisse l'emporter nous laisse perplexes, comme pris de vertige devant l'abîme.

Les États-Unis, non satisfaits de maintenir un embargo commercial contre Cuba, ont voté la loi Helms-Burton qui permet de poursuivre en justice ceux qui commercent avec l'île. Il y a des limites à la bêtise. La CEE (Communauté économique européenne) ainsi que le Canada et le Québec ont réagi contre de telles prétentions. C’était le moins que ces puissances pouvaient faire, elles qui nous rabattent les oreilles avec leur mondialisation des marchés et leurs traités de libre-échange.

Ce dossier sur Cuba ne cherche pas à faire les louanges des grands projets étatiques, mais à sonder des œuvres d'artistes, certaines ayant été exposées en dehors du contexte gouvernemental. Elles posent la question de l'urgence, de l'urgence de dire, malgré les convenances.

Bien que nous n'appuyions aucunement l'impérialisme américain, en premier lieu à cause de ce qu'il nous fait subir ici même au Québec, la tentation est forte, pour nous, de préférer les avantages qu'offre notre système, contrairement au système cubain. Bien sûr, dans une société comme la nôtre, nous pouvons (presque) tout dire, mais nos dirigeants n'exercent-ils pas une censure en faisant la sourde oreille? En quoi cette situation serait-elle donc plus tolérable que la situation cubaine où rien ne peut être dit contre l'ordre établi?

Une grande question continue de nous hanter : aurait-il été possible que l'idéal cubain se réalise dans un contexte de «pleine» liberté, au sens que nous l'entendons en Occident, sans les restrictions conceptuelles «En faveur de/Contre» la Révolution, dont notre dossier évoque les paramètres? Ou est-ce là ne rien comprendre à la Révolution? Autres questions embêtantes : On rêve d'un monde sans impérialisme américain, mais pouvons-nous avoir l'assurance que l'humanité s'en porterait mieux? Une autre puissance ne chercherait-elle pas à s'imposer?

Après avoir traité d'exclusion (le but avoué de l'embargo américain), traitons d'équité. L'Équité pour éviter l'exclusion. Ce sujet a inspiré notre dernière ACTION POLITIQUE. L'équité salariale homme-femme est-elle possible au Québec? C'est parce qu'elle semble encore repoussée dans le temps que nous nous sommes adressés à Lucien Bouchard. Les prises de position de certains ministres de son gouvernement ne font que confirmer pour quelle classe sociale ils travaillent. Réponse : l'élite bien nantie. Pendant ce temps... «Quand il s'agit de chercher les moyens d'économiser, le gouvernement du Québec ne regarde pas à la dépense», comme le souligne de façon si juste Jacques Bérubé, dans l'article «25 chambres pour 4 mémoires», paru dans Le Mouton noir (Rimouski, septembre 1996), à propos des audiences publiques de la Commission sur la fiscalité tenues à Rimouski en septembre dernier. L'auteur y mentionne très précisément, et ironiquement, les détails des coûts d'une telle opération, dont les résultats restent à voir. Quel paradoxe pour une commission qui cherche à couper dans les dépenses publiques! Malheureusement, des exemples comme celui-là, on pourrait en citer à la tonne.

Le présent numéro contient plusieurs textes d'opinion. Michel F. Côté se prononce, dans la chronique OPINION MUSIQUE, contre l'Exclusion qui se pratique dans le milieu de la musique. Rappelons le contexte. La revue Circuit (consacrée à la musique du XXe siècle et subventionnée par la Faculté de musique de l'Université de Montréal) avait invité Michel ainsi que d'autres musicien-ne-s, notamment Joane Hétu, Jean Derome, Raymond Gervais et Danielle Palardy Roger, à soumettre des textes sur la musique actuelle. Ils et elles acceptèrent l'invitation et leurs textes parurent dans le numéro 2, volume 6 (1995). Or, à leur insu, d'autres s'étaient donné comme mission, dans le même numéro de Circuit, de démolir ce que ces intervenant-e-s font en musique actuelle. Le tout a constitué un «guet-apens total», de dire Michel, qui le dénonça dans le cadre d'une conférence. Nous publions ici le texte de sa communication.

Ajoutons rapidement, pour ceux qui sont peu familiers avec cette discipline, que la musique dite actuelle se distingue de la musique dite contemporaine. Cette dernière désigne plus spécialement la musique écrite, institutionnalisée, alors que la musique actuelle fait une place importante à l'improvisation et ne relève d'aucune école en particulier. En arts visuels également, on a vu l'apparition du terme «actuel» par opposition à celui de «contemporain», mais dans ce champ, la nuance dénote moins une consécration institutionnalisée qu'un moment historique. La période contemporaine commence vers 1960, alors que l'actuelle couvre environ les cinq années les plus récentes.

À la lecture des articles de démolition parus dans Circuit, on comprend que, pour les éléments conservateurs (tout particulièrement Jean-Jacques Nattiez, le rédacteur en chef), le monde d'aujourd'hui effraie, vu son système des valeurs bouleversé, et que, pour eux, la seule solution est de s'en tenir aux principes supposément universels du Vrai, du Bien et du Beau! À notre époque! Cela donne la berlue. Et, bien sûr, la musique actuelle, selon eux, ne saurait prétendre à ces principes. Faudrait-il donc hiérarchiser les pratiques et reconnaître le bien-fondé des guerres de chapelles? Avec un tel raisonnement, que l’on rencontre dans tous les domaines artistiques d’ailleurs, nous n’aurions nul besoin d’interventions extérieures pour justifier l’abandon du développement de pratiques novatrices ici!

Doit-on soupçonner, en ces temps de compressions financières, des facteurs économiques à la base de telles déclarations, visant, en fin de compte, à exclure des programmes subventionneurs certaines pratiques concurrentes? Un fait demeure, les subsides gouvernementaux rétrécissent. De telles attaques se multiplieront-elles à l'avenir, chacun essayant de sauver sa part du gâteau?

Véronique Bellemare Brière, quant à elle, déplore, dans la chronique OPINION CRITIQUE D'ART, à quel point le discours sur l'art est devenu «déconnecté». Comme nous l'avons signalé à plusieurs reprises, n'a droit de cité que l'érudition universitaire la plus hermétique. Le plus grave est de constater à quel point la prépondérance de ce type de discours provoque des Exclusions : ne sont subventionnés que les projets adoptant un tel discours; ne reçoivent des bourses que les artistes sachant manier ce discours (ou s'alliant à des conservateurs habiles). Tous les textes sont coulés dans ce moule : demandes, communiqués, résumés, critiques, comptes rendus... Il serait temps de laisser entrer un peu d'air frais dans ce bastion.

Il y a fort à parier que Jo, le personnage à qui Paul Grégoire cède la parole dans Alzheimer social (chronique GOSSAGE), souscrirait à cette idée. En effet, Jo a l'intention de se faire critique d'art!

Une autre forme d'Exclusion peut s'effectuer quand on ne tient pas compte du contexte, piège dans lequel serait tombé le Regroupement des centres d'artistes autogérés du Québec (RCAAQ), dont le congrès annuel avait lieu en juin dernier à Carleton, en Gaspésie. Pas chanceux, le RCAAQ se trouva alors sur le territoire même d'une artiste sensible à ces questions et à un moment où elle a décidé de ne plus se taire. Adrienne Luce, qu'on a pu lire dans notre dernier numéro (chronique OPINION GASPÉSIE), fait de nouveau des vagues en signant cette fois-ci le billet «L'artiste est un territoire». Son texte est une critique mordante de la bureaucratie qui, selon elle, met en péril l’art de recherche et risque de niveler le discours esthétique.

Ces textes d'opinion susciteront-ils autant de réactions que ceux du numéro précédent? En effet, nous publions trois DROIT DE RÉPLIQUE dans ce numéro. Sans harceler, nous avons toujours voulu que ESSE suscite la discussion. En publiant des textes polémiques, c'est presque inévitable. Nous sommes même étonnés qu'il n'y ait pas eu plus de réactions par le passé. On lira donc une réponse de Serge Fisette et une autre de Jacques Bérubé au premier texte d'Adrienne Luce (no 29), et une réponse (en deux volets) de Pierryves Angers au texte de Jocelyn Fiset (no 29) sur la dernière assemblée générale du Regroupement des artistes en arts visuels (RAAV), et au rôle de ESSE dans toute cette histoire.

Dans ce numéro, nous avons également droit à une autre tranche de la BD, Le Chien de Sagres, de Denis Lord et Luis Neves. Pour ceux qui ne le savent pas, Sagres est une ville du Portugal où se rend le héros de la BD. En cours de route (c'est le sujet des derniers épisodes), voilà qu'il se remémore un vidéo visionné à Montréal sur une pièce de théâtre montée en Gaspésie à partir de l'Histoire du Québec, de Léandre Bergeron. On l'a toujours dit : à ESSE, «on se souvient»!

De plus, ce numéro contient une chronique MONTRÉALITÉS rédigée par François Cliche qui traite des œuvres récentes de Manon Bertrand. François nous donne l'occasion de mieux connaître cette artiste dont il fut question dans le no 29 (expositions collectives à l'UQAM). En avril 1996, Manon présenta l'exposition La folle du logis à la galerie Circa. Au moyen d’installations, elle explore, selon l'auteur, «différents contextes dans lesquels la raison s’égare...».

Enfin, la chronique JOLIETTITÉS / MONT-SAINT-HILAIRITÉS porte sur l'artiste français Jean Prachinetti, qui montrait ses œuvres au Musée de Joliette ainsi qu’au Musée de Saint-Hilaire. À partir de ces expositions, Sylvain Latendresse propose un double voyage où il vagabonde entre les anges et les œuvres d’une part, et ses souvenirs et cogitations d’autre part.

Voilà donc l’essentiel du présent numéro. Dans le contexte social actuel, marqué par une torpeur collective et où l’absence d’idées nouvelles se fait cruellement sentir, nous osons croire, à ESSE, que les opinions émises et les informations transmises alimenteront quelque peu la réflexion, notamment en ce qui a trait à la pratique des arts au Québec.

29 - Lanaudière - Hiver - 1997
Le comité de rédaction

[in French]

LA RONDE DES ÉDITORIAUX ou se garder connecté avec la réalité

Revient le temps d’écrire un éditorial, de se pencher sur le marasme épouvantable dans lequel baigne le monde actuel, d’identifier une situation qui nous touche plus particulièrement à ce moment précis, d’en dénoncer le caractère injuste… Puis revient encore le temps d’écrire un autre éditorial en s’attardant cette fois-là à un autre problème… Traiter de l’indécente attitude des privilégiés de cette planète face aux démunis? Ou, plus près de nous, de l’incompréhension (ou du mépris) des dirigeants politiques face à la situation économique précaire que connaît une grande part de la population? Du déraillage incontrôlé dans lequel se complaisent présentement les anglophones au pays?

La tête peut commencer à nous tourner… Quel conflit choisir parmi l’éventail possible? Et quand on sait à quel point on ne peut se dire informés par la seule lecture ou écoute des médias… Servons-nous plutôt de notre tribune comme périodique culturel pour nous garder connectés sur cette réalité trop souvent méconnue, qui vit et se débat à côté du système en place, de «ce bord-là des choses», expression empruntée à Victor-Lévy Beaulieu.

Un exemple parmi tant d’autres et qui concerne les personnes assistées sociales, qui sont tout de même au-delà de 800 000 au Québec — phénomène collectif qui nous concerne tous: diverses mesures récentes ne font qu’appauvrir davantage les prestataires, dont une coupure de 30 $ par mois à partir du 1er avril dernier, pour les prestataires aptes «participants» — ce qui n’est rien non plus pour les inciter à développer leur employabilité. Les décideurs ont vraiment perdu le sens des réalités pour ne pas se rendre compte que 30 $ ne représentent pas le même montant pour tout le monde: ce n’est rien dans un portefeuille bien garni; c’est tout autre chose dans celui d’un soutien de famille déjà sous le seuil de la pauvreté.

Si, en tant que société, il nous faut tous faire des efforts pour pallier une mauvaise gestion antérieure, qu’on ait la décence, quand on coupe 30 $ à des individus déjà dépourvus, d’en couper au moins autant aux salaires des députés, d’en retrancher au moins autant dans les frais administratifs nécessaires pour gérer ces coupures, d’aller en chercher au moins autant en revisant les évasions fiscales permises, etc.

On pourrait mentionner aussi, parmi tant d’autre abus, l’abolition du barème pour les personnes aptes, ce qui représente une ponction de 10 % dans le revenu des assistés sociaux, et la nouvelle loi sur l’assurance-médicament, qui laisse aux personnes assistées sociales le soin de payer le premier 100 $ et 25 % des 800 $ suivants. Quel sera le coût social futur de telles mesures? Et que dire des coupures dans les services de garderie et de garde en milieu scolaire? Coupures annoncées par une ministre, elle-même mère de quatre enfants qui n’a sûrement jamais dû avoir recours à ces services!

Pourtant, si on considère un tant soit peu les ressources du Québec dans son ensemble, on s’aperçoit qu’il suffirait d’un léger déplacement, qui ne ferait pas souffrir les mieux nantis, pour que tous bénéficient d’un niveau de vie d’une décence minimum et que nul n’ait à passer des nuits blanches à angoisser sur son avenir. Est-ce trop demander? C’est à croire qu’on est toujours à une époque où le roi et sa cour vivaient grassement alors que le reste des gens crevaient de faim. Certes, ce n’est pas aussi tranché aujourd’hui, mais il n’en reste pas moins qu’une classe sociale, une «élite», liée au pouvoir politique et financier, se tient les coudes pour protéger et même augmenter ses privilèges et profits, au détriment d’une grosse part de la population qu’on accule à des situations économiques de plus en plus intenables. «On aurait tout pour être heureux», pour reprendre une petite phrase à l’allure cucu.

Profitons également de notre tribune pour souligner des initiatives d’individus qui n’en cherchent aucune gloire. Comme celle de Robert Bouvier, musicien, qui, devant l’état des berges du Canal Lachine, a décidé de ramasser une partie des cochonneries qui y traînent en quantité. Ce geste permet, entre autres, aux employés des compagnies environnantes de disposer d’un lieu agréable pour y passer leur heure de dîner. (Malgré toute notre bonne volonté, nous ne pouvons éviter «l’humain dans toute sa grandeur»: comme Robert n’a pas les moyens de se payer suffisamment de sacs verts pour l’ampleur de la tâche, il a fait appel à ces compagnies environnantes pour en défrayer une partie. Refus. Et pourtant, dix sacs verts, même au prix réguliers, ne reviennent qu’à 2,49 $. Bel exemple de «partage»!)

Profitons-en également pour signaler une production artistique qui fait place à certaines questions d’intérêt social: qu’est-ce qu’on fait? où est-on rendu? au niveau des relations homme-femme, au niveau du Québec, au niveau mondial… Tel fut le cas du spectacle qu’a écrit, et joué en mai dernier à la petite salle de l’Espace La Veillée, Nathalie Derome, avec la complicité de Drae Rival (batterie, guitare, chant, répliques…). Dans Des mots, d’la dynamite-théâtre en fore de femme, Nathalie Derome, comme dans ses autres spectacles, se permet une très grande liberté. Ce qui n’est as très fréquent; son audace stimulante est donc bienvenue. Le public embarque avec Nathalie et chante son refrain: "Des mots, d’la dynamite/ Des pétards wow wow/ Des pétards wow wow/ Des saint-simonaques / De jériboire."

Pendant ce temps, et avec comme fond les mêmes considérations…, un nouveau ESSE paraît…

En ce qui concerne notre intérêt pour les régions du Québec- notre projet à longue haleine du moment-, nous en présentons deux volets dans ce numéro. Tout d’abord, le troisième DOSSIER de sa série «La visite s’en vient», sur la région de Lanaudière. Pour ce dossier, Pauline Morier s’est concentrée sur le domaine des arts visuels et a rencontré des membres des deux regroupements d’artistes situés à Joliette. Comme lors des dossiers précédents sur d’autres régions du Québec, la réalisation de la page couverture a été confiée à une artiste de la région, cette fois-ci de Lanaudière: Suzanne Joly.

Le portrait culturel de l’ensemble du Québec que nous sommes en train de tracer, peu à peu, rejoint les réflexions énoncées plus haut. Les individus font preuve d’initiative et de détermination pour assurer le développement culturel de leur territoire, avec le plus souvent des moyens réduits; les décideurs, eux, bien assis dans leurs bureaux, ne saisissant souvent pas à quel point le contexte est déterminant, leur rendent la vie dure en appliquant des mesures (et des coupures) déconnectées. C’est une histoire à suivre: le prochain dossier de cette série portera sur la région du Bas-Saint-Laurent.

Nous espérons, de nos visites en région, susciter des échos, des textes. Nous avons de quoi nous réjouir. Le deuxième volet de la «section-régions» de ce numéro comporte en effet un texte d’opinion très percutant, un «texte-nécessité» d’Adrienne Luce, artiste en art actuel que les lecteurs et lectrices de notre dossier précédent sur la Gaspésie ont déjà rencontrée. Le texte d’Adrienne s’ajoute à ce qui a déjà été dit dans le dossier sur la Gaspésie — rien n’est exhaustif - et permet de mieux apprécier des réalités difficiles à cerner pour qui ne les a pas vécues «sur le terrain». Il reflète évidemment l’opinion d’une seule personne, mais une opinion bien formulée, qui se tient, et qui de plus — on le comprendra à la lecture — ne dispose d’aucun lieu pour s’exprimer. Il propose des réflexions d’intérêt qui débordent de la Gaspésie et contribuent au débat actuel au Québec sur l’ouverture et l’identité, la régionalisation telle que prônée jusqu’à maintenant, en y apportant une optique différente, justement à cause de son point d’origine. Nous pouvons ainsi continuer, avec ce deuxième texte que ESSE fait paraître sur la Gaspésie, à renouer avec cette partie de nous-même, cette partie du Québec trop souvent méconnue. Le texte d’Adrienne est l’occasion de découvrir non seulement une pensée, mais aussi une écriture qui se déploie comme une vague — un raz-de marée plutôt! -, toute en images puisées à la «maritimité». Pour Adrienne, dotée d’une expérience concrète d’aide-pêcheur, l’expression "prendre la mer" n’est pas seulement une figure de style!

Puisque nous nous intéressons aux régions et puisque nous parlons d’écart entre les classes sociales et de désinformatisation émanant des médias, profitons-en pour replacer certaines sonnées. En mai dernier a eu lieu ce qu’on a appelé la «guerre du crabe», menée à partir du Nouveau-Brunswick mais affectant la Gaspésie — conflit peu, et mal, médiatisé (à Montréal à tout le moins). Il faut préciser que cette guerre s’inscrit dans le contexte d’une mauvaise gestion fédérale, une gestion bureaucratique de la pêche: on a laissé piller la mer jusqu’à épuisement, jusqu’au moratoire sur la morue en 1993. Cette année, le ministère fédéral Pêches et Océans, principal responsable du marasme actuel, décide de redistribuer les quotas de crabe pour permettre à tous les pêcheurs d’avoir droit à l’assurance-chômage, accordant ainsi aux pêcheurs côtiers (homardiers et morutiers) une part attribuée auparavant aux crabiers. Dans cette «guerre», on retrouvait d’un côté des bien nantis, crabiers millionnaires, dont les chefs sont au Nouveau-Brunswick, et de l’autre, des moins bien nantis, c’est-à-dire les travailleurs des usines de crabes (propriétés de ces crabiers) et les hommes de pont de ces mêmes crabiers, ainsi que les pêcheurs côtiers, notamment les homardiers. Ici aussi, il y a eu désinformation, les homardiers étant indistinctement présentés comme étant tous prospères, alors que ceux de la Gaspésie — sauf quelques-uns — ne le sont pas. Les biens nantis, dont les avocats n’ont pas réussi à protéger leurs quotas, ont alors dit à leurs travailleurs, menacés de perdre des revenus : «Allez récupérer votre part du contingent chez les pêcheurs côtiers», c’est-à-dire chez d’autres moins nantis. C’est ainsi que deux groupes de moins nantis se sont battus entre eux, pendant que des bien nantis les regardaient faire à l’abri, sans jamais penser partager un peu de leurs profits. Pendant ce temps, ça brassait, et assez violemment, sur les quais en Gaspésie, où les pêcheurs côtiers sont en minorité. Cette situation, même si "locale", se répète à divers niveaux; elle est typique du climat actuel dans le monde du travail où il y a beaucoup d’insécurité, et où les solutions avancées défavorisent souvent les plus démunis.

Notre chronique ACTION POLITIQUE de ce numéro s’adresse à d’autres «déconnectés de la réalité» : le Conseil de liaison des Forces canadiennes qui invitait récemment notre "entreprise" à engager parmi son personnel (!) un ou des membre de la Force de réserve (!!).

On pensait bien que la saga entourant le Regroupement des artistes en arts visuels (RAAV) était terminée. ESSE y a déjà consacré un dossier (no 22) et un feuilleton qui s’est étalé sur les sept numéros suivants. On avait toutes les raisons de la croire : l’AADRAV, «ennemie» du RAAV, étant morte, et ses membres, issus du Regroupement des centres d’Artistes autogérés, ayant intégré les rangs du RAAV et s’en trouvant satisfaits. Mais c’était sans compter le désir de survie des «moribonds»! À lire dans le COUP DE GRIFFE de Jocelyn Fiset. Ce qui est dommage cependant, c’est que cette saga occulte les actions menées par le RAAV…

Dans un autre ordre d’idées, et sur un ton quelque peu différent des Alzheimer social déjà parus dans la chronique GOSSAGE, le personnage de Djo, créé par Paul Grégoire, se fait plus songeur, philosophe même… à sa manière bien sûr…

Ce numéro contient aussi un autre épisode de la BD, Le chien de Sagrès, de Luis Neves et Denis Lord. Ce dernier signe également une suite québécoise, et aussi juteuse, à son article sur l’auteur hollandais Willem (ESSE no 28). Il traite de Henriette Valium, ce Québécois qui persiste comme bédéiste depuis une quinzaine d’années, et dont vient de paraître un album qui regroupe sa production de 1990 à 1995, sous le titre de Primitive Crétin, chez Fantagraphics Books à Seattle. Le milieu de la bande dessinée québécoise a toujours été vivant, contre vents et marées, grâce aux individus qui continuent à en faire et à en publier. Récemment, quelques faits témoignent de cette effervescence : l’événement de bédé alternative Komikaze, réunissant une soixantaine de créateurs québécois et tenu pendant trois jours fin mai-début juin dernier à Montréal, et qui a fait l’objet de la page couverture (couleurs!) du journal Voir (Montréal), et de l’article qui va de pair; la réapparition de Yves Millet, des ex-Éditions du Phylactère, qui reprend du service et, nouvelle stratégie, ouvre la boutique FichTre!, rue Bienville à Montréal, consacrée aux bandes dessinées québécoises et européennes en plus de recommencer le travail d’édition avec Zone convective qui a déjà publié plusieurs titres, entre autres, Le midi de la nuit de Luis Neves (la suite des aventures de son héros Quinquim).

Dans la chronique MONTRÉALITÉS, le texte de Sandrine Martinet donne l’occasion de prendre connaissance de la production de plusieurs artistes montréalais, la plupart encore rattachés à l’UQAM. Et de constater quels sont les thèmes qui intéressent ces artistes, ainsi que les formes de pratique qu’ils privilégient.

Enfin le DOCUMENT de Johanne Chagnon sur la destruction dans la performance québécoise se termine avec ce numéro-ci. Mais ce filon sur l’histoire de l’art contemporain au Québec n’est pas épuisé pour autant. Nous avons bien l’intention de continuer à réserver une section de ESSE à notre histoire de l’art récent, souvent si près de nous qu’on en oublie la trajectoire. Le paradoxe de l’oubli instantané.

À ESSE, «on se souvient».

28 - Gaspésie - Automne - 1996
Le comité de rédaction

[in French]

Le poids moindre de l’exemplaire que vous avez entre les mains découle d’une décision de notre part de réduire le nombre de pages de nos numéros. Comme pour beaucoup d’organismes, les temps sont durs, et les ressources financières des instances subventionneuses se font rares. Pour le reste, notre énergie pour le projet que nous poursuivons depuis quelques années demeure la même. Il vaut mieux se rapetisser un peu, afin de résister à la tempête, plutôt que de trop se déployer et risquer de s’envoler à tout jamais. Par contre, le présent numéro de ESSE demeure aussi consistant que les autres. Comme du jus concentré. Les lectrices et lecteurs, eux, n’y perdront rien.

Après avoir visité la région de l’Abitibi-Témiscamingue, et, pour les fins du présent DOSSIER, celle de la Gaspésie, nous pouvons affirmer que nous avons un beau pays. Riche de toutes ses diversités. Il est toujours étonnant de voir à quel point, sur un même territoire, les réalités peuvent être différentes. Il y a bien sûr des similitudes, mais ce sont surtout les différences qui nous intéressent. Quelle diversité doit être celle de toute la planète!

Dommage que le Québec ait manqué sa chance, du moins pour le moment, de montrer au reste du monde qu’il est un pays et qu’il existe bel et bien.

Nos deux dossiers sur l’Abitibi-Témiscamingue et la Gaspésie nous amènent à des conclusions semblables. La même question est soulevée: qui peut décider ce qui est acceptable ou pas pour les autres? On semble avoir bien de la difficulté à laisser les autres exister tels qu’ils sont. Il est possible de reprendre la même réflexion qui s’appliquait à l’ensemble du Québec : pourquoi est-ce si difficile de le laisser exister? Oups! Comment oublier que l’économique mène le monde...?

On ne saurait bâtir un pays avec de grands territoires inhabités. Voilà un constat dont devrait tenir compte notre nouveau premier ministre, au début de son mandat. Nous le lui rappelons dans la lettre qui constitue l’ACTION POLITIQUE de ce numéro. Notre expertise est minime, peut-être, mais elle a la force de s’appuyer sur une réalité que nous avons vue.

Avec ce numéro se termine le feuilleton Les enclos mettant en vedette l’AADRAV et le RAAV, paru à chaque numéro depuis le n° 23, dans la chronique DOSSIER SUITE. Étant donné le resserrement que subit présentement la revue, nous n’allons pas prendre toute une page juste pour signifier ceci: l’AADRAV est morte, faute de combattants. Voici donc ci-contre la page que nous consacrons à ce dernier volet; elle est toute petite, à l’image de la mort en douce qui a emporté l’AADRAV. Pour marquer l’occasion, Pauline Morier s’est intéressée au parcours inhabituel de celle qui a assumé la présidence de l’AADRAV jusqu’à la fin, Lyne Robichaud (chronique ENTREVUE). Certes il existe toujours une autre version des faits. Ouvert au dialogue, ESSE accueillerait donc volontiers d’autres opinions sur le sujet. L’invitation est lancée.

Les deux MONTRÉALITÉS de ce numéro affichent une différence intéressante. Pour les fins de sa première collaboration à ESSE, François Cliche s’est fait les dents sur une installation complexe de Pierre Granche; il s’agit d’une œuvre savante d’un artiste bien coté auprès de nos institutions. Sylvain Latendresse, quant à lui, a adopté une approche toute personnelle, et s’est intéressé à l’apport discret mais important de l’artiste Yves Racicot à l’œuvre Le port. Deux implications artistiques différentes, deux approches différentes : le type d’œuvre détermine-t-il la façon de l’aborder, ou cela dépend-il de l’individu qui écrit?

Denis Lord nous fait mieux connaître le bédéiste hollandais Willem, dont l’influence se fait sentir sur plusieurs bédéistes montréalais. Souhaitons une suite montréalaise à cet article! Denis Lord signe également le scénario du 6e épisode du Chien de Sagres de Luis Neves. Pour le bénéfice des lecteurs et lectrices qui ne le sauraient pas, ou l’auraient oublié, cette BD relate toujours le visionnement du vidéo de la pièce de théâtre de Laure, montée en Gaspésie (tiens! tiens!) par Vincent et ses amis, et inspirée pour le texte de l’histoire du Québec selon Léandre Bergeron.

D’un ton plus humoristique se présente l’Alzheimer social de Paul Grégoire. Parions que plusieurs fouilleront leur dictionnaire, et leur tête, à la recherche de certains noms propres après lecture de cette chronique GOSSAGE. Enfin, ce numéro se termine avec le quatrième épisode du DOCUMENT sur la destruction dans la performance au Québec de Johanne Chagnon. L’auteure arrive au cœur juteux, et fracassant, de son sujet, c'est-à-dire l'analyse détaillée de performances avec destruction.

Voilà, pour le moment, les nouvelles en provenance du pays.

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