Pour un monde imparfait

Sylvette Babin
Panamarenko, Brazil (detail), drawing, 2004. Photo: courtesy of the artist

[In French]

[La utopia] está en el horizonte - dice Fernando Birri -. Me acerco dos pasos, ella se aleja dos pasos. Camino diez pasos y el horizonte se corre diez pasos más allá. Por mucho que yo camine, nunca la alcanzaré. ¿Para que sirve la utopía? Para eso sirve: para caminar.
Eduardo Galeano

Depuis l’Utopia de Thomas More, cette île administrée par un gouvernement idéal, la notion d’utopie a pris de multiples sens. Elle est devenue, dans le langage courant, chimère, illusion ou mirage, projet irréalisable ou vision politique irréaliste. Elle a été utilisée au nom ou au profit de grands idéaux, voire de grandes idéologies, plus ou moins légitimes, plus ou moins fécondes. Mais elle a aussi été, pour nombre d’individus, une source d’inspiration dans la poursuite d’une société plus juste et équitable. Modèle à imiter ou univers trop parfait ? L’utopie porte en elle une dualité qui ressort inévitablement dans les analyses qu’on lui consacre. Elle est tantôt associée à un idéal, sinon à atteindre, du moins à poursuivre; tantôt à une quête de la perfection qui se rapproche dangereusement de son antithèse, la dystopie.

Le dernier dossier de notre trilogie 20e anniversaire (passé, présent, futur) se penche sur ce vaste sujet qu’est l’utopie. Or, si auteurs et artistes étaient invités à proposer leur vision de l’avenir, on remarquera que les problématiques soulevées sont intimement liées à une réalité bien actuelle. L’utopie y est ainsi traitée à la lumière de ce qu’elle représente aujourd’hui, et mise en perspective avec notre contexte social et politique. Doit-on s’étonner alors que certains des textes publiés soient plus critiques et tracent des portraits assez sombres de la société ? Constat de l’échec des utopies modernistes et du leurre des micro-utopies actuelles; reproche d’un manque de visions utopiques; portraits de villes (américaines) subissant les contrecoups de la période post-industrielle; analyse de l’approche dystopique du cinéma de science-fiction… sont quelques-unes des propositions à lire dans ce dossier. Étrangement, nous constaterons que les points de vue les plus «eutopiques», l'espoir en une société meilleure, se trouvent surtout dans les projets d’artistes qui proposent des visions sociales alternatives, des actions liées à des tentatives d'ouverture sur l'autre ou des clins d'œil poétiques à l'utopie.

Il y a effectivement lieu d’espérer que le sens de l’utopie n’ait pas été complètement galvaudé, que cette utopie puisse encore motiver les réflexions et être la source de nouvelles idées pouvant mener à enrichir notre compréhension du monde, et, qui sait, à opérer des changements sociaux. C’est dans cet esprit que le groupe suédois SOC.Stockholm a créé, en 2001, le Utopian World Championship (www.soc.nu/utopian). Souhaitant initier des discussions «sur le statut des idées utopiques dans la société contemporaine», cette triennale invite les auteurs de toutes provenances à exprimer, sous formes d’essais, leurs visions utopiques. Dans son texte intitulé «A New World Disorder», le gagnant de la première édition, l’auteur T.R.O.Y., écrit : « By defining utopia as a process, we release ourselves from the pressure to find -and describe- the ultimate solution to all our problems in exquisite detail for all people in all places at all times. We also free ourselves from the trap of dogmatism and open ourselves up to a permanent ongoing dialogue with our environment (1). » C'est effectivement en approchant l'utopie comme un processus, et non comme un aboutissement, que l'on pourra créer un univers qui ne serait plus le lieu de nulle part mais bien le lieu d'échanges concrets. Transformer, pourquoi pas, l’île d’Utopia en archipel d’Heterotopia... Je récupère ici le terme hétérotopie utilisé par Michel Foucault (2) pour identifier non seulement cette idée des espaces autres, donc des espaces différents, mais pour évoquer aussi les espaces de l'autre, les espaces de la différence.

Par ailleurs, se libérer de la pression de l’Utopie et du désir de créer une société parfaite – qui, somme toute, sera toujours relative à la définition du bonheur, variable d’un individu à l’autre, d’une communauté à une autre – est à mon avis le premier pas vers une utopie réalisable. Et se libérer de la quête du bonheur absolu – souvent relatif à l’assouvissement des besoins que la société de consommation, le judéo-christianisme et autres doctrines ont concocté pour nous – serait probablement un pas de plus.

L’utopie est à l’horizon. Quand j’avance de deux pas, elle s’éloigne de deux pas. Je fais dix pas, elle se retrouve dix pas plus loin. J’ai beau marcher, je ne la rencontre jamais. À quoi sert l’utopie? Elle sert à ça, à avancer. Je sors probablement cette citation d’Eduardo Galeano de son contexte pour lui donner une portée plus poétique que politique. Elle est, à mon avis, la meilleure définition qui ait été donnée de l’utopie parce qu’elle exprime tous les possibles, parce qu’elle contourne toutes les barrières idéologiques liées à la quête d’un objectif idéalisé pour se concentrer sur le processus lui-même : Avancer.

NOTES :

(1) En définissant l’utopie comme un processus, on se libère de la pression de trouver et de décrire la solution ultime à tous nos problèmes en de menus détails pour tous les peuples, partout et en tous temps. On se libère aussi du dogmatisme, ceci nous permettant de nous ouvrir à un dialogue constant avec notre environnement. (Trad.)
(2) Il y a également, et ceci probablement dans toute culture, dans toute civilisation, des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui sont dessinés dans l’institution même de la société et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l’on peut retrouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables. Ces lieux, parce qu'ils sont absolument autres que tous les emplacements qu'ils reflètent et dont ils parlent, je les appellerai, par opposition aux utopies, les hétérotopies; […]. Michel Foucault, Dits et écrits 1984, «Des espaces autres» (conférence au Cercle d'études architecturales, 14 mars 1967), Architecture, Mouvement, Continuité, no 5, octobre 1984, p. 46-49.

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