À méga-entreprises, méga-ville

Johanne Chagnon

[in French]

L’occasion est bonne, puisque le dossier de ce numéro porte sur les pratiques urbaines, de parler de la toile de fond socio-économique sur laquelle agissent les artistes ayant choisi d’intervenir dans leur milieu immédiat, un environnement qui a sa vie propre, marquée par des phénomènes sociaux auxquels on ne peut échapper.

« Oubliez Djibouti, Samarcande et Guadalajara; Montréal a le plus beau nom (1). »

Bien que le dossier s’intéresse aussi à ce qui se fait à Québec et à Joliette, j'insisterai sur Montréal, là où j’habite. Et comment est-elle, ma ville ? Il est déplorable de constater qu'elle est gérée comme une entreprise qui cherche à se positionner sur le plan de la compétitivité, qui veut s’agrandir pour se tailler une place au palmarès des grandes villes du monde, et ce, au détriment des conditions de vie de la population. Nous vivons dans un monde tellement contaminé par la prédominante valeur économique, qui atteint aussi l’administration actuelle de Montréal : on est prêt à «vendre son âme» au plus offrant, à offrir des privilèges à quiconque (entreprise, promoteur) investira dans la ville et contribuera à son développement économique. Le processus des fusions municipales actuellement en cours suit le même courant : Montréal veut être parmi les méga-cités qui fournissent les ressources aux méga-entreprises pour que celles-ci concurrencent d'autres méga-entreprises appuyées par d'autres méga-cités (et leur méga-bureaucratie, pouvons-nous ajouter). Une ville conçue pour le profit privé.

« Dans un contexte global, parler de la Cité du multimédia à Singapour a un impact plus élevé que de parler de la rue Drolet (2). »

Les motivations sous-jacentes à ce projet de fusions municipales sont escamotées au profit d'autres arguments qui tentent de vendre l'idée à une population qui n'en retirera aucun bénéfice. On pense ici à cette phrase tirée de l’Alzheimer social de Paul Grégoire, publié dans ce numéro : « Fais-toi z’en pas, si Internet faisait pas l’affaire des riches, ça existerait pu. » On fait miroiter à la population d'éventuelles « économies » découlant des « rationalisations » opérées lors du processus de fusion. Ces économies ne seront évidemment pas faites sur le dos des bien-nantis et du personnel politique actuel des villes.

« [...] cette superbe agglomération de béton érigée par le capital étranger [...] Victoire de l'argent sur le sentiment, évolution fatale de toutes les grandes agglomérations, les villes contemporaines n'appartiennent plus à leurs habitants (3). »

Alors, où va-t-on couper ? La dette par habitant à Montréal est deux fois supérieure à la moyenne de celle des autres municipalités du Québec. Les coûts d'administration de la Ville de Montréal ont progressé deux fois plus vite que la moyenne des autres dépenses, car la gestion de Montréal est la plus onéreuse au Québec (salaires élevés des élus montréalais et frais élevés de la direction générale de la Ville et de ses huit sociétés paramunicipales financées, en dernier ressort, par la Ville elle-même). Les compressions budgétaires déjà effectuées par le passé ont eu pour principal impact une détérioration des services offerts à la population. Il y a de quoi s’inquiéter dans une société dont le gouvernement n'a pas voulu augmenter le salaire minimum de plus que d'un généreux (!) dix cents l'heure – le portant à 7 $– de peur de faire fuir les entreprises. 3,50 $ de plus par semaine par employé, de quoi ruiner une entreprise, effectivement! Alors qu’on estime qu’un parent vivant seul, avec un enfant, devrait gagner environ 12 $ l’heure simplement pour se maintenir au seuil de la pauvreté.
De nombreuses études ont prouvé que les frais augmentent avec la fusion des municipalités. Les employés municipaux syndiqués, quant à eux, sont inquiets pour leurs droits acquis. L'arbitrage prévu afin d'harmoniser les différentes conventions collectives ne pourra aboutir à des économies, mais au contraire à un nivellement des salaires par le haut : on ne convaincra jamais les employés mieux rémunérés de se satisfaire des conditions de ceux moins bien payés.

« Ô ville ! Tu vomis, tu craches sur la tête des sans-abri tes tonnes d'anhydrides et d'acides. Tu te pares d'édifices, tu brilles de tous tes feux sur le fleuve, mais tu es un faux bijou, ta richesse n'est que du toc (4). »

Pendant ce temps... Est-ce que ça va régler les problèmes majeurs d’exclusion d'une fraction de plus en plus importante de la population ? Pendant que les milieux financiers se pètent les bretelles à propos de l’expansion économique et de la chute du taux de chômage – à son plus bas niveau depuis une décennie –, il est clair qu’on ne peut compter exclusivement sur la croissance économique pour réduire de façon substantielle le niveau de pauvreté. Est-ce que ça va aussi réduire l'ampleur des besoins de logements sociaux à Montréal, à une période de surenchère des loyers ? Actuellement, il ne se construit que 500 nouveaux logements sociaux par an alors que les besoins sont estimés à 8000. Avec les nouvelles structures administratives du Montréal international, on peut craindre que la construction de logements sociaux ne soit reléguée aux arrondissements dont certains n’auront pas les ressources nécessaires pour se lancer dans de tels projets. Les promoteurs immobiliers vivent actuellement une période favorable, car une véritable politique de consultation publique n'existe pas à la Ville de Montréal depuis l’élection du maire Bourque. Cela n’est pas sans rappeler les tractations en coulisses de l’Organisation mondiale du commerce et celles en cours sur la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) – cette «étrange dictature» selon l'expression de l’essayiste française Viviane Forrester. Certains projets reçoivent l'aval municipal malgré des avis défavorables répétés de la part d'oganismes et de citoyens, comme celui des Habitations Chambord, rue Saint-Grégoire sur le Plateau. Parfois, il arrive que certains projets soient freinés, tel celui de la firme Canderel qui voulait édifier une tour de condos de 10 étages sur les flancs du Mont-Royal, mais il a fallu l’intervention de la ministre de la Culture qui a émis un avis de classement du terrain au Registre des biens culturels.

« Mais Montréal n'est pas que cela, c'est aussi la contagion ardente de son peuple, l'activité de milliers de vies remuantes exerçant leurs attirances, leur vigueur (5). »

Pendant ce temps... Plusieurs interventions artistiques font prendre conscience des failles dans le tissu urbain (situations sociales déplorables, quartiers ou édifices en voie de disparition, manque d'échange...) Les artistes peuvent agir en plus grande liberté car ce type de pratique, éphémère et ponctuelle, peut se passer d'infrastructure ou de permission. Comme il est souligné dans le dossier, les artistes qui créent une interaction avec le public réhabilitent, en quelque sorte, l'agora publique qui a disparu du milieu urbain, d’une manière plus efficace qu’une estrade avec micro. Quoique, il ne faut pas l'oublier, comme le rappelle dans ces pages Jacques Pelletier : « La liberté de l’artiste est l’envers glorieux de son impuissance effective dans un monde régi par des forces et des puissances sur lesquelles il n'a aucun contrôle et aucun pouvoir ». Il n’en demeure pas moins que ces interventions ont des visées autres qu'économiques ou de visibilité, et il est réjouissant de voir leur nombre, comme en témoigne, partiellement, le dossier de ce numéro.

« Montréal a le pouvoir de nous changer et sa mémoire est Rebelle à ce qui la poursuit elle s'amuse à jouer les Écarts (6) »

Il est révélateur de se pencher sur un aspect non abordé dans le dossier et de considérer l'évolution des rapports entre Montréal et les écrivains francophones — d'où cet éditorial émaillé de citations littéraires (ou presque!). Rien qu’entre 1885 et 1985, on compte plus de 600 romans dont l'action se passe, en tout ou en partie, à Montréal. D'abord, Montréal fait une apparition timide dans les textes de la fin du 19e siècle, marquée de crainte et d'attirance face à cette ville moderne naissante. Puis, au début des années 1940, les auteurs considèrent presque tous la ville comme étant «disparue», car ne leur appartenant pas en totalité, et se tournent vers son passé. Après un creux dans les années 1950, la décennie suivante questionne la ville : une revue comme Parti Pris en fait le lieu d'aliénation des Québécois, la ville-symbole des divisions géographiques, sociales et linguistiques. Mais en même temps s'élabore une relation étroite entre la littérature et la ville, une «double naissance». À partir des années 1960 et 1970, l'expérience de Montréal se vit comme lieu de l'autre, des autres, alors que la période est animée par les questions d'identité nationale. Le rapport du littéraire avec Montréal se modifie finalement dans les années 1980 et 1990, pour en arriver à construire un Montréal inventé, singulier – espace ouvert à la fiction –, pour en arriver à se l’approprier.

« Aucune ville ne survit sans le commenté fébrile, l'appétit ou la mélancolie de ses poètes, sans l'émergence de l'écriture. Littérature, voilà le fin mot qui fait exister une ville (7). »

À quand l’appropriation totale de ses conditions de vie ?

NOTES:

(1) François Hébert, «Montréal» (1989) reparu dans Montréal en prose. 1892-1992, présenté par Nathalie Fredette, Montréal, Éditions de l'Hexagone, 1992, p. 496.
(2) Propos de Bernard Landry, 11 mai 2000.
(3) Michèle Lalonde, «Montréal-in-Montreal» (1979) reparu dans Montréal en prose, p. 444-445.
(4) Daniel Gagnon, «Ô ma pauvre ville!», dans Montréal des écrivains, Montréal, Éditions Typo et UNEQ, 1988, p. 101.
(5) Marie-Claire Blais, «Montréal contemporain» (1978), reparu dans Montréal en prose, p. 470.
(6) Claude Beausoleil, «Sans fin Montréal», Montréal des écrivains, p. 18.
(7) Nicole Brossard, «Aura d'une ville», Montréal des écrivains, p. 42.

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