Manger c'est voter

Sylvette Babin

[In French]

Manger c'est voter (1)

« Le gâchis était étonnant et les circonstances consternantes. Des morceaux de viande à moitié mangés, des seaux entiers de légumes et de pains entamés étaient jetés comme des ordures et souillés par des feuilles de thé. J’ai rempli plus de cinq poubelles à ras bord de nourri­ture comestible. Et pendant ce temps, cinquante clochards attendaient à l’asile, le ventre à demi rempli du dîner de l’asile, composé de pain, de fromage et de deux patates parce que c’était dimanche. D’après eux, la nourriture était délibérément jetée plutôt que d’être redistribuée aux pauvres. »
George Orwell, Down and out in Paris and London (2).

Ce commentaire de George Orwell, écrit en 1933, était cité en exergue dans un texte de Jen Bunday sur le travail de l’artiste Lucy Orta. Cette dernière, constatant l’énorme quantité de nourriture jetée à la fermeture des marchés parisiens, avait conçu, en 1996, un projet où elle se joignait aux glaneurs pour recueillir une partie de ces denrées encore comestibles. Avec les fruits et légumes recueillis, Orta avait préparé des confitures et des conserves, puis orga­nisé une dégustation publique dans les Halles de Paris. Plus récemment, en Finlande, les artistes Jouni Partanen et Jyri Pitkänen, eux aussi préoccupés par l’incroyable quantité de nourriture jetée dans les poubelles des supermarchés, initient une série de performances où est récupérée la plus grande quantité possible de ces vivres pour préparer des repas au public. Friends of TrashFood pointe du doigt l’attitude des pays ­occidentaux qui, pour éviter de faire baisser les prix du Marché, n’hésiteront pas à jeter la nourriture aux poubelles ou même à la mer.

Dans ces projets motivés par l’indignation devant tant de gaspillage et dénonçant un système marqué par la surproduction (3), nous retrouvons une volonté commune de favoriser la rencontre. Il ne s’agit donc pas simplement de récupérer ou de redistribuer de la nourriture, mais bien d’inviter le citoyen à réfléchir sur le problème de l’excès dans la production alimentaire occidentale et sur les actions – ou inactions – aberrantes qui en découlent. Car 70 ans après Orwell, la ­situation ­semble tristement la même.

Se nourrir aujourd’hui ne relève plus essentiellement d’un besoin primaire lié à la survie du corps, ni d’un plaisir sensuel, ni même d’attitudes ou de dysfonctions psychologiques ou autres comportements provoqués par la pression des esthétiques. En réalité, toute réflexion autour de la nourriture nous renvoie directement à des notions éthiques, écologiques ou économiques et, plus que jamais, nos choix de consommateurs y sont liés. Manger est devenu un geste politique plus significatif que celui de voter. Que l’on parle de la malbouffe et de l’obésité, d’agriculture biologique, de pesticides et d’OGM; que l’on parle d’environnement avec les mégaporcheries, avec l’eau de moins en moins potable et avec l’exploitation excessive des nappes phréatiques (4); que l’on parle de commerce équitable ou encore de la faim toujours existante autant ici qu’ailleurs, chaque aliment ou breuvage que l’on ingurgite convoque maintenant notre conscience citoyenne. Aussi, dans tous ces enjeux agroalimentaires où, par exemple, l’on dénoncera, et à juste titre, les méfaits de l’OMC, on devra constater que si ledit citoyen ne change pas ses habitudes de consommation, les revendications perdent une partie de leur sens. Lors d’un récent passage à Paris, dans le cadre du Forum Social Européen (FSE), je discutais avec mes hôtes des éventuelles raisons pour lesquelles un si grand nombre de consommateurs français se positionnent contre les OGM comparativement à la rareté, semble-t-il, des produits de commerce équitable disponibles sur les tablettes. La réponse nous a paru évidente : l’individu reste encore plus préoccupé par ce qu’il met dans sa bouche que par ce que son voisin ne met pas dans la sienne (5). Nous parlions de la France parce que nous y étions, mais est-il nécessaire ici de rappeler que ce constat s’applique partout ?

Les manifestations populaires, les mouvements alter-mondialiste, les forums sociaux sont les témoins d’un ras-le-bol croissant envers certains effets de la mondialisation – tous ces gens posent-ils quotidiennement des gestes concrets? Si les milliers de ­personnes présentes au FSE consommaient, du moins en partie, des produits de culture biologique et de commerce équitable, si elles pratiquaient régulièrement les habitudes de consommation proposées par la sociologue Laure Waridel (6), peut-être serions-nous en mesure­ d’espérer des changements plus profonds.

L’art n’est certainement pas à l’écart de ces diverses préoccupations. Entre les mains des artistes, la nourriture est devenue matériau d’art, œuvres ou actions motivées par des réflexions esthétiques, conceptuelles ou engagées, métaphores d’attitudes psychologiques ou prétextes à la rencontre et à la convivialité. Et ces pratiques foisonnent, certaines remplaçant le matériau traditionnel par des produits alimentaires (robe de viande de Jana Sterbak, sculptures de chocolat de Janine Antoni et Christine Lebel ou celles de sucre d’orge de Louise Viger, tableaux de beurre d’arachide de William Pope L., etc.), d’autres utilisant la nourri­ture comme véhicule (les installations/performances de Massimo Guerrera, les curry thaï de Rirkrit Tiravanija). Dans certains cas, on laissera tomber l’aliment comme matière première pour mettre en scène le concept même de nourriture, par exemple en transformant des substances habituellement « non comestibles ». Je pense évidemment à la célèbre Messe pour un corps de Michel Journiac qui, en novembre 1969, prépare du boudin avec son propre sang pour l’offrir en commu­nion au public. Et plus récemment, aux expériences biotechnologiques qui mèneront notamment les artistes Oron Catts, Ionat Zurr et Guy Ben-Ary à créer, en 1996, le projet Culture Tissulaire & Art (TC&A). Utilisant les méthodes de production d’organes bio-artificiels, ces artistes ­fabriquent des sculptures semi-vivantes, poussant l’idée jusqu’à la création d’organismes comestibles dont le « steak de grenouille semi-vivant » : des muscles squelettiques de grenouille cultivés à partir d’une biopsie de l’animal « qui vit dans la galerie à côté du “steak en croissance” (7) ».

Si l’utilisation de la nourriture comme matériau est apparue, dans la première moitié du 20e siècle, avec la volonté de rapprocher l’art de la vie, on peut constater aujourd’hui que cette tendance persiste et ­coïncide de plus en plus avec des formes d’engagement social ­communes à celles de nombreux citoyens. De plus en plus d’artistes cherchent à soulever des débats et à créer des liens significatifs avec le public. Et, puisque de tous les temps le rituel du repas est ­le lieu de ­rencontre et d’échange le plus commun, c’est souvent par ­l’activité commensale et le partage de nourriture que ces artistes se manifestent. Pensons notamment au projet L’État d’Urgence de l’ATSA qui, une fois l’an depuis 1997, offre de la soupe à la population des sans-abris et, tout récemment, le Banquet Cochon où un repas gastronomique était concocté pour eux. Poursuivant la série ­d’actions/repas amorcée avec Friends of TrashFood, le duo Partanen et Pitkänen, dans le cadre du Forum Social Européen (8) présentait la perfor­mance The last and the first supper, alliant la nourriture aux notions de partage et d’entraide. Les deux artistes ont d’abord réinvesti la totalité de leur cachet (un total de 560 Euros) dans un buffet préparé par un restaurateur parisien et servi sur la place publique. Après avoir partagé ce repas avec la collectivité, ils ont mit le feu à tout ce qu’ils possédaient (vêtements et bagages), invitant ensuite le public à les aider à se revêtir en leur offrant un de leurs vêtements (9). Ce qui a été fait.

Ce dossier Nourritures présente un regard sur différentes approches artistiques de l’utilisation de la nourriture, mais propose aussi, comme il en était du numéro précédent, quelques textes s’intéressant à des enjeux sociaux, dont ici la production et la consommation alimentaires. Ainsi nous observerons de plus près les différentes raisons qui incitent la population à changer ses habitudes de consommation, et les choix qui en découlent, au profit notamment de l’alimentation biologique et de l’agriculture soutenue par la communauté (Deglise). Nous découvrirons aussi le mouvement Slow Food, prônant la qualité et la bio­diversité à travers un renouvellement des plaisirs de la table. Réfléchir sur la ­nourriture nous amènera aussi à prendre conscience de son absence, à ­travers le phénomène de la faim comme sujet de recherches artistiques (Paré).

* * *

Vous remarquerez certainement l’absence de la chronique de Sylvie Cotton. Après les séries Butiner, Mutiner et Lutiner, notre ­collègue prend une pause d’écriture pour nous revenir, nous l’espérons, à travers d’autres articles savoureux.

Ce 50e numéro prépare l’entrée de esse dans son 20e anniversaire. Pour souligner l’événement, nous avons réactualisé notre logo en revenant à la version acronyme originale. Fidèle à notre volonté de faire de esse tant un outil de réflexion qu’un objet d’art témoin de la créati-vité de ses collaborateurs, notre image continue de se ­transformer.

NOTES:

(1) Titre inspiré de la maxime populaire de Laure Waridel, « acheter c’est voter ».
(2) Citation tirée du catalogue Process of transformation, de Lucy Orta, éd. Jean-Michel Place, Paris, 1998, p. 117.
(3) Orta avait initié son projet suite à un geste de protestation des agriculteurs français contre les quotas les menant, à l’été 1996, à jeter des tonnes de fruits dans les caniveaux. Une situation qui n’est pas sans rappeler l’équivalent québécois en 2002, où des producteurs laitiers, toujours à cause des quotas à respecter, avaient déversé des milliers de litres de lait dans les égouts. Un geste révoltant en effet, bien que les producteurs sont parfois aussi les victimes d’un système défaillant. L’Union Paysanne, qui remet en question les méthodes de production industrielle et la pertinence, pour les petits producteurs, du système actuel de gestion de l’offre, propose des solutions de rechange à ces problèmes de surplus (par exemple, la léga­lisation de la vente de lait cru à la ferme) mais l’association, qui tente toujours d’être accréditée, ne fait encore que peu de poids dans la balance.
(4) La situation de « l’or bleu », notamment avec les projets actuels de privatisation, est un dossier à suivre de près. Voir à ce sujet À bâbord!, no 2, nov-déc 2003, ainsi que le documentaire de Robert Monderie : La loi de l’eau, et visiter le site : www.eausecours.org.
(5) L’iniquité dans le commerce mondial fragilise le niveau de vie de nombreux producteurs et individus. Pour eux le choix de consommer ou non des OGM est même totalement occulté par leur précarité financière : « Les producteurs de café, pour la plupart de petits actionnaires, vendent présentement leurs grains pour beaucoup moins qu’il n’en coûte pour les produire. », Alternatives, Vol. 9, n° 10, juillet-août 2003.
(6) Des conseils simples mais intelligents sont proposés dans son livre, L’envers de l’assiette, réédité par Écosociété. On y trouve une foule d’informations sur les produits que l’on consomme et sur les conséquences médicales, économiques et environnementales de nos habitudes alimentaires. Waridel y prône l’attitude des 3NJ (nu, non-loin, naturel et juste), pour parler notamment du suremploi des emballages, du transport excessif des aliments par l’exportation/importation, des effets néfastes des pesticides et enfin du commerce équitable.
(7) L’art biotech, Filigranes Éditions, 2003, p. 26.
(8) L’édition parisienne du FSE incluait de nombreuses manifestations artistiques dont un volet art et performance chapeauté par l’Association Pour un Monde Meilleur, une association d’actions artistiques fondées en 1994 à Marseille, par Pierrot Bidon (fondateur du cirque Archaos) et Maria Mouriès E. « L’AP2M prône les valeurs d’une démocratie culturelle directe, par la rencontre entre les artistes et les habitants des quartiers, des villages, à travers un processus de création individuelle et collective partagée ».
(9) Précisons que, du feu, seuls ont été épargnés les cartes d’identités, les billets d’avion pour la Finlande, un appareil photo, un téléphone cellulaire et une brosse à dents, ainsi que deux faux billets de train interrail, nécessaires à la suite du projet : un déplacement vers la Slovanie.

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