Éditorial no 35

Le comité de rédaction

[in French]

Comment ne pas parler encore des ravages de la mondialisation? Les conséquences du discours économique que prônent avec autant d’ardeur ses adeptes font en sorte que les êtres humains ne sont pas considérés comme des personnes à part entière, mais comme des ressources qui doivent être rentables : par leur travail, par leur capacité à consommer. Dans un tel contexte, si on n’est pas un consommateur solvable, on n’est rien. Ce qui enlève ainsi voix au chapitre à un nombre grandissant de personnes.

Le nombre de fusions entre grandes entreprises et d’acqui-sitions s’accroît sans cesse, entraînant des coûts qui ont atteint un total de 1 600 milliards de dollars en 1997 (source : Le monde diplomatique, juin 1998). Cette ivresse des fusions fait en sorte que non seulement on procède à des licenciements massifs, mais on élimine ce qui n’est pas suffisamment rentable. Un exemple : les fusions dans l’industrie pharmaceutique — une des plus profitables au monde — ont fait en sorte que cette industrie s’est retirée de la recherche sur le vaccin contre le paludisme, parce qu’il n’existe pas un marché suffisant pour rentabiliser les investissements. Cette maladie menace pourtant 40% % de la population mondiale, dans environ 90 pays, et plus d’un million de personnes en meurent chaque année en Afrique (9 cas sur 10). Ce nombre va en augmentant, dépassant même ce qu’il était il y a 30 ans. En 1997, le paludisme a provoqué autant de morts en un an que le sida en 15 ans. Les dépenses consacrées à la recherche sur le paludisme se sont élevées à environ 65 $ par victime alors qu’il en faut plus de 3 000 $ dans le cas du sida. L’industrie pharmaceutique dépense pourtant près du milliard de dollars en publicité et en lobbying et, en deux ans et demi, a consacré 100 milliards de dollars pour se restructurer. Voilà un exemple, là comme dans d’autres domaines, de ce qui arrive quand le secteur privé est responsable du développement du mieux-être. La même course démente aux profits touche le Québec, notamment en ce qui concerne la privatisation de l’eau potable. À Montréal, il faudra surveiller aux prochaines élections quel candidat est acoquiné avec une firme dont le dessein est de vendre notre eau (la vigilance s’impose puisqu’un élu peut toujours aussi changer d’opinion en cours de mandat...). Le résultat de cette élection sera très déterminant à cet effet.

Un espoir? Les krachs se font de plus en plus nombreux, conséquence de cette opération économique mondiale. Ont déjà été touchés le Mexique, l’Asie du Sud-Est, le Japon et la Russie. Mais ne nous faisons pas d’illusions : l’être humain a toujours eu l’art de se donner les pires solutions de rechange.

Mais pour le moment, les conséquences douloureuses des manœuvres de ces entreprises titanesques — aux chiffres d’affaires parfois supérieurs au produit national brut de nombreux pays — sont que celles-ci détiennent le véritable pouvoir de décision pendant que le pouvoir des États rapetisse à vue d’oeil, avec les effets que l’on connaît sur les acquis sociaux. En fait — réalité plus alarmante —, les dirigeants, qui publiquement se disent impuissants, sont les complices de ces entreprises qui souhaitent une réduction des dépenses publiques.

Il n'est pas croyable que les firmes multinationales jouissent d’autant de pouvoir. La conception de l’Accord multilatéral sur les investissements (AMI) que veulent conclure 29 des pays les plus riches du monde vient en fait entériner ce qui se passe déjà. Passera, passera pas? Le seul fait d’avoir conçu un tel accord et de penser pouvoir l’imposer dépasse l’entendement. L’AMI conférerait aux multinationales le même statut que les États au niveau du droit international. Selon les dispositions prévues — qui ne vont qu’à sens unique —, ces multinationales disposeront du droit de poursuivre les gouvernements, et ce aux frais des contribuables (!), si elles se sentent lésées de leur «droit» de bafouer les lois régissant les conditions de travail ou les normes environnementales. En retour, l’accord ne reconnaît pas aux gouvernements le droit de poursuivre les entreprises étrangères établies sur leur territoire si celles-ci violent les droits de leur population. Il n’est pas étonnant qu’une rencontre des représentants des pays négociants cet accord, tenue à Montréal en mai dernier, ait suscité une manifestation brassante et 99 arrestations. Le gouvernement américain, qui entérine les subventions accordées par Washington au Fonds monétaire international (FMI), assortit son accord de conditions qui ressemblent aux dispositions de l’AMI. Le FMI ne pourrait prêter aux pays que s’ils s’engagent à ne pas menacer les multi-nationales. Oui, nous sommes en état de guerre. La guerre se fait aujourd’hui à un autre niveau, et est actuellement menée et gagnée par les entreprises planétaires.

Des petits noyaux de résistance s’échinent un peu partout dans le monde. Au Québec, où la culture demeure fragile, la Coalition pour la diversité culturelle (regroupant 12 organismes) milite en faveur d’une clause d’«exception culturelle» dans le cadre des négociations de l’AMI. Dans une autre perspective, le Rassemblement pour une alternative politique (RAP), dont ESSE a déjà parlé dans ses deux derniers éditoriaux, participera à la prochaine campagne électorale en tant que mouvement, et non en tant que parti politique, tel qu’il a été décidé lors de son congrès de fondation en mai dernier — ce qui avait été le sujet de plusieurs discussions et articles avant le congrès. Un congrès spécial est prévu à l’automne pour étudier une proposition de projet de société. On peut cependant émettre des réserves face à l’avant-projet de manifeste idéal du Rassemblement, justement trop parfait pour être vrai, dans lequel on a droit à une liste de voeux pieux, justes certes, mais comme ceux que pondent tous les partis ou mouvements politiques. Mais l’action du RAP sera importante. Lors des prochaines élections au Québec, nous aurons droit à un duel Bouchard-Charest qui tous deux, pour s’attirer le monde des affaires, nous serviront une surenchère de promesses de privatisations, de déréglementation, de réduction d’impôts pour les plus riches et pour les entreprises.

Dans ce contexte politico-économique où l’on parle d’échanges à l’échelle internationale, ESSE, fidèle au domaine qui est le sien, s’est intéressée à un réseau d’échanges artistiques, le Perform-ance/ing Arts Network (PAN), objet du présent DOSSIER. Malgré son appellation anglophone, le PAN résulte pourtant de l’initiative de deux artistes français et regroupe des intervenants du Japon, de Pologne, de la Croatie, de l’Italie, de France et du Québec, auxquels se joignent à l’occasion des invités d’Angleterre, d’Allemagne et de la République Tchèque. Comme quoi la langue anglaise joue le rôle de dénominateur commun! Ce dossier n’est pas de même nature que les dossiers précédents, à base d’entrevues. Outre certaines considérations générales, il s’attarde plutôt à certaines productions plus significatives présentées lors de deux manifestations récentes du réseau, afin de donner un aperçu de la teneur des œuvres de ces événements qui se disent «alternatifs». Cela donne un dossier à deux voix : Sylvette Babin traite d’un festival tenu en France au printemps dernier et Jocelyn Fiset d’un autre tenu en Pologne à l’automne précédent. Le lecteur sera à même de déterminer en quoi les origines différentes de chaque artiste, le caractère particulier à chaque culture, influent sur le travail, les conditions et les moyens de production. Il faut dire que les artistes rassemblés lors de ces manifestations, bien aux faits des courants internationaux, partagent des affinités et des types de pratique semblables, notamment la performance.

Espérons que l’ouverture à l’autre dans sa différence finira par éliminer bien des préjugés, à tout le moins l’indifférence. Les deux articles de Johanne Chagnon, qui traitent pourtant de productions dans des disciplines différentes, convergent vers une même réalité de notre monde : l’extermination systématique de groupes indésirables. Le premier, qui analyse une choré-graphie de Guylaine Savoie, traite des Tsiganes qui perdent leur identité en perdant leur mode de vie particulier, victimes de l’ordre économique actuel parce que «non solvables». Le second article s’intéresse à un film documentaire de Danièle Lacourse et Yvan Patry sur le génocide au Rwanda en 1994. La sortie en mai dernier du disque de la musique du film, composée par René Lussier, est le prétexte pour reparler de ces faits dont on ne parlera jamais assez. Nous ne voulons pas, à ESSE, faire dans l’actualité «jetable après usage». D’ailleurs, le propos du film tourne autour du fait que l’exemple du génocide nazi n’a pas empêché que se produise un autre holocauste. Alors, parlons-en! Tout comme pour l’exemple du paludisme mentionné plus haut, ce problème touche un pays d’Afrique. C’est pourquoi la communauté internationale ne s’est pas empressée, comme lors d’autres conflits, pour empêcher que le génocide se produise, malgré qu’elle était bien informée des préparatifs. Vers quoi notre planète s’en va-t-elle? Vers un monde dans lequel on élimine les «saletés»? Et selon quels critères?

Face aux problèmes nombreux qui assaillent notre monde, certains individus essaient de contribuer par une forme d’enga-gement sur le terrain, par des actions concrètes. C’est ce que fait depuis trois ans Alain Veilleux du Cirque du monde auprès de jeunes démunis, au Chili et au Brésil, ce dont parle Denis Lord. Touchant au rôle social véritable que l’art – — dans ce cas-ci, l’art du cirque – — peut jouer quand il descend dans la rue.

Le mot «alternatif» est un mot bien galvaudé aujourd’hui. Manon Morin, à la suite de son expérience en tant que pigiste, notamment à l’hebdomadaire Ici (Montréal), dénonce le sort réservé aux journalistes dans les médias qui disent relever de cette nouvelle religion. Or, ces journaux n’ont d’alternatif que l’intention : leur mode de fonctionnement reprend les mêmes schémas d’efficacité économique propre actuellement aux consortiums économiques et traite leurs pigistes assez cavalièrement. Dans le cas d’Ici, on n’a pourtant pas affaire à un journal indépendant qui tire le diable par la queue, mais à une grosse entreprise, Québécor. Ça ne grugerait pas tellement dans leurs profits que de traiter leurs pigistes avec un minimum de respect! Mais avant que les choses changent en profondeur...

Parler du statut de l’artiste en arts visuels, c’est tenir compte inévitablement du contexte économique mondial, dans lequel, comme nous l’avons déjà mentionné, insuffisamment rentable rime avec quantité négligeable. Et les artistes, avec leur revenu annuel, entrent dans cette catégorie, ce que rappelait, entre autres, Johanne Chagnon dans le texte qu’elle livrait lors d’un débat organisé par le Regroupement des artistes en arts visuels (RAAV), et que nous publions ici. Dix ans après l’adoption de la Loi 78 qui vise à améliorer les conditions matérielles des artistes, on peut se demander si l’État a véritablement la volonté de soutenir ses artistes ou n'est pas plutôt en accord avec les visées des leviers économiques suprêmes.

L’artiste gaspésienne Adrienne Luce nous revient dans ce numéro avec un autre texte salé, en réaction à l’opposition qu’a suscitée un projet d’André Fournelle pour le site du Rocher Percé. L'auteure soulève des réflexions sur la manière d’envisager l’écologie et le tourisme, qui affrontent celle des fonctionnaires et intervenants gaspésiens, et qui élargissent le débat entourant l’intervention projetée par André Fournelle. Elle soulève aussi une question éthique : la non-reconnaissance du travail des artistes. Ce travail de défense se fait partout, difficilement, mais encore plus en territoire gaspésien où le bassin d'artistes est restreint. Espérons que la diffusion de sa prise de position donnera du poids à la défense du projet d’André Fournelle et qu'il aura la chance de prendre forme ailleurs que sur papier.

De l’Abitibi-Témiscamingue nous vient une collaboration France Lachaine-Michel Guay, sous la forme — exceptionnelle dans ESSE — d’une envolée de nature poétique à partir d’une exposition de l’artiste Carole Wagner (France Lachaine et Carole Wagner furent abordées lors de la préparation du dossier Abitibi-Témiscamingue; voir ESSE n° 27, automne 1995). Les deux auteurs participaient, avec quatre autres artistes de l’Abitibi-Témiscamingue, à une exposition à Roskilde au Danemark, en août 1998, dans le cadre du 1000e anniversaire de cette ville. Ce projet d’exposition est une des suites du Symposium en arts visuels de l’Abitibi-Témiscamingue tenu à Amos l’été dernier (et traité dans ESSE n° 33, hiver 1998).

Véronique Bellemare Brière fait connaître le travail d’Hélène M. C. Prat, composé de toutes petites pièces, en l’occurrence des «larmes». L’exposition qui en est résultée est le fruit d’un processus étalé dans le temps, qui demandait l’implication d’autres personnes en cours de route. L’auteure a vu dans cette production artistique la rencontre d’éléments opposés, «le chant des extrêmes». Quant à Manon Morin, elle s’est intéressée à une installation récente de Josée Dubeau qui elle aussi joue sur des extrêmes : la machine et l’être humain, en particulier le corps féminin.

Sylvette Babin a rencontré à Paris l’artiste français Claude Lévêque, dont nous pouvons à nouveau voir le travail à Montréal à l'automne 1998 puisqu’il est un des invités de la 1ère Biennale de Montréal organisée par le Centre international d’art contem-porain (CIAC). Cet artiste a participé entre autres à l’événement Panique au faubourg, organisé par Quartier Éphémère à Montréal (voir ESSE n° 33, hiver 1998).

L'Alzheimer social de Paul Grégoire prend cette fois-ci une tournure différente : le lecteur s'y trouve impliqué, devenant malgré lui un des personnages de l'auteur facétieux.

Terminons en rappelant, à la suite du décès de Serge Lemoyne, l'article que celui-ci avait fait paraître dans ESSE n° 11 (automne-hiver 1988) et intitulé «Qui a peur de Paul-Émile Borduas? Borduas n'ira pas à Toronto». Lemoyne y dénonçait avec force et émotion l'incapacité pour l'art québécois de percer nos frontières. Défendant du même coup son propre sort et celui de tous les artistes québécois. Fidèle à ses convictions, il souhaitait souligner en 1998, outre le 50e anniversaire du Refus global, le 30e de l'Opération Déclic qui reprenait les revendica-tions des automatistes. Pour que notre histoire ne soit jamais oubliée. Tout comme il faut que Serge Lemoyne reste toujours dans notre mémoire.

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