Le canular est un canular

Sylvette Babin
L'art est un canular, promotion of the movie Rechercher Victor Pellerin, 2006. Photo: courtesy of Atopia Distribution

[In French]

Le canular est un canular

Remarqué pour l’humour ou le cynisme qui lui serait intrinsèque, le canular a souvent été associé à des critiques cinglantes d’une structure institutionnelle, politique ou d’un mouvement artistique. Est-ce toujours le cas ? Une recrudescence de la pratique invite à questionner les motivations qui la génèrent.

Sommairement, un canular serait une fausse nouvelle propagée sous les traits d’un fait véridique. Pourtant, quelques recherches amènent à constater que le sens donné au mot prend de multiples avenues et témoigne d’une certaine confusion entre lui et ses proches voisins que sont la mystification, le pastiche, le simulacre, la parodie ou la fiction. Certes, ces actions se ressemblent en ce qu’elles cherchent à mystifier le public en jouant sur l’authenticité du médium ou du message, et c’est justement ce qui a retenu notre attention dans ce dossier, qui aborde notamment les notions de vérité, d’authenticité et d’auctaurialité.

Le foisonnement des canulars sur les scènes médiatique et artistique nous incite à observer les intentions des imposteurs, leurs cibles et les moyens utilisés pour atteindre celles-ci. Ainsi, depuis les toutes premières manifestations canularesques, les vecteurs de propagation les plus efficaces ont certainement été les médias. Le cas du célèbre canular d’Orson Welles qui, en 1938, annonçait sur les ondes de CBS l’invasion de la planète par des extra-terrestres, est notoire(1). Si, aujourd’hui, les réseaux médiatiques sont encore prisés par les mystificateurs, l’Internet est devenu un outil de choix. De la vulgaire alerte aux virus, aux fausses lettres de solidarité, aux légendes urbaines de toutes sortes, ces nouveaux hoax, envoyés par centaines vers nos ordinateurs, tentent, souvent avec succès, d’éprouver notre crédulité(2).

Cette multiplication croissante des canulars devrait probablement témoigner du positionnement de leurs auteurs envers les cibles visées. Dans une analyse portant sur le hoax (typique au web), André Gattolin et Emmanuel Poncet affirment : « depuis quelques années les hoax se sont imposés comme une véritable arme de dérision massive, en même temps qu’un moyen inédit de réactiver la critique sociale et rouvrir le champ de l’utopie politique(3) ». Nous pouvons en effet répertorier quelques pratiques activistes usant du canular ou de l’imposture pour s’attaquer à des structures économiques ou politiques, ou pour dénoncer publiquement des actions menées par certaines multinationales. À mi-chemin entre l’art et l’activisme, les Yes Men(4), qui ont notamment créé de nombreux faux sites d’entreprises et usurpé l’identité de leurs représentants, sont un exemple éloquent d’un tel engagement. Néanmoins, ce ne sont pas tous les canulars qui ont cette dimension critique. À cet effet, Gattolin distingue le hoax du canular en associant à ce dernier « [u]ne dimension divertissante qui efface ses enjeux, un rituel convenu et sans risque dysphorique ou subversif tant ses effets paraissent négligeables(5). » Nombre de gags et de supercheries ne créent effectivement ni malaise ni subversion dans le milieu où ils sont propagés ; au plus parviennent-ils à mettre en scène leur auteur. À titre d’exemple, au Québec, nous apprenions tout récemment qu’un individu nommé Franco Fiori avait réussi, pendant près de 8 ans, à déjouer la vigilance de plusieurs recherchistes en se faisant inviter, sous de multiples identités, sur les ondes d’une vingtaine d’émissions télévisées populaires. Si la supercherie pouvait vaguement ressembler à celle des Yes Men, le résultat ne servait que les intérêts personnels d’un individu souhaitant se faire voir à la télé(6). Plusieurs canulars artistiques s’avèrent aussi des espiègleries sans conséquence. Qui plus est, leurs auteurs revendiquent parfois l’absence de critique envers qui ou quoi que ce soit. Qu’il s’agisse là d’une démission envers les grandes questions sociales et politiques, d’une simple peur de prendre position ou d’une attitude politiquement correcte, l’heure semble plus à la bonne blague qu’à l’engagement.

Le milieu de l’édition n’est évidemment pas exclu de la mire des imposteurs. Si l’usage du pseudonyme n’est pas en soi une forme de canular, il a néanmoins servi au succès de nombreuses impostures littéraires (pensons notamment au double prix Goncourt de Romain Gary alias Émile Ajar). Aussi, comme plusieurs autres revues, esse a fait l’objet de quelques tentatives d’auteurs voulant, sous diverses identités, rendre compte d’œuvres réelles ou imaginaires, ou simplement tester sa vigilance éditoriale. Nous en avons dépisté quelques-uns, mais peut-être avons-nous aussi été victimes ou même complices de quelques autres... Le temps nous le dira puisque le succès d’un canular tient à son dévoilement  !

Une lecture de ce dossier permettra de constater la grande diversité des pratiques utilisant ou côtoyant le canular. Tantôt cinglantes, parfois amusantes, les petites et grandes impostures présentées ici tracent le portrait d’une autre attitude irrévérencieuse souvent chère au monde de l’art et qui, parfois, arrive encore à choquer. Si l’intention de ce dossier était de suggérer que tel ou tel canular est certainement de l’art, comment faut-il entendre la phrase en couverture : L’art est un canular ? Cette affirmation n’est pas anodine, car pour de nombreux publics réfractaires, l’art contemporain est encore considéré comme une supercherie. La maxime prend un tout autre sens si l’on accorde à l’art une position critique face aux discours osant se poser comme Vérité. Enfin, la capacité d’autodérision de l’art actuel et de ses artistes compense peut-être l’absence d’esprit critique de certains usages du faux.

NOTES
1. Il s’agissait d’une adaptation pour la radio du roman La guerre des mondes de H.G. Wells, dans le cadre de l’émission Mercury Theater on the air. Une transcription partielle en français est disponible sur le site de Macadam Tribu au www.radio-canada/refuge/guerredesmondes2.asp.
2. À titre d’exemple, un hoax mentionnant que l’ingestion de Coke diet et de bonbons Mentos aurait tué un enfant... Certains croient, à tort, que ces hoax réussissent à nuire aux multinationales ciblées, alors qu’ils parviennent plutôt à leur faire de la publicité gratuite. Sur hoaxbuster.com, on mentionne : « Les dirigeants de la marque Mentos estiment [...] avoir économisé 10 millions de dollars grâce à cette campagne de pub exceptionnelle ».
3. André Gattolin et Emmanuel Poncet, Canular et utopie politique, Multitudes, no 25, été 2006.
4. Lire à cet effet l’article de Stephen Wright publié dans le numéro 56 de esse, dossier Irrévérence, hiver 2006.
5. André Gattolin, Prélude à une théorie du hoax et de son usage politique, Multitudes, no 25, été 2006.
6. Si le jeune homme a affirmé vouloir passer un message écologique dans l’une de ses apparitions télévisées, il n’a fait qu’y répéter, dans un discours infantile, une suite de lieux communs.

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