Éditorial no 32

[in French]

Pour faire suite à notre éditorial du numéro précédent, nous demeurons aux aguets de propositions pertinentes qui contribueraient à une plus grande justice sociale de par le monde.

De plus en plus de commentateurs pointent à la mondialisation comme source de nos problèmes actuels. Cet ordre économique n’a donné jusqu’à maintenant que des situations d’exploitation horribles dans le tiers monde, en même temps que créé en Occident des pertes d'emplois, des fermetures de petites entreprises, dont découle une dégradation de la vie sociale. Pour satisfaire aux principes sacro-saints de cette mondialisation, qui prêchent la production à grande échelle et à moindres coûts, et ce à n'importe quel prix, de nombreux pays du tiers monde, trop heureux d’accueillir des investisseurs étrangers, ont instauré des zones franches où toutes les sales besognes sont effectuées par des sous-payés, en majorité des femmes. En effet, dans ces zones qui s'apparentent à des camps de travaux forcés, il n'existe aucune loi sur le salaire minimum, aucune sécurité d’emploi..., pas non plus de taxes à payer, et évidemment pas de normes environnementales «embarrassantes». Les situations créées sont tellement inimaginables qu’on ne dénoncera jamais trop les multinationales qui les entretiennent : à l’usine Bic de Bangkok, les travailleuses doivent assembler plus de 100 000 stylos par jour, sinon elles paient une amende; dans l’industrie de l’électronique, les employés développent de graves problèmes de santé à cause des substances toxiques utilisées pour souder les circuits électroniques et vérifier ces circuits dans des cuves elles aussi remplies de substances toxiques; Mattel Toys offre des compensations aux femmes qui acceptent de se faire stériliser pour réduire les interruptions de travail; Nike paie 30 $ par mois à ses employés en Indonésie; les entreprises Disney ne paient que 28 cents de l'heure en Haïti, alors qu'elles exhibent fièrement dans quelles conditions princières ont été traités les dalmatiens utilisés en tournage (Disney laisse aussi un montant aux gouvernements des pays hôtes pour s'assurer que les ouvriers récalcitrants soient intimidés ou «interrogés» par l'armée); la compagnie Levi fait travailler du monde 90 heures par semaine pour un salaire qui n'équivaut pas au prix d'une paire de jeans en Amérique; d'autres compagnies encore : Sears, RCA, General Electric, Sony, Lipton, Zenith, Singer, Union Carbide, Unilever... Les salaires trop bas obligent à travailler cent heures par semaine dans la plupart des zones franches de la Corée du Sud, de Taiwan, de Hong Kong, des Philippines, du Sri Lanka et autres. On ne parle pas ici de cas isolés, mais d’environ six millions de femmes du tiers monde, de moins de 30 ans, qui ont goûté à de telles conditions, puis qui ont été renvoyées par les multinationales, une fois «usées», malades, et non rentables [1]. Tout cela pour que les sportifs aient des chaussures de plus en plus performantes, que chaque enfant joue avec des douzaines de Barbie, pour que les derniers modèles d'ordinateurs soient remplacés par de nouveaux le mois suivant... En tant qu'Occidentaux, nous sommes bien heureux de bénéficier de cette surproduction. Mais le prix à payer par l'humanité en vaut-il la peine? Bien sûr que non.

Pour contrer de telles horreurs, des solutions ponctuelles sont à l'essai. Orientées vers un développement «local» à petite échelle, elles visent à stimuler un système économique le plus possible autosuffisant qui réponde aux besoins des individus et non à ceux des grandes entreprises.

Il s'avère en effet envisageable de remplacer l'importation par une production locale, pour répondre à certains besoins essentiels, pourvu toutefois qu'on trouve sur place les ressources et les habiletés nécessaires. Cela entraîne des frais d'exploitation et de transport moindres. Pour certains autres besoins, des échanges peuvent se faire entre communautés de taille semblable. Cette décentralisation crée plus de petites entreprises, donc davantage d’emplois sur place, près du milieu de vie des travailleurs, et permet en bout de ligne une distribution plus équitable de la richesse. Ce type de planification constitue une prise en charge par les individus de leurs propres ressources, une façon de rapatrier leur économie en réduisant leurs liens de dépendance avec les pouvoirs qui les contrôlent.

Plusieurs ouvrages donnent des exemples de telles expériences et de leurs retombées positives, entre autres, Entre nous. Rebâtir nos communautés de Marcia Nozick (Montréal, Éditions Écosociété, 1995). [Les expériences mentionnées proviennent surtout des milieux canadien et états-unien [2].] Pour nous, citadins, il est intéressant d'examiner les projets qui exploitent les ressources possibles à l'échelle des quartiers : centre de culture de légumes et d'élevage de volaille dans des lieux auparavant désaffectés; étonnante méthode de traitement des égouts par diverses espèces de plantes ou de poissons, intégré à des serres et une pisciculture (système qui, à petite échelle, se révèle moins dispendieux et plus efficace). À noter également ce projet de transformation de mines abandonnées en serres de légumes et de fleurs à Flin Flon (Manitoba), une éventuelle solution d'approvisionnement pour les régions nordiques. Établis dans plusieurs pays, les Systèmes d'échanges locaux (SEL) fonctionnent à partir d'une liste des savoir-faire et des marchandises des membres; on y fait le troc de biens et de services, autant de services de garde, que de comptabilité, de cours de langues, de rénovation, etc. Les Cuisines collectives de Dégelis, au Québec, fonctionnent selon ce système.

Qu'elles soient tentées dans le tiers monde ou en Occident, ces expériences ramènent à l'idée de souveraineté «populaire» dont nous avons déjà parlé, notamment à propos des régions du Québec. Cela présuppose un engagement social, sujet qui revient comme un leitmotiv dans le présent numéro. Par ailleurs, cette 32e parution de ESSE revêt un caractère particulier : on y retrouve un côtoiement de diverses tendances artistiques, un mélange de territoires, tant par la provenance des auteurs que des sujets traités. Beaucoup de place est accordée à des formes d’art populaire, brut ou traditionnel, pour des raisons qui, elles, sont très «actuelles», ainsi qu'à une écriture qui cherche à se renouveler formellement et qui puise beaucoup à l’expérience personnelle, parfois même à l’anecdotique.

Le DOSSIER sur les Fallas, événement artistique populaire tenu chaque année à Valencia, en Espagne, s'ajoute à notre série de dossiers à caractère international (après le Mexique, n° 26, et Cuba, n° 30). L’auteur, Paul Grégoire, a été impressionné par l’ampleur de cette manifestation sculpturale, par la présence d'un art à la grandeur d’une ville (art qui modèle toute la vie sociale des Valenciens, à l’année longue), et par le caractère de critique sociale des œuvres présentées. Ce dossier se distingue formellement des précédents, mais fait lui aussi un tour d’horizon qui englobe l’histoire et la situation politique actuelle, sujet des sculptures faites à Valencia.

Pour nous, Québécois et Nord-Américains, il est intéressant de nous pencher sur cette manifestation artistique, nous qui connaissons une flopée de festivals à chaque été. C'est l'exemple, en art, d’un événement populaire, à caractère éphémère, qu’il est difficile d’imaginer ici, vu l'obsession des artistes d'ici à laisser des traces durables. Le poids de l’histoire joue cependant en faveur de Valencia : ce festival a tellement marqué l’histoire de la ville, et il contribue aujourd'hui d'une façon si capitale à l'économie locale, qu’il ne serait plus possible de l’interdire, même pour des questions de sécurité. À la fin des Fallas, les sculptures sont brûlées sur place. Tout ce feu qui frôle les édifices ferait ici frémir tout inspecteur des incendies. Le feu est perçu chez nous davantage comme un élément négatif, destructeur, et non pas purificateur, comme à Valencia. En ce sens, il serait intéressant de comparer l'aspect «destruction-purification» des Fallas valenciennes avec la forme de destruction revendicatrice relevée dans l'art québécois, notamment en performance (voir la série d'articles parus précédemment dans ESSE à ce sujet) et celle observable aussi dans quelques-unes des œuvres présentées cet été 1997 au symposium d'Amos, celles-ci trouvant leur sens dans leur destruction. L'éclatement annuel valencien, ponctué de pétards et de feux d’artifice, ne serait pas non plus possible à Madrid où, par suite de nombreux attentats, la moindre explosion y est interdite, car elle créerait une panique instantanée. Une situation toujours «explosive» : encore récemment, l'assassinat commis par le mouvement séparatiste basque ETA a mobilisé 1,5 million de gens en colère à Madrid, et presque autant à Barcelone! La démesure est de tradition dans ce pays!

Devant les Fallas, célébration de l'éphémère mais combien fignolée, on ne peut s'empêcher de réfléchir à notre propre existence : en effet, on s'active sans cesse, puis on meurt...

Ce dossier traitant d'histoire, il y est question des Celtibères, qui furent les premiers à peupler l'Espagne. Curieusement, les revoici dans le dernier épisode de la BD Le chien de Sagres que nous livre Luis Neves (avec la collaboration de Denis Lord). Cet épisode boucle l’histoire débutée à Berlin (n° 23) et qui, après des détours sinueux par la Gaspésie et Montréal, se conclue à Sagres, dans une synthèse qui mêle le personnel et l'historique. Certains propos sur le Québec feront sourciller. Inutile de dire que nous nous en dissocions.

Poursuivant la veine hispanophone, deux MONTRÉALITÉS traitent de deux expositions où des artistes latino-américains côtoyaient des Québécois. André Seleanu rend compte de l'exposition Buenos-Aires/Montréal en y mêlant sa propre connaissance de l'Amérique du Sud. On a eu droit à un tout autre aperçu de l'Argentine, au dernier Festival de théâtre des Amériques (juin 1997), alors que la troupe De la Guarda a présenté la production la plus débridée du festival, Período Villa Villa, qui a créé une véritable expérience festive (et humide!) à l’Usine C! Malgré l’intérêt de l’exposition Cultures hybrides, œuvres de Mexico et Montréal, Johanne Chagnon souligne comment, dans ce cas-ci, la vision de la réalité montréalaise présentée oblige à se questionner sur la nature des relations à privilégier avec d'autres pays. On a beau être ouverts, il ne faut quand même pas que cela nie la particularité francophone du Québec. Lors du dernier Festival de jazz de Montréal, par exemple, on a accueilli à bras ouverts le groupe Cubanismo qui, dans ses présentations, n'en a eu que pour la langue anglaise, la foule n'ayant même pas eu droit à un petit bonjour en français. On aura besoin de grande vigilance, comme le resouligne la lettre adressée à Anne McLellan, la nouvelle ministre de la Justice (!) – chronique ACTION POLITIQUE –lettre qui dénonce les grossières manœuvres récentes du gouvernement fédéral.

De façon non préméditée, un article de ce numéro reprend le filon de l'art-thérapie abordé dans le dernier numéro. Ce qui semble indiquer un intérêt pour un art «autre». Lou Hillman, un États-unien du Michigan, parle d’une exposition qu'il a vue... à Paris, Art brut et compagnie. Alors que l'UQAM a mis sur pied un doctorat en études et pratiques des arts, cette exposition valorise l'apprentissage par soi-même et l'affirmation personnelle. Prendre les choses en main, à la mesure de ses moyens, voilà un thème qui rejoint les réflexions énoncées au début de cet éditorial. Complétant le texte de Lou Hillman suit une entrevue de Jacques Karamanoukian, lui-même artiste autodidacte et propriétaire d'une galerie spécialisée dans l'art brut, avec le commissaire de l’exposition Art brut et compagnie.

Il est intéressant d'avoir ainsi un point de vue différent en provenance des États-Unis, de la part d'individus préoccupés de questions sociales. La découverte d'un Paris politisé a surpris Lou Hillman, qui établit un parallèle avec sa propre expérience (éducation, milieu de travail). Le rapprochement art et politique fait également l'objet du texte de Sylvain Latendresse, qui se nourrit des réflexions de l'artiste états-unienne (tiens donc!) Adrian Piper. Celle-ci se dresse contre le manque d'engagement des artistes et la domination du marché, et propose d'adopter de nouvelles stratégies. Les propos de Jocelyn Fiset, qui trace un PORTRAIT de l'engagement social de l'artiste André Michel, rejoignent ceux de Hillman et de Latendresse. L'auteur traite de l’artiste derrière l'œuvre, toujours prêt à s'impliquer dans l'espoir de changer quelque peu le monde.

Après avoir fait connaître ses positions dans deux textes revendicateurs, dont l’un voulait secouer le discours actuel en art, Véronique Bellemare Brière plonge elle-même cette fois-ci dans le discours pour traiter de l'événement vidéo Allez rouler jeunesse!, un domaine qu’elle connaît, vu sa propre pratique de la vidéo (chronique MONTRÉALITÉS).

Enfin, deux articles offrent des «suites» à nos dossiers sur l’Abitibi-Témiscamingue et la Gaspésie. L'un relève des affinités, dirions-nous, troublantes entre deux auteures, Jeanne-Mance Delisle et Rose-Hélène Tremblay, déjà abordées dans les dossiers de leur région respective. L'autre fait connaître la maison d’édition gaspésienne Les Inéditions. À surveiller dans le prochain numéro : des articles sur des événements importants tenus en région, et une suite au dossier sur le Bas-Saint-Laurent.

NOTES :

1. Informations puisées, entre autres, dans diverses parutions de L'aut'journal (Montréal) et dans le livre de Joyce Nelson, Sultans of Sleaze, Toronto, Between the Lines, 1989.
2. Le terme «états-unien» ou «états-unienne», malgré sa construction boiteuse, est utilisé ici non de façon péjorative, mais pour désigner les seuls habitants des États-Unis, alors que l'appellation «Américain» ou «Américaine» devrait, selon nous, s'appliquer à tous les habitants du continent.

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