Éditorial no 14

Le comité de rédaction

[in French]

Depuis notre dernière parution, fin août 1989, plusieurs événements et tremblements ont secoué le monde… et le Québec également. Parmi ceux-ci, mentionnons la ré-élection du Parti Libéral de Robert Bourassa le 25 septembre dernier. Avec trois parutions par année, nous accusons inévitablement un certain décalage par rapport à l’actualité, mais dont nous nous accommodons fort bien. Nous sommes un peu les «NATM du monde de l’art» (NATM pour Nouvelles Après Tout le Monde, du nom de la chronique de l’émission humoristique 100 Limite à la Télévision Quatre-Saisons).

Nous revenons donc rapidement sur cette réélection au Québec amorçant une deuxième phase de «bourassisme», terme déjà employé dans ESSE (no 8, printemps 1987) pour qualifier le climat qui coïncide avec le retour en politique de Robert Bourassa. On peut trouver la source du bourassisme dan la clause 1 du programme du Parti Libéral, article capital qui détermine toute la conduite politique du gouvernement : le développement économique du Québec et son ancrage à l’échelle internationale. ON ne peut que s’inquiéter des visées d’un parti qui place l’économie avant toute autre valeur collective.

Le bourassisme s’infiltre malheureusement dans tous les secteurs d’activités, et le domaine artistique n’y échappe pas. Nous n’en avons donc pas fini avec ce principe de «bonne gestion» qui imprègne le milieu de l’art présentement. On a souvent l’impression que mise en marché, commercialisation, rentabilité des opérations, etc., passent avant toute autre considération et éclipsent presque le fait que ce soient d’œuvres dont il est question et que ces œuvres parlent.

Il reste à voir comment la nouvelle ministre des Affaires culturelles agira, elle qui «avoue avoir "de la difficulté avec ce qui est contemporain"» (La Presse du 4 novembre 1989, p. D1).

DOSSIER : sur le programme d’intégration des arts à l’architecture ou… le «1 %»

Quand une habitude est bonne, on la conserve. Ce numéro s’ouvre encore une fois sur un dossier qui fait le tour d’une autre facette du monde des arts visuels. Dans un numéro précédent, 12, printemps 1989), l’artiste Paul Grégoire faisait état du problème qu’il avait rencontré par rapport au programme d’intégration des arts à l’architecture instauré par le ministère des Affaires culturelles, et familièrement dit le «1 %». Il relatait également les difficultés rencontrées par d’autres artistes.

Cela nous a mis la puce à l’oreille : tiens, tiens, n’y aurait-il pas là matière pour constituer un dossier? Le dossier du numéro précédent, portant sur les consultants en art, faisait voir quelle importante part d’activités (et de revenus) découlent des relations entre artistes et consultants. De même, le programme du 1% fournit commandes (et revenus) à plusieurs artistes (plus de 120 projets réalisés en 1989). Contrairement au caractère clandestin des transactions entre consultants et artistes, les œuvres réalisées dans le cadre du 1 % proviennent de commandes publiques et sont appelées à rester de façon permanente (idéalement !) dans le paysage. Ainsi, par ces dossiers, sommes-nous en train de compléter graduellement un portrait global des activités diverses des artistes d’aujourd’hui.

À travers les écrits et les dits sur le 1 %, se dégage un certain consensus : architecture et art sont deux pratiques qui ne se rencontrent pas toujours avec bonheur. Autre consensus officieux : de très nombreux artistes reconnaissent que le programme soulève beaucoup de problèmes de procédures, que les concours sont souvent «arrangés d’avance». Par contre, tous reconnaissent la valeur de ce programme et souhaitent continuer d’y participer.

L’auteure de ce dossier, Anne Thibeault, aborde le sujet de son point de vue d’artiste. À travers l’analyse du programme et des entrevues avec des artistes et des personnes impliquées, elle a surtout cherché à voir comment un artiste pouvait «intégrer» sa propre démarche aux contraintes du projet à réaliser. Anne Thibeault ne fait pas l’analyse de réalisations sur le plan formel, mais traite plutôt des alentours : procédures, administration, etc., et tout l’aspect concret vécu par les artistes.

Selon elle, la notion même d’intégration fait problème. Elle propose plutôt la notion d’un «faire voir». Sa conclusion soulève la question de ce fichu principe d’excellence qu’on voudrait imposer partout. On reconnaît à travers ce texte d’Anne Thibeault les mêmes préoccupations qu’elle a déjà exprimées dans un autre texte de réflexion (ESSE 13, été-automne 1989). Ce texte portait sur la reconnaissance du statut de l’artiste dans la société; sur les conditions concrètes, c’est-à-dire financières (à l’opposé du génie créateur), qui permettent de poursuivre une pratique artistique.

Le programme du 1 % n’est pas toujours abordé de façon reluisante dans nos médias (cela est symptomatique d’une rencontre difficile entre le public et l’art contemporain). Ainsi, dans l’édition du 23 octobre 1989 de l’émission Mongrain de Sel sur les ondes de Télé-Métropole, l’animateur Jean-Luc Mongrain s’en prenait à une réalisation conçue pour un édifice administratif du gouvernement à Sherbrooke, dans le cadre du 1 %. Non pas pour faire remarquer, entre autres, comment cette sculpture installée dans l’escalier extérieur s’inspirait de maisons victoriennes typiques des alentours mais au contraire pour la ridiculiser le plus possible. Pour appuyer son propos, l’animateur présenta des entrevues avec des citoyens de Sherbrooke tout aussi offusqués que lui et d’autres d’ouvriers ayant travaillé à la construction de l’édifice (ceux-ci tenaient des propos aussi édifiants que «Dire que nous nous forçons pour construire le plus droit possible et qu’un artiste vient mettre devant quelque chose de tout croche!»). Et Mongrain de conclure théâtralement : «C’est affreux!». Jamais il ne fut question du nom du malheureux artiste ainsi fustigé : il s’agissait de Pierre Bourgault-Legros.

Si on s’interroge sur les raisons d’être de l’art dans notre société, cette savoureuse histoire a le mérite de nous en révéler une : faire rire. Heureusement qu’il y a l’art contemporain pour offusquer le monde… et pour permettre à d’autres de rire de cette bonne farce qui leur est faite. Le programme du 1 % va peut-être permettre au public de s’habituer à côtoyer des œuvres d’art. Pour le moment, on se rend compte que les réalisations artistiques contemporaines dérangent les habitudes, et encore plus quand elles ne sont pas présentées dans un «lieu pour ça».

Soulignons la collaboration de Danielle Ricard qui a conçu la page couverture en fonction du propos de ce dossier. Cette artiste travaille à partir de livres : livres usuels, usagés souvent, qu’elle manipule, transforme, photographie, …Elle a subtilement «intégré» sa pratique au sujet traité!

ET LES AUTRES CHRONIQUES

Luis Neves dévoile la troisième partie de sa B.D. Cité Solitaire : interprétation personnelle d’événements survenus au Québec à partir des années 60, appuyée d’une recherche historique.

Dans la chronique COMMENTAIRES, deux auteures se sont penchées sur l’ensemble de la démarche artistique de deux femmes. Dans le texte de Céline Boucher, sa deuxième collaboration à la revue, on sent peu à peu se dégager son approche personnelle et on comprend comment sa propre recherche intérieure a trouvé dans le travail de Claire Beaulieu une démarche proche de la sienne. Johanne Chagnon traite du travail de Diane Trépanière de façon élargie : en plus d’analyser deux productions en particulier, elle situe ce travail dans le contexte des conditions de vie de cette artiste et aborde la question, ici inséparable, du public visé. De quoi alimenter le débat art local/art international!

Poursuivons nos COMMENTAIRES. Pauline Morier aime-t-elle dessiner? En tout cas, elle aime le dessin, beaucoup même, car elle a couru de Montréal à Alma, du Centre Saydie Bronfman à la Biennale du dessin, de l’estampe et du papier du Québec 1989, pour suivre ces deux événements tous deux consacrés au dessin bien que très distincts. La comparaison reste toujours délicate : l’écart est grand entre une exposition organisée par une institution dans un centre urbain et un événement organisé en région. Marie-Josée Therrien, quant à elle, a couru jusqu’à Toronto pour voir les œuvres de l’artiste français Christian Boltanski qui, lui, fait courir les foules aux États-Unis et au Canada ces temps-ci. La fondation Ydessa Hendeles lui a même réservé — pour un an! — son espace (aux murs de 23 pieds de hauteur!) afin de présenter au public torontois certaines de ses installations. Le cas Boltanski offre l’exemple d’un de ses artistes qui attirent beaucoup l’attention sur la scène internationale.

Dans la section DOCUMENT, un artiste nous regarde… Cet artiste est Théophile Hamel. Paul Bourassa analyse un de ses tableaux, l’Autoportrait dans l’atelier. Il commente également les deux œuvres présentes dans ce tableau et compare l’autoportrait à deux autres du même artiste. C’est une façon inusitée d’adapter une approche sociologique à des œuvres du XIXe siècle. Peu de textes abordent ainsi l’art ancien.

Vous ne trouverez pas dans la chronique MONTRÉALITÉS de compte-rendu des Cent jours d’art contemporain ou autre événement du genre. Car il y a bien d’autres choses qui se sont passées en même temps! Suzanne Beauchamp et André Hamel se sont intéressé-e-s à un événement liant musique et théâtre, Opéra Général : cinq compositeurs autour du thème de la catastrophe. Celui-ci a été un bel exemple d’«intégration»… dont on pourrait peut-être profiter pour sortir le programme du 1 % de la catastrophe! Claude Paul Gauthier nous parle de l’exposition de Régis Pelletier, Régis Set août, qui a peut-être été une des seules à Montréal à avoir abordé des sujets comme l’incendie des bureaux d’Alliance-Québec, la situation dans les transports en commun, etc. Ceci dit non pas pour valoriser à tout prix les sujets locaux, mais il est tout de même étonnant que dans le grand nombre d’expositions visibles à Montréal, on aborde tant de thèmes puisés dans la culture générale et si peu tirés de la trame de notre propre histoire.

Jocelyne Connely analyse une œuvre de Claire Brunet, Lavori in corso, à la lueur d’une proposition de René Payant. À ce propos, il est intéressant de signaler que, depuis la parution du livre Vedute de R. Payant, nous recevons beaucoup d’articles, à ESSE, qui font référence aux écrits de ce critique d’art (l’article de Paul Bourassa cite également un de ses textes.) Cet engouement démontre bien l’utilité d’une source théorique à laquelle les auteur-e-s d’ici peuvent puiser, mais, en même temps, s’accuse la pénurie des publications consacrées à la pensée de nos critiques. Le besoin est évident.

La chronique MONTRÉALITÉS se termine sur un ton choqué par l’article de J. Chagnon qui n’a pas du tout apprécié le propos sur lequel s’appuient les installations architecturales Le logement : métamorphose et métaphores… Encore ici, et nous conclurons là-dessus, se pose de façon cruciale la question des références et modèles en art actuel au Québec.

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