Éditorial no 16

Le comité de rédaction

L’été 1990 au Québec a été marqué par un événement for connu, appelé «la crise amérindienne». Cet événement nous concerne tous et toutes. Au-delà des multiples propos et actions qu’il a générés, il y a lieu, ici, d’en extraire un élément de réflexion plus globale.

Un point frappant : on a pu s’apercevoir à quel point il est difficile de lire correctement la réalité en ne considérant que son propre point de vue, sans tenir compte de celui de l’autre (des Amérindiens dans ce cas-ci). Mais pire encore, combien ne savaient même pas, et ne savent toujours pas, que leur lorgnette peut être retournée? Combien d’articles, par exemple, a-t-on pu lire sans qu’à aucun moment, l’on sente de la part de l’auteur-e le moindre soupçon d’une pensée autre?

Plusieurs se sont empressés de condamner les Warriors, canalisant ainsi l’hostilité et évitant de remettre en question leurs propres comportements passés et actuels. Les Amérindiens constituent une minorité; les Blancs ont donc beau jeu de dicter les règles de conduite puisqu’ils détiennent les leviers du pouvoir politique, judiciaire et policier. Et certains ont même osé affirmer être moins bien traités que la communauté amérindienne. Comme toujours, tout dépend de quel côté de la caméra (ou de la barricade) on se trouve.

Peut-on seulement imaginer que, pour d’autres, la vie ne se résume pas seulement en travail, rentabilité, entrées et sorties à comptabiliser? Le bonheur ne se calcule pas bêtement en X dollars. Dans le conflit avec les Amérindiens, comme dans tout autre conflit, les discours des groupes en présence demeureront irréconciliables tant que le groupe dominant n’acceptera pas qu’une société puisse s’établir sur des fondements différents des siens.

À ce sujet, le livre de Lise Noël intitulé L’intolérance (Boréal, 1989) ne pouvait mieux tomber pour nous permettre de voir clair dans les rapports de domination qui s’exercent constamment, et partout dans le monde. Cet ouvrage regorge de réflexions pertinentes, en voici une : «[…] la façon de rapporter la nouvelle reposant avant tout sur la capacité du public de s’identifier avec les valeurs de la classe moyenne. C’est ainsi que le Conseil national du bien-être social constatait la propension des médias canadiens à employer le "nous" quand ils évoquaient, par exemple, le départ des vacanciers pour des cieux plus cléments, et le pronom "eux" dans des cas comme celui des chômeurs attendant de l’État le versement de leurs prestations.» (p. 39)

Le présent éditorial ne cherche surtout pas à profiter de la crise amérindienne pour établir des liens impertinents entre la situation des autochtones et celles des artistes — du genre «pauvres artistes eux aussi! — qui renforceraient une position de Blancs "pauvres victimes eux aussi!». Le but est uniquement de pointer les questions de pouvoir qui se trament, comme ailleurs, dans le milieu des arts visuels, et d’attirer l’attention sur le fait que l’art, en tant que lieu où s’exprime des différences, peut contribuer à porter un regard plus attentif sur la réalité environnante.

DOSSIER : La face cachée d’une exposition : questions de pouvoir

Ce dossier-choc, préparé par Lise Gagnon avec une équipe de collaborateurs/trices, devrait être lu par tous et toutes les artistes en arts visuels. C’est à eux/elles d’abord qu’il s’adresse afin de contribuer à les sensibiliser aux conditions trop souvent désavantageuses dans lesquelles ils/elles sont contraint-e-s de diffuser leur travail, et de les inciter à participer de plus près au processus qui façonne leur milieu.

Le dossier aborde ces questions en prenant comme exemple type l’exposition Dans dix ans l’an 2000 organisée conjointement par la Ville de Montréal et le Regroupement des associations d’artistes en arts visuels. Alors qu’elle fut conçue dans l’espoir d’en mettre plein la vue aux contribuables, en cette période électorale, Dans dix ans l’an 2000 s’est révélée plutôt un projet dont les artistes exposant-e-s ont eux/elles-mêmes fait les frais. Quand on voit, en cet automne 1990, le déploiement de l’événement hommage à l’Italie (Cosi mi piace) pour lequel les fonds municipaux ont été débloqués, encore une fois pour des visées électorales, on a plus que raison de sourciller!

Les questions de pouvoir ne s’arrêtent pas là : des luttes sont menées également entre artistes, ou plutôt entre regroupements d’artistes (le Regroupement des associations d’artistes en arts visuels et l’Association des artistes du domaine réputé des arts visuels). Et pourquoi? À cause d’une loi. La loi 78 votée par le gouvernement québécois en 1988, qui veut imposer un mode de fonctionnement fort discutable pour un motif pourtant louable : protéger les artistes dans leurs relations avec leurs diffuseurs. À noter que cette loi, adoptée depuis presque deux ans et susceptible d’avoir des répercussions importantes, est à peu près inconnue des artistes concerné-e-s…

Quatre articles de ce numéro interrogent la façon dont la réalité est véhiculée, comment intervient toujours la personne qui «rapporte». Trois auteur-e-s le font à travers la photographie et une autre à travers la vidéo, ces médiums posant plus que d’autres la question du rapport «objectif» à la réalité.

Dans la chronique COMMENTAIRES, Sylvain Campeau analyse les différences d’approche des photographes (québécois) francophones et (canadiens) anglophones, qui se traduisent par des œuvres d’un contraste évident. L’auteur souligne à la fois l’intérêt et les pièges de chaque démarche. Quant à Jean Lauzon, il traite de l’interaction sujet/photographe, de cet espace plus ou moins grand qui amène ou non le sujet à participer, posant ainsi la question de l’authenticité de l’image.

Dans la chronique DOCUMENT, la prolifique Lise Gagnon démontre la multiplicité des visages féminins à travers quelques exemples de femmes photographes oeuvrant au Québec dans les années 70-80. Pour certaines femmes artistes, s’affirmer en tant que telles veut déjà marquer la particularité de leur regard, mais là encore, il y a plusieurs façons de le faire. Toujours cette question de l’identité, cruciale. Le danger réside dans la volonté d’uniformiser la réalité. Comprendre l’autre : base d’un meilleur équilibre social.

Dans la chronique OPINION, Marie-Hélène Cousineau propose une réflexion à partir de sa participation à la 5e Manifestation internationale de video et de télévision de Montbéliard, réflexion qui pourrait très bien s’appliquer à tout autre événement à consommation inflationniste : par exemple, le Festival des films du monde ou le Mois de la Photo à Montréal de 1989 (pour citer un exemple en arts visuels) sans oublier les multiples canaux proposés par la télévision câblée. Quand la multiplicité cause l’indigestion sans apporter satisfaction. Dans cet article, l’auteure déplore le manque de remise en question qui empêche le changement, et elle lance l’expression «hommes blancs prétentieux»…

Dans la nouvelle chronique QUÉBÉCITÉS (qui, à l’instar de la chronique MONTRÉALITÉS consacrée aux actualités montréalaises, cernera l’origine d’événements ponctuels à Québec au moyen de comptes rendus), Eric Gagnon traite d’une exposition collective à la galerie l’Oeil-de-Poisson. Son propos sociologique fait suite, d’une certaine façon, à Points de vue d’une génération paru dans notre numéro précédent : cette fois, via le point de vue d’une plus jeune génération.

Enfin, comme à chaque numéro, Luis Neves présente un nouvel épisode de Cité solitaire, sa reconstitution bédéiste de moments de notre histoire. Ce ne sera pas le dernier puisque l’auteur entend bien atteindre les 60 pages! Il s’approche pas à pas des événements marquants d’octobre 1970 dont c’est le vingtième anniversaire cet automne. Et dont on cherche à identifier les ressemblances et différences avec la crise amérindienne de cet été.

Comme quoi cet éditorial ne s’est pas trop éloigné de son point de départ.

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