Éditorial no 17

Le comité de rédaction

[in French]

Au moment de rédiger cet éditorial, la guerre a déjà fait beaucoup de ravages et de victimes dans le Golfe persique. Le premier combat terrestre a eu lieu et 11 millions de barils de pétrole sont déversés dans le Golfe. Quel sujet d’éditorial! Et en même temps, nous ne pouvons faire abstraction de ce conflit qui nous habite et dans lequel nous sommes impliqué-e-s. Et à cause duquel des gens meurent. Le comité de rédaction a donc réuni les voix de ses membres pour crier NON à cette guerre. (L’urgence du débat explique la plus grande place accordée dans ce numéro à l’éditorial, dont le contenu donne également le ton à la page couverture.)

Indépendamment de ce qui risque de se passer d’ici la sortie de ce numéro, nous pouvons, en tant qu’individu-e-s, poser certaines réflexions qui demeureront pertinentes. Nous ne prétendons pas vous livrer une analyse historique et politique complète de la situation : nous ne sommes pas spécialistes en ce domaine et, de plus, l’information que nous recevons est tellement biaisée que c’est presque faire atteinte au minimum d’intelligence de chacun-e.

Toute prise de position sur ce conflit n’est pas simple. Au-delà de notre sentiment (qui ne devrait pas surprendre les lecteurs et lectrices d’ESSE), nous devons tenir compte de notre situation en tant qu’individu-e-s faisant partie d’une entité nationale nommée Canada, impliquée dans le présent conflit armé.

Savez-vous nager dans les eaux troubles de la contradiction?

Nous sommes conscient-e-s de ce qu’il y a de presqu’indécent à donner autant d’ampleur au présent conflit. Dans quel jeu embarquons-nous? Celui des États-Unis qui ont convaincu les pays occidentaux dominants que leurs intérêts étaient sérieusement menacés?

Le Cambodge a subi un génocide d’au moins un million de personnes; la moitié de l’Afrique est en guerre; l’Amérique centrale brûle depuis 20 ans; les Palestiniens attendent justice depuis 40 ans; Sabra et Chatila : un massacre permis par Isräel; Saddam Hussein a massacré l’Iran pendant 8 ans, et a gazé les Kurdes dans le nord de l’Irak… Et que dire de la situation actuelle urgente au Libéria, conflit oublié qui fait les frais de la guerre du Golfe? À quel moment est-on autant descendu dans la rue pour manifester son opposition à ces atrocités? Comment se fait-il que maintenant nous nous donnions la bonne conscience de nous indigner davantage de ce conflit armé? Pourtant, cette guerre a bien été déclarée pour défendre notre économie capitaliste, système dont nous profitons largement. Évidemment, les chiffres (1 million de soldats) et les coûts de cette guerre, allègrement mis de l’avant par les médias, sont sans commune mesure et font peur. D’ailleurs, on parle plus des dollars dépensés que des vies humaines perdues! Et, on oublie facilement que ce conflit est la suite quasi logique de multiples jeux de pouvoir internationaux et pas seulement de l’envahissement du Koweït par un Saddam Hussein qui veut refaire l’économie de son pays. On oublie facilement que cette guerre est un héritage du découpage colonial du Moyen-Orient, découpage établi bien sûr pour protéger les intérêts occidentaux dans la région.

MAIS LA GUERRE EST ET SERA TOUJOURS INACCEPTABLE. D’aucune façon, ne peut-elle constituer une solution à quelque conflit que ce soit. Des vies humaines sont en jeu! Voilà le point essentiel à ne pas perdre de vue.

Dire non à la guerre n’équivaut pas à être pro-Hussein; comme s’il fallait obligatoirement se ranger dans une des deux camps. Dire non à la guerre, c’est refuser toute forme de logique qui prônerait la légitimité, même résignée, du recours à la violence dans le règlement d’un conflit. ON voudrait rendre cette guerre moralement acceptable sans même l’ombre d’un sentiment humaniste, si mince soit-elle, pour justifier une telle position. N’est-il pas aberrant que l’humanité n’ait pas encore trouvé d’autre solution que l’intervention militaire pour régler ses différends? Il faut chercher des moyens d’en sortir. Au moins arrêter de prononcer ces fatidiques «c’est la vie» ou «il y aura toujours des conflits».

Même les conflits larvés sont intolérables et les accepter ne fait que maintenir une situation de guerre constante qui va au rythme des crises des systèmes politiques dominants. Un engrenage terrible. Si c’était sur nos têtes que les missiles tombaient…

Avec autant de milliards consacrés depuis la Deuxième Guerre mondiale au développement de la technologie militaire, avec autant d’armes amassées dans le Golfe persique, avec autant de soldats postés de part et d’autre des frontières, il était absolument inimaginable de penser que les deux parties allaient s’asseoir et négocier la paix.

Dans un conflit d’une telle ampleur, le recours à la violence ne peut qu’exacerber les tensions, non les résorber. Il ne s’agit pas ici d’une partie d’échecs amicale où le perdant sert la main du gagnant à la fin et retourne paisiblement chez lui. On peut bien raser l’Irak, tuer «légitimement» Hussein, mais l’humiliation de la défaite serait aussi celle d’un peuple fier. Hussein n’est pas le premier ni le dernier à se poser en grand unificateur du monde arabe, en leader de la reconnaissance de la Palestine. Malgré ses dissensions, le peuple arabe se rassemble pour bouter l’«ennemi». Malgré certains de ses dirigeants, le peuple arabe acclame Saddam Hussein qu’il s’élève en véritable défenseur contre l’oppression exercée par l’Occident dont il déteste les valeurs et la perception d’une vérité unique qui n’est pas la sienne. Est-il besoin de rappeler que les bases de notre civilisation ont existé en Orient avant d’apparaître en Europe et en Amérique?

Le monde occidental qualifie Hussein de «monstre». Mais qui l’a si bien armé? Qui lui a procuré tout l’arsenal dont il dispose actuellement? Et, pourquoi l’ONU est-elle intervenue dans ce qui, initialement, était un conflit Irak-Koweït? Quand cinq pays y ont un droit de véto, on ne peut pas parler de l’ONU comme d’une organisation neutre. On a parlé d’intérêts économiques menacés. En fait, on aurait dû dire : les Arabes ne doivent pas contrôler eux-mêmes les richesses pétrolifères de leur territoire. L’Irak et le Koweït possèdent environ 35 % des ressources mondiales de pétrole. Qu’arriverait-il au niveau de vie des Américains, dont le système économique est basé sur le faible coût des ressources énergétiques, s’ils perdaient le contrôle de ces 35 %? Avec le déplacement des cibles de Hussein sur Tel Aviv, c’est le perpétuel conflit entre Juifs et Arabes qui réémerge et, là encore, les Américains ne peuvent pas ne pas voler au secours d’Israël.

Nous, hommes et femmes, Québécois-e-s, Canadien-ne-s, au sein de ce conflit international : quel est notre pouvoir d’action? D’abord, on ne devrait pas admettre que des politiciens démocratiquement élus s’arrogent le droit de nous faire déclarer la guerre sans nous consulter et sans tenir compte des sondages qui ont démontré qu’une majorité de Canadien-ne-s s’oppose à toute intervention armée dans le Golfe persique, plus exactement 56 % des Canadien-ne-s et 70 % des Québécois-e-s (La Presse, 16 janvier 1991). D’ailleurs, que vient faire le Canada dans cette galère? Il ne retire aucune goutte du pétrole du Moyen-Orient : ses ressources sont au Vénézuela, au Mexique et dans l’Ouest canadien. En tant que représentant à l’échelle mondiale d’un modèle de démocratie, le Canada se place dans une drôle de position en se portant à la défense de cette pétromonarchie qu’est le Koweït. Et nous dénonçons également la prise de position du Partie québécois qui fait preuve, lui aussi, d’une vision «économique» alignée sur celle de Washington.

Si chaque individu-e-s en désaccord avec la décision de son gouvernement envoyait une lettre de protestation à ses premiers ministres et à ses députés fédéraux et provinciaux [1]? Le nombre de lettres reçues par nos représentant-e-s réussirait probablement, au moins, à leur faire douter de leur réélection et de la sécurité de leur retraite… Ce geste peut avoir un impact certain, et il représente une de nos forces d’intervention. Il y a dix ans, par exemple, un politicien n’aurait jamais parlé de problèmes écologiques pendant sa campagne électorale. Aujourd’hui, poussé par l’opinion publique de plus en plus sensibilisée à l’environnement, il en fera le centre de sa campagne. Les gouvernements sont toujours les dernières instances à changer. Mais en 1991, combien faudra-t-il de morts au front, et malheureusement au sein des populations civiles, avant qu’on décide que c’est assez?

Il reste que notre situation socioéconomique en tant que Nord-américain-e-s est très privilégiée : nous ne connaissons pas la guerre, nous n’avons jamais reçu de bombes sur la tête. Nous pouvons bien prendre parti pour une position offensive ou pacifiste et en discuter librement, mais si nous habitions un territoire bombardé tous les 25 ans, notre opinion face au réel de la guerre serait tout autre.

Situation privilégiée et aussi inconfortable, «entre deux chaises» : si on se bat dans le Golfe, c’est pour préserver notre niveau de vie, notre bien-être qui n’est plus suffisant puisque maintenant c’est de «mieux-être» dont on parle. Que nous soyons d’accord ou non, cette guerre a été déclarée au nom du respect d’un système économique qui prône la répartition des richesses, en omettant de considérer que cette répartition devrait se faire à l’échelle mondiale.

Car le problème dépasse la question des ressources en pétrole, c’est une question de ressources alimentaires. En ce moment, ces ressources disponibles par tête dans le monde diminuent dramatiquement de sorte que les pays démunis s’enfoncent un peu plus chaque jour (René Dumont, La contrainte ou la mort, Éditions du Méridien, 1990). Il faut arrêter de faire des guerres pour protéger un système d’échange économique qui siphonne systématiquement les Tiers-Mondes de leurs richesses brutes au profit d’une minorité en Occident, dont nous faisons partie. Il faudra que ce problème se règle, et sans qu’on tue des gens pour cela!

Ici au Québec, nous sommes majoritairement opposé-e-s à toute intervention armée dans le Golfe persique. Mais on peut à juste titre se demander : est-on prêt-e à changer de mode de vie, si la paix est à ce prix-là? Jusqu’à quel point est-on prêt-e à partager? En autant que notre petit confort ne bouge pas?

C’est sûr qu’il y a des choix personnels à repenser, comme celui de moins embarquer dans le système de consommation et de production. Mais pour une meilleure redistribution des ressources, il importe de déplacer nos valeurs, nos priorités. Le problème n’est pas un manque de fric. Les exemples ne manquent pas, à tous les jours, de sommes importantes englouties dans des projets douteux. Ce déplacement des priorités est envisageable : ainsi, par exemple, avec l’argent dépensé pendant les deux premières semaines dans le Golfe, on aurait pu subvenir aux besoins en nourriture, en logements et en médicaments partout dans le monde pour un an; le coût d’un seul F-16 pourrait permettre d’éliminer de la planète une maladie comme la variole (Robert Blondin, émission Sans frontière, Radio-Canada AM, 2 février 1991).

Par où commencer si on veut finir par ne plus devoir réagir aux pots cassés, une fois que tout est déjà amorcé sans nous, en dehors de notre volonté? Qu veut la guerre? Et si personne n’en veut, pourquoi est-elle là, maintenant, à notre porte?

La guerre est au cœur de notre mode de vie. Quand je m’insurge contre les intrusions de mes voisin-e-s sur mon «2 x 4 pieds de pelouse», je délimite un territoire, je m’approprie un espace vert et je suis prêt-e à tout pour que personne ne le piétine impunément : structure d’affrontement, avoir-pouvoir… guerre.

Nous sommes tous et toutes responsables de cette guerre.

NOTES :

1. L'adresse du premier ministre canadien est : Brian Mulroney, Chambre des Communes, Ottawa. L'adresse de tout député fédéral est : Monsieur Untel ou Madame Unetelle (comté X), a/s Chambre des Communes, Ottawa. L'adresse du premier ministre québécois est : Robert Bourassa, Assemblée Nationale, Québec. L'adresse de tout député provincial est : Monsieur Untel ou Madame Unetelle (comté X), a/s Assemblée Nationale, Québec. Toute lettre envoyée à un-e représentant-e politique se poste SANS timbre.

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