Éditorial no 13

Le comité de rédaction

[in French]

UNE IMAGE BIEN CURIEUSE : celle de cette nouvelle galerie d’art contemporain qui annonce son ouverture à Montréal. Une diapositive couleurs reçue par le courrier montre, à l’avant-plan, un bouquet de fleurs déposé sur une table de verre et de métal, deux chaises noires d’un style dépouillé (dit-on moderne… postmoderne…?), un plancher de bois bien verni et, comme accessoires du décor, quatre œuvres d’art accrochés au mur du fond. On a du goût dans cette galerie!

QUESTION : Vaut-il mieux avoir créé la chaise, le bouquet ou l’œuvre d’art?

RÉPONSE (cochez une seule case) : la chaise; le bouquet; une des œuvres.

(Après lecture de ce no 13 de ESSE, vérifiez votre réponse et révisez, s’il y a lieu…)

NOUS POURSUIVONS… Ainsi l’art contemporain et actuel est-il souvent présenté par ceux-là mêmes qui le diffusent. Cette «théâtralité» fait aujourd’hui partie des stratégies employées pour atteindre une mise en marché efficace. Mais, par la même occasion, elle confronte les artistes à la conciliation souvent difficile de différents aspects : produire, vivre de son art, rejoindre le public, etc. Nous ne pouvions manquer d’aborder cette facette du système de l’art montréalais : les fameuses lois du marché qui orientent ou font «dévier» si souvent les discours actuels. Ne sommes-nous pas à l’époque où précisément on voit l’art comme un objet de commercialisation, époque où on vise «la rationalisation industrielle de la culture» pour reprendre une expression de Marcel St-Pierre?

Le dossier de ce numéro traite d’un aspect du marché de l’art : le monde des consultant-e-s en art. Il nous est révélé dans le compte-rendu d’une enquête menée par Dominique Sarrazin. Cette dernière est artiste et fait elle-même affaire avec une consultante en art. Elle parle donc en connaissance de cause!

Qu’est-ce qu’un-e consultant-e en art? Brièvement, et à la lueur de l’enquête de Sarrazin, nous pouvons dire qu’ils et elles agissent comme intermédiaires entre artistes et client-e-s (compagnies, architectes, décorateur-e-s, individu-e-s…); que leurs activités sont plus importantes qu’on le pense puisque environ 50 % des artistes montréalais-e-s sont impliqué-e-s dans une relation avec un-e consultant-e en art; et, enfin, qu’ils et elles transigent avec une clientèle majoritairement francophone et intéressée à la production artistique contemporaine. Dans notre no 12, nous abordions partiellement cette microréalité dans une entrevue réalisée avec Marie France Thibault qui a mis sur pied un service d’art coaching dont le mandat est d’aider les artistes à négocier avec les différentes instances du système de l’art. À ESSE, vous le savez, nous aimons retourner les questions dans tous les sens et susciter d’autres réflexions; nous nous sommes penché-e-s sur les résultats de l’enquête de D. Sarrazin et vous en proposons une interprétation.

CLANDESTINITÉ/AVEU. Nous pouvons constater, compte tenu de l’importance des transactions entre consultant-e-s en art et artistes, qu’une part considérable de la diffusion de l’art est effectuée par cette entremise. Il en résulte qu’un nombre appréciable d’œuvres échappe au réseau public de visibilité. Et, dans ce sens, «faire le tour» des galeries, «voir» toutes les expositions n’assurent en rien une connaissance approfondie de la production artistique actuelle.

Ces activités revêtent cependant un caractère clandestin. L’article résultant de l’enquête de Sarrazin en est un certain reflet : le désir d’anonymat des répondant-e-s est respecté. Ce monde semble tellement difficile à découvrir qu’on pourrait le qualifier «d’interlope». Nous avons, de notre côté, cherché à établir une liste de ces consultant-e-s, mais il nous a été difficile de réunir les quelques noms qui suivent et, encore, nous ne pouvons garantir que les personnes nommées ici poursuivent toujours leurs activités : Shayna Laing, Angela Liper, Lillian Mauer, Diane Pellerin, Jacques Rivest, Sheila Segal, Gaëtane Marsot, Ninon Gauthier, Thérèse Dion, Loïs Shane (présente irrégulièrement des expositions dans sa galerie), Elaine Steinberg (ne serait plus en affaires), Evelyn Aimis (elle a commencé comme consultante à Montréal et opère maintenant une galerie à Toronto). Dans un certain sens, nous pourrions supposer que des motifs économiques (revenus non déclarés) expliquent une telle clandestinité. Mais en est-ce bien la raison principale?

Les artistes mêmes participeraient à cette clandestinité, car ils et elles semblent mal à l’aise de mentionner leur relation avec un-e consultant-e en art. Dans cette ère de gestion que nous vivons, plusieurs ont des scrupules à «avouer» faire de l’argent. Pourtant… Il y a trop d’artistes au Québec pour que tous et toutes puissent tirer un revenu suffisant des subventions d’État. Mais on n’aime sans doute pas — et c’est ce qui se produirait dans ce type de transaction via une-e consultant-e — que l’art soit perçu comme un objet de consommation. Cependant, après avoir bien gratté les alentours, il faut se rendre à l’évidence que toute activité artistique ne dépend en fin de compte que d’un seul facteur : l’argent. Qui détermine si, oui ou non, on peut mener à bien un projet? La bonne volonté, l’imagination, l’effort, la patience peuvent venir à bout de situations financières difficiles, mais le facteur économique reste toujours présent, décisif, inévitable.

Dans son dernier film, Jésus de Montréal, Denys Arcand décrit cette situation très actuelle où des comédien-ne-s arrivent à vivre en tournant des commerciaux, en doublant des films pornos, en faisant la narration de documentaires de vulgarisation scientifique. À côté d’eux, il y a cet «artiste-Jésus», pur, qui ne mange pas de ce pain-là. Mais on ne sait pas non plus ce qu’il mange… Car, pour être indépendant et agir selon ses principes sans être confronté à quoi que ce soit, il ne faut pas tant un noble idéal que des conditions économiques qui permettent de le soutenir. L’équation est simple, et la même pour tous et toutes : survivance + art = comment gagner sa vie avec son travail?

Il existe très certainement des contraintes (de format, de couleur, de sujet, etc.) auxquelles l’artiste est soumis dans une telle relation d’affaires avec un-e consultant-e en art. Les goûts de la clientèle conditionnent les choix du, de la consultant-e. Bien que cet aspect du «métier» soient de l’ordre du non-dit, bien que les artistes se flattent de ne pas se laisser prendre au jeu de la commande — quant aux prescriptions formelles — tous et toutes, artistes ou non, savons très bien, «marketing» oblige, qu’une œuvre qui ne rencontre pas les «goûts du jour» restera dans l’atelier. Alors pourquoi la produire? Les artistes ayant des productions parallèles — l’une publique (souvent la plus personnelle, celle qu’on n’est pas gêné de montrer), l’autre cachée, «marketable» — ne sont pas rares. Nul autre que l’artiste sait ce qu’il ou elle est prêt-e à faire pour gagner sa vie. Et si on pouvait se débarrasser d’un ou deux mythes du genre «pour être intègre, il faut être pauvre», tant mieux!

RENTABILITÉ/LÉGITIMITÉ. Un autre élément ressort de cette enquête : une certaine forme de méfiance de la part des directeurs et directrices de galeries vis-à-vis des consultant-e-s en art. Ce sont évidemment deux milieux qui doivent se tolérer : ils tirent leurs profits du même bassin. Les directeurs et directrices considèrent le travail des consultant-e-s comme une entreprise strictement commerciale alors qu’eux et elles s’impliqueraient positivement dans le milieu artistique. Ils et elles ont pignon sur rue, organisent des expositions, publient des catalogues, participent aux foires internationales, etc.. Leur action contribuerait de façon plus évidente et légitime à l’avancement de la carrière de l’artiste autant qu’à l’affirmation, au rayonnement et au dynamisme du milieu. Mais tout en se donnant ce rôle, ils et elles visent aussi la rentabilité. Leurs intérêts ultimes rejoignent ceux des consultant-e-s : ils et elles n’accepteront pas de promouvoir un-e artiste sans entrevoir une possibilité de rentabilité. Que l’œuvre soit ou non accompagnée d’un discours qui l’inscrit dans le «champ de production savante», l’objectif est de démontrer en quoi tel achat peut devenir un placement valable.

La présence effective et relativement nouvelle des consultant-e-s en art dans le milieu artistique montréalais pourrait expliquer leur non-légitimité, mais ne peut à elle seule justifier le caractère illicite de leur activité. C’est en illustrant très humoristiquement le dossier de Sarrazin que Paul Grégoire apporte un élément de réponse. Un pacte avec le diable?, tel est le titre de son intervention visuelle. Y aurait-il danger de vendre son âme? Sujet tabou…

OPINION. Alors que Dominique Sarrazin rend compte objectivement de son enquête, l’artiste Anne Thibeault y va de son expérience personnelle. Coïncidence heureuse, le survol critique qu’elle effectue du milieu artistique montréalais et de sa propre condition d’artiste fait en partie écho à l’enquête de Sarrazin : elle nous livre un point de vue de «l’intérieur de la pratique». Il y est aussi question d’argent et de ce qu’on accepte de faire pour vivre. Sa réflexion explicite pourquoi certaine-s artistes diversifient leur production. Car Anne Thibeault ne se fait plus d’illusions sur ce qui fait qu’un-e artiste est reconnu-e ou pas… Et à ceux qui se demanderaient si Anne peint encore, nous pouvons leur répondre tout de suite : «eh! bien, oui»!

C’est dans la chronique MONTRÉALITÉS que se retrouvent les articles d’un collaborateur et d’une collaboratrice «fâché-e noir». Marie-Hélène Cousineau, une des pionnières de la revue, s’élève contre cette façon trop fréquente d’importer un événement comme The Arts for television sans tenir compte du contexte québécois et met en doute les possibilités artistiques du médium télévisuel tel qu’il est exploité actuellement. Louis Couturier (une recrue!) prend prétexte d’une exposition récente pour y aller de déclarations sur l’art et sur sa signification sociale. Ces deux articles soulèvent chacun à leur façon la question du contrôle en art. À quelles fins utilise-t-on l’art? Au service de qui? Questions rarement abordées, mais tellement présentes…!

Il y a d’autres nouveaux noms au générique des MONTRÉALITÉS. Deux auteures nous proposent des concepts théoriques originaux. C’est en visitant l’exposition de Céline Surprenant que Céline Boucher décide de revisiter le discours sur le féminin en art. Elle l’aborde par le biais d’un concept d’«effet de matrice» qu’elle élabore à partir des œuvres de Surprenant et aussi à travers celles d’autres artistes (dont un homme!). Jennifer Couelle analyse l’exposition récente de Denis Rousseau1 à la loupe de catégories personnelles. Nous lui avons cependant demandé d’expliquer l’emploi d’une terminologie anglaise. Renée Brunet, pour sa part, nous propose un bref compte-rendu des quelques films qu’elle a vus au dernier Festival international du film sur l’art et déplore le manque de diffusion de ce type de production en dehors d’un cercle d’initiés.

Insatisfait de la tournure habituelle des critiques d’expositions, Donald Goodes tente de trouver une façon qui lui convient davantage et l’applique à l’analyse de l’exposition récente de Jocelyne Prince. Son commentaire inclut les propos d’autres visiteur-e-s et tient compte des discussions et réflexions qu’il a échangées avec ces personnes.

Dans la chronique MUSÉOLOGIE, deux textes confrontent deux réalités. D’un côté, l’étouffement des musées régionaux faute de ressources financières suffisantes (ah! l’argent, toujours l’argent!) tel que soulevé par Marc Brisson à propos du Musée régional de la Côte-Nord; de l’Autre, l’achèvement du Musée des beaux-arts du Canada, dans la deuxième partie de l’article de Marie-Josée Therrien : un méga-projet au coût exorbitant, très attendu, réalisé pour des fins politiques, c’est-à-dire faire valoir le nationalisme.

Au musée de Joliette, on a mené une expérience singulière juxtaposant art ancien et art contemporain. Voir l’article de M.-J. Therrien dans la chronique COMMENTAIRES.

De passage à Montréal, Luis Neves nous livre la deuxième partie de Cité Solitaire. Les premières planches, parues dans ESSE no 11, recréaient l’époque contestataire du mai 68 artistique à Montréal.

Ainsi le réel se présente-t-il, multiple et complexe.

LE COMITÉ DE RÉDACTION

NOTES:

1. À propos de cette exposition de D. Rousseau, il est intéressant de rapporter ici un extrait de l’entrevue qu’il accordait à Jocelyne Lepage et qui a été publiée dans La Presse du 11 février 1989 : «On censure beaucoup l’art au Canada. Le système est très hiérarchisé et institutionnalisé. Et on ne croit pas beaucoup en nos artistes. On prône l’art international tout en parlant de sculpture britannique, d’art allemand, de peinture italienne et des Américains. Il me semble que c’est contradictoire. Cet art-là, en réalité, est très national, très régional. C’est important, pour nous, d’être à la recherche de la culture d’ici comme le font chez eux les Allemands qui n’ont pas peur de se regarder le nombril.»

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