Se souvenir d'où l'on s'en va

Sylvette Babin

[in French]

Se souvenir d'où l'on s'en va (1)

L’éditorial du numéro précédent vous apprenait que Johanne Chagnon, qui a dirigé ESSE durant près de 18 ans, a quitté la revue pour se consacrer à d’autres projets. Dix-huit années d’investissement sans limites, pour consolider une tribune où se côtoient artistes et auteur(e)s passionné(e)s par l’art actuel, mais aussi concerné(e)s par l’environnement social dans lequel il émerge. Quarante-cinq publications où elle a signé, en plus de nombreux articles de fond, des éditoriaux engagés, voire enragés. Elle est de ceux et celles qui portent le flambeau bien haut, de ceux et celles qui n’ont pas peur de prendre la parole pour mettre en lumière les aberrations politiques ou économiques de notre société.

Mais Jo du Loup, comme on aime à la nommer, passe le témoin à une nouvelle équipe tout aussi passionnée, dont je me fais aujourd’hui la porte-parole pour lui exprimer notre reconnaissance. Si ma propre voix se veut souvent plus poétique que politique, il n’en reste pas moins que je partage son indignation face à certaines injustices sociales, inégalités économiques ou autres monstruosités générées par la soif de pouvoir des cowboys transgéniques qui dirigent notre planète. En conséquence, cette voix qui s’est fait entendre à travers ESSE pendant toutes ces années, il me tient à cœur de ne pas la laisser se taire.

Il m’importe également, dans ce numéro qui traite en partie de la mémoire, de souligner que ESSE n’est pas devenue amnésique. Les transformations qui surviennent actuellement à la revue – une nouvelle localisation, une équipe élargie, un comité de rédaction et un conseil d’administration renouvelés, une grille graphique en évolution – n’affectent en rien notre position initiale : une revue francophone dirigée par des artistes; un intérêt, à travers des textes substantiels, pour toutes les couches de production et de diffusion de l’art d’ici et d’ailleurs, pour les pratiques irrévérencieuses, les prises de positions, les attitudes engagées.

ESSE se permet néanmoins le changement, le mouvement. Je considère notre revue comme un outil «vivant» et en constante évolution, à l’image des pratiques et des gestes d’art qui motivent son existence. Puisque les individus qui y gravitent sont d’abord et avant tout des créateurs qui osent prendre la parole, nous oserons aussi prendre le crayon (et la souris) pour repenser régulièrement notre mise en page. C’est à découvrir. Vous aurez, de plus, l’occasion d’apprécier notre nouveau venu, le Coranto, un fascicule distribué mensuellement – et gratuitement – dans divers points de chute québécois et canadiens, notamment dans la plupart des centres d’artistes. Il s’agit d’un document informatif, critique ou polémique qui traitera, par le biais de différents auteurs, de sujets variés de l’actualité artistique et (ou) sociale. Ainsi sont déjà parus en novembre le Coranto n° 1 : «Art contemporain et logique événementielle», une réflexion de Bernard Lamarche sur les biennales; et en décembre le Coranto n° 2 : «De mystérieuses lignes peintes apparues sur les trottoirs de Montréal», de Patrice Loubier, d’après une intervention urbaine d’origine inconnue.

ESSE se dirige donc vers son vingtième anniversaire avec des projets palpitants. Prendre le relais, c’est assurer la continuité d’un processus en allant de l’avant pour atteindre de nouveaux objectifs, c’est ce que l’équipe actuelle s’engage à faire.

Fragments de mémoires

Vous trouverez, dans ce numéro, une série de «petits exercices de mémoire» qui mettent en scène le rapport de l’art à la ville et à son public, le récit historique, l’expérience vécue et l’acte d’échange, d’abord à travers quelques essais sur Mémoire Vive – événement orchestré par Dare-Dare de concert avec le Centre d’histoire de Montréal –, ainsi que dans des textes abordant la «topophilie» urbaine, les arts de la rue et la performance.

Lien entre plusieurs des textes de ce numéro, le thème de la mémoire – qu’elle soit affective, intime ou collective, universelle, virtuelle, organique ou même génétique – me transporte vers de multiples avenues. «Faculté collective de se souvenir» nous dit le Petit Robert, ce qui s’avère une grande richesse pour l’humanité, mais néanmoins «faculté qui oublie», comme le montrent certaines pages d’une histoire qui se répète sans cesse. C’est peut-être que nous avons la mémoire courte (ou sélective). J’ai lu quelque part que «c’est dans la mémoire que se forgent nos boucliers pour demain». C’était, si je me souviens bien, dans un document publié en octobre 2000, pour le trentième anniversaire d’une certaine crise québécoise. Une jolie petite maxime qui n’est pas sans rappeler notre devise nationale, «Je me souviens», mais dont le sens a pourtant été perdu dans l’oubli (2).

Je m’égare ? Si peu, puisque les projets qui ont motivé certains des textes présentés ici amènent justement à poser un regard sur notre passé et, par différentes stratégies, nous invitent à réhabiliter cette mémoire parfois «à vif» : «si la mémoire est vive, c’est parce qu’elle est béante comme une blessure, comme un souvenir angoissant, comme le deuil qui ne s’accomplit pas, comme la mélancolie qui s’installe; alors le mort saisit le vif.» (Jacob p. 6) … Projets qui nous conduisent à prendre part au processus de remémoration, non plus en spectateur, mais en tant qu’individu et citoyen : «Les murs du feu ne racontent pas la ville à partir d’un surplomb désincarné, mais semblent plutôt en sourdre comme une voix parmi d’autres qui en constituent l’étoffe, et s’adresser au passant dans un échange qui n’engage pas seulement son statut de sujet cognitif, mais aussi sa conscience éthique de citoyen.» (Loubier p. 27) … Projets qui nous font prendre conscience de la mémoire de l’autre. C’est le cas notamment des actions commémoratives d’Éric Létourneau où «tous les pays du monde, classés par ordre alphabétique, se verront accorder trois minutes de silence à la mémoire des victimes de la politique étrangère états-unienne.» (Spencer p. 49)

J’ai moi-même participé à cette performance de Létourneau, à la lettre «c» pour Chili. J’ai dédié mon silence à cet ami chilien dont les parents et lui ont vécu leur propre 11 septembre (3). Cet ami dont la mémoire, maintenant plus québécoise que celles de ses ancêtres, mais plus chilienne que celles de ses descendants, sera toujours partagée entre l’ici et l’ailleurs, lui octroyant toujours une double appartenance.

Je m’égare? Si peu, puisque la mémoire intime de l’un finit toujours par affecter celle de l’autre; puisque la mémoire identitaire se forge aussi, un peu, dans notre rapport à l’autre, dans l’acte d’échange, dans le partage : «Si la mémoire se construit à partir d’expériences subjectives et phénoménologiques, elle s’articule dans notre rapport aux autres dans l’usage de symboles et de métaphores, dans l’évocation d’images mises en commun et dans des jeux relationnels de gestes et de narrations qui la fixent, la transforment, comblent ses vides.» (Boivin p. 30)

Et la mémoire nous conduit vers des lieux encore insoupçonnés. Depuis qu’elle se fait virtuelle et s’emmagasine dans des puces de plus en plus perfectionnées, la somme d’information à laquelle nous avons accès est presque sans limites. Mais que dire de la mémoire sauvegardée dans… des coquerelles? C’est ce que proposait Jaron Lanier lors du concours de design The Times Capsules lancé par le New York Times en 1999, afin d’assurer la sauvegarde de la mémoire de l’humanité jusqu’au prochain millénaire. Le projet de Lanier consistait à implanter une année complète du New York Times dans l’ADN d’un cafard (4), puis à faire en sorte que ces données soient transmises dans l’ADN des cafards des générations suivantes. Des OGM de la mémoire! Si l’on accepte le fait que la mémoire d’un individu ou d’une société est indissociable de ses valeurs, je me demande bien quelle mémoire sera transmise par les cowboys transgéniques qui dirigent notre planète. Inquiétant...

Je m’égare? Peut-être. Je vous laisse alors découvrir par vous-mêmes le contenu de ce numéro 47. Vous y constaterez que notre intérêt pour la scène artistique régionale est toujours bel et bien présent; il se traduit ici dans deux textes sur la région de la Mauricie, avec un article sur le Festival du théâtre de rue de Shawinigan et un essai sur la critique musicale et la présence de Bill Dixon au Festival de musique actuelle de Victoriaville. Présence internationale aussi avec un texte sur la Documenta de Kassel et sur le nouveau centre d’art le Plateau de Paris.

NOTES:

(1) Expression emprunté à Jocelyn Létourneau, Le Devoir, 4 novembre 2000.
(2) On attribue la devise à l’architecte Eugène-Étienne Taché – qui l’a intégrée à la porte principale de l’Hôtel du Parlement vers 1883 – sans pour autant connaître le sens exact qu’il a voulu lui donner.
(3) Est-ce nécessaire de mentionner que je parle ici du 11 septembre 1973? Oui, j’en suis convaincue, car «la mémoire est sélective», et certains événements (je parle maintenant du 11 septembre 2001…) s’approprient parfois des dates en occultant tout le calendrier historique préexistant.
(4) « Le contenu annuel du magazine serait traduit du code binaire (0-1) au «langage» de l’ADN (à quatres éléments : A,G,C,T) ». [Traduction libre]. Voir à cet effet le site : http: //www.nytimes.com/library/magazine/millennium/m6/design-lanier.html

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