Marcher sur des pics de porc-épic...

Johanne Chagnon

[in French]

«Il faut miser sur l’énergie collective des Autochtones afin qu’ils se prennent en main plutôt que de laisser perdurer un système dont on ne peut plus se cacher qu’il est un échec.» Renée Dupuis.

Marcher sur des pics de porc-épic... C’est un peu ce que je ressens en abordant en tant que Blanche la question amérindienne pour les besoins de cet éditorial. En effet, cette question demande une bonne connaissance du sujet. C’est pourquoi, pour le dossier AMÉRINDIE de ce numéro, ESSE, qui se permet un néologisme dans le titre, a opté pour un regard «de l’intérieur». L’article principal de ce dossier, écrit par Guy Sioui Durand, Huron-Wendat, a du souffle. En plus de fournir aux lecteurs beaucoup d’information, ce document, qui couvre un large territoire, est porté par une opinion sur l’art amérindien contemporain qui propose «une authentique vision autochtone sans pour autant s’assujettir aux canons de la tradition». Il répond à un besoin de comprendre comment se traduit l’imaginaire amérindien dans les productions artistiques récentes. Complètent le dossier trois autres textes provenant de souches différentes. Sur le plan historique, André Greusard résume, pour l’essentiel de son texte, le livre Les Premières Nations du Canada d’Olive Patricia Dickason, elle-même d’origine métis – si bien que l’on peut avancer que ce texte est lui aussi porté par un regard «de l’intérieur». Andrée Martin, quant à elle, traite de la violation des droits culturels pour ensuite s’attarder à deux cas de «réussite» dans le monde autochtone. Enfin, Katerine Sirois et Jean-Philippe Uzel (ce dernier d’origine française) se sont penchés tout particulièrement sur l’œuvre de l’artiste ojibwe Ron Noganosh.

La question amérindienne demeure un «problème» réel, non résolu, bien que les Amérindiens n’en peuvent plus d'entendre parler d'eux de cette façon. On constate tout de même, à la lecture du dossier, que la plupart des artistes mettent eux-mêmes beaucoup d’emphase sur leurs conditions de vie, leur passé, etc. – œuvres à charge dénonciatrice pour la plupart. Haine, souffrance, colère, rage : il y a des maux sociaux qui ne guériront pas sans un changement véritable.

Arrêtons de nous conter des histoires : «Il faut miser sur l’énergie collective des Autochtones afin qu’ils se prennent en main plutôt que de laisser perdurer un système dont on ne peut plus se cacher qu’il est un échec», déclare Renée Dupuis dans Quel Canada pour les Autochtones? La fin de l’exclusion (Boréal, 2001), un livre important, clair et bien documenté. L’auteure, avocate spécialiste en droit autochtone, membre de la Commission des revendications des Indiens depuis avril 2001, et récipiendaire, en 2001, du Prix littéraire du Gouverneur général du Canada (catégorie Essai), a répété, sur plusieurs tribunes, un appel d’urgence face à la situation actuelle des peuples amérindiens. D’autres également sonnent l’alarme. Aurélien Gill, seul et unique sénateur canadien autochtone, ancien chef des nations montagnaises et des Attikamek, ancien chef de la communauté de Mashteuiatsh à Pointe-Bleue, affirme: «Je suis de ceux qui prétendent que nous manquons désormais de temps.» (Le Devoir, 9 juin 2001)

On connaît trop bien les statistiques qui démontrent l’écart inacceptable entre les conditions de vie des Amérindiens et celles du reste de la population : taux effarants de pauvreté, de mortalité, de suicide, etc. Six milliards de dollars par année, alloués par le gouvernement fédéral, pour une population de 610 000 dans tout le Canada (72 000 au Québec, 9 600 dans le Nunavik), et tout cela pour des résultats aussi désastreux. Il est clair que c’est le système lui-même qui est dysfonctionnel, «problématique».

Cependant, il est intéressant de voir d’autres stratégies se développer, d’autres territoires investis. Ainsi, depuis le milieu des années 1980, les peuples autochtones ont élargi le débat à l’échelle planétaire et alerté l’opinion publique sur des enjeux qui dépassent le cadre de leur propre société. Leurs porte-parole, d’ici comme d’ailleurs, se veulent des intervenants directs sur la scène internationale. Leurs actions sont soutenues par la création d'associations internationales qui renforcent les contacts entre les peuples autochtones du globe. En exerçant des pressions pour amener la communauté internationale à s’intéresser à leurs préoccupations, qui ne sont plus ainsi strictement une question interne, cela oblige des États comme le Canada à rendre des comptes sur la façon dont ils traitent leurs citoyens autochtones. La cause n’est pas gagnée, mais des peuples «victimes» de l'Histoire, de la Nouvelle-Zélande, de l'Inde, de l'Amazonie ou de l’Amérique du Nord, peuvent ainsi faire cause commune auprès d'organismes internationaux à Genève ou à La Haye.

Les nations amérindiennes peuvent utiliser cet espace politique afin de proposer un modèle alternatif. Ne sont-elles pas elles-mêmes bien placées pour le faire? On pourrait tirer des leçons de leur expérience, car les Autochtones sont les premières victimes de la mondialisation, depuis l'arrivée des Européens, il y a quatre siècles, qui les ont «forcés» à participer à une nouvelle économie de marché, à se joindre au grand cercle des pays qui se prétendaient évolués. On connaît la suite. Ainsi, la transformation de la chasse de subsistance en traite des fourrures destinées au marché international a conduit à l'épuisement de la ressource. Les Amérindiens devenaient des «entraves» à un «progrès» qui commandait leur dépossession territoriale, puis leur dépossession politique. Tout ceci n’évoque-t-il pas la situation planétaire actuelle? Voilà un exemple, s’il en faut, des effets réels de la mondialisation économique, loin du bonheur et de la prospérité tant vantés par ses tenants. Lors du Sommet des peuples autochtones des Amériques tenu à Ottawa en mars 2001 –avant «l’autre» Sommet de Québec, celui des Chefs d'État des Amériques poursuivant effrontément leurs négociations pour une Zone de libre échange des Amériques (ZLÉA) –, des propositions d’actions communes furent discutées, en vue de la reconnaissance des droits de ces peuples dans leurs États respectifs et par les instances internationales.

Les gouvernements du pays commencent à considérer les Amérindiens comme des partenaires du développement économique — et les récents traités signés vont dans ce sens —, mais verrons-nous se développer une manière de faire différente? Autre chose que la reprise de formules éculées du système capitaliste, tel le Gala des prix d'excellence Mishtapew de l'Association d'affaires des Premiers Peuples, à 250$ le billet?

La présence publique accrue des peuples autochtones s’inscrit dans une recrudescence de revendications identitaires — l’autre versant de la mondialisation. Même si le combat des Autochtones est tout de même marginal par rapport au déploiement hégémonique de la mondialisation économique et financière, leur voix se fait davantage entendre. Comment leur point de vue se serait-il manifesté auparavant, avec une culture basée sur l’oralité? De plus, jusqu’en 1960, les Amérindiens ne pouvaient même pas faire des études avancées, sous peine de voir annuler leur statut d’Indien. C’est, en fait, la première génération «lettrée» qui émerge aujourd’hui.

Les Autochtones n’ont pas hésité à investir cet autre espace public qu'est l’Internet, leur permettant d’entrer à nouveau dans le «monde virtuel» qui est le leur, du point de vue chamanique. Les Inuits, entre autres, sont le peuple autochtone le plus branché de la planète. Le Nunavut existe simultanément dans le monde réel et sur Internet – on peut suivre les sessions de l’Assemblée législative au www.assembly.nu.ca/français. La Conférence inuite circumpolaire, créée en 1980, et qui relie environ 130 000 Inuits de plusieurs régions arctiques, est très présente sur le Web. Pendant ce temps... la plupart des autochtones ne peuvent pas communiquer directement avec les Québécois en français.

Le sort des Autochtones se joue toutefois moins dans les réunions à Genève ou ailleurs qu’au quotidien. D’ailleurs, combien savent que nous sommes, depuis 1995, dans La Décennie internationale des populations autochtones, proclamée par l’ONU? Les changements se feront sur d’autres terrains, et l’art en est un.

«L’art actuel est aussi un territoire autochtone», comme le dit l’artiste ojibwe Robert Houle, cité dans le dossier de ce numéro. On ne peut que faire «le constat d’une effervescence réelle de la créativité autochtone d’Ouest en Est», affirme Guy Sioui Durand, même si elle est encore précaire. Les productions en art actuel, tout particulièrement parce qu’elles ne sont pas touchées par les demandes du marché ou la tyrannie de l’homogénéisation médiatique, sont un bastion d’investigation de la condition des peuples autochtones. Il est plus que temps de pouvoir bénéficier de cet autre regard que les Amérindiens, et les artistes amérindiens, portent sur l’histoire, sur le monde — et sur l’art. Le temps d’un autre type de relation, basé sur le respect mutuel.

ESSE a choisi comme couverture de ce numéro une photo de Yves Sioui Durand (Huron-Wendat), prise lors de la présentation de Sushi or not Sushi? (2001), dans une posture qui symbolise bien ses préoccupations : être ou ne pas être Amérindien? C’est en même temps une forme d’hommage à la persistance de l’artiste, à sa prise de position indéfectible pour un théâtre amérindien. Son constat est cependant sévère («Un nouveau monde pour les Amérindiens?», Spirale, mars-avril 2000) — faisant face au même problème que rencontre tout artiste en art actuel : «Il me faut constater [...] que les communautés autochtones sont totalement repliées sur elles-mêmes [...] et que le lieu de l’artiste amérindien contemporain est toujours celui de l’exil. [...] le seul espoir d’avenir, celui de croire en la force de nos cultures et, en son sein, à la fonction de l’art comme transmetteur des valeurs éthiques de nos traditions par la puissance de l’imaginaire délivré du tabou et de la superstition qui nous condamnent à la peur de nous-mêmes, à la peur de notre être profond. C’est là toute la question.» Retournez voir la couverture.

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