Dossier | De la «nourriture» pour les oreilles

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De la «nourriture» pour les oreilles
Par Katherine Liberovskaya

De tout temps, la nourriture a été un moyen de subsistance important non seulement pour le corps mais aussi pour la culture, les interactions sociales et l’identité. Ainsi, depuis les temps anciens, les artistes se sont inspirés de la nourriture comme symbole et comme sujet. Au cours du 20e siècle, on a même couramment employé la nourriture comme matériau dans différentes pratiques d’art contemporain comme les installations, les sculptures, les performances, les créations collectives. Lors d’un récent voyage à l’IFTAF (Institute For Transacoustic Research), j’ai pu constater l’usage surprenant qu’un groupe d’artistes faisait de la nourriture. Il s’agit des membres de la First Vienna Vegetable Orchestra (premier orchestre «végétal» de Vienne).

Cet orchestre utilise presque exclusivement des légumes du jardin pour fabriquer les instruments sur lesquels il joue. À chaque concert, tous les instruments basés sur les légumes, comme la trompette-poivron, la claquette-aubergine, le souffleur-poireau ou le marimba-radis, doivent être préparés à partir de zéro. La préparation varie selon l’instrument : certains, comme le violon-poireau ou le tambour-citrouille, sont utilisés tels quels; d’autres sont fabriqués avec des outils, comme la flûte-carotte sculptée au moyen d’un couteau et trouée avec une perceuse. D’autres encore sont mixtes, tel le concombrephone, qui intègre des morceaux de concombre, de poivron et de carotte. Tous ces instruments sont amplifiés par plusieurs types de microphones, notamment le condensateur, le contact et la voix. On réexamine et améliore sans cesse l’amplification pour obtenir la meilleure sonorité possible des corps végétaux, qui produisent souvent des sons très délicats et doux. On ajoute parfois des ustensiles de cuisine, comme le couteau et le mélangeur, aux instruments végétaux et à l’amplification pour améliorer la performance de certaines pièces. Selon les membres de l’orchestre, le résultat produit est «un type de son autonome et totalement nouveau qu’il est impossible de reproduire avec les instruments de musique conventionnels». L’effet produit est certainement unique et «organique», grâce à toutes ces sonorités naturelles très vivantes de bruits et de rythmes, de respirations et de gargouillis bruts, moelleux, ramollis, juteux et pulpeux.

Pourquoi des légumes, ai-je demandé à Ernst Reitermaier, membre du First Vienna Vegetable Orchestra et de l’IFTAF? «Nous aimons la musique, nous aimons la cuisine et nous aimons les légumes. Nous faisions des expériences avec différentes méthodes de production sonore. L’idée d’un orchestre végétal n’était qu’une question de temps. Peut-être s’est-elle imposée lors d’une fête ou de la préparation d’une bouffe. Nous ne savons plus exactement… Cette décision ne repose pas à vrai dire sur une philosophie. Nous aimons tous les légumes; on en trouve partout, ils sont peu coûteux et en plus ils sentent et goûtent bon!» Et l’auditoire peut effectivement sentir et goûter les légumes, car à la fin des concerts de l’orchestre, les instruments deviennent les ingrédients d’une grosse soupe savoureuse préparée directement sur la scène par le chef d’orchestre, qui invite les spectateurs à la partager tout en conversant avec les musiciens. L’idée est d’apprécier ce qu’on vient d’entendre, d’une autre manière, grâce à d’autres sens et sensations.

L’orchestre, fondé au début de 1998, comprend dix membres (huit musiciens, un chef d’orchestre et un technicien du son). Ses membres, hommes et femmes, proviennent de divers horizons : art visuel, poésie vocale en performance, philosophie, pédagogie, design, médecine, ingénierie du son… aucun ne possédait de formation universitaire en musique, mais tous avaient de l’expérience en musique et en art sonore. Depuis six ans, ils collaborent à la conceptualisation et à la mise en œuvre de ce projet. Même si on perçoit parfois l’orchestre comme une bande d’amuseurs divertissants, la sonorité est un élément important pour tous ses membres; ils ne veulent certainement pas être perçus comme une bande de comiques ou un autre équivalent «bruyant». Ils croient néanmoins que «les idées sonores marinées et les habitudes d’écoute en conserve ont besoin d’être rafraîchies!».

Au fil des ans, le répertoire musical de l’orchestre s’est étendu à un large éventail de styles musicaux : musique africaine traditionnelle, musique de concert européenne classique, œuvres expérimentales électroniques et, plus récemment, pièces rythmiques house tracks, bruitisme et dub and glitch. De plus en plus, ses membres inventent leur propre musique en explorant plus à fond l’univers du son végétal. Cela ne les empêche pas de s’intéresser à l’exécution de musique existante avec des instruments végétaux, car le développement et l’évolution d’instruments capables de produire des sons applicables à cette musique représentent véritablement une recherche acoustique ingénieuse et complexe. Depuis ses débuts, l’orchestre a produit deux disques compacts, Gemise et Automate, sur l’étiquette Transacoustic Research. On peut les obtenir auprès de son distributeur Extraplatte (www.extraplatte.at, info@extraplatte.at).

[Traduction : Isabelle Chagnon]

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