Dossier | Abreuver la communauté

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Abreuver la communauté
Par Bernard Lamarche

«Heat Upstages Art at the Venice Biennale (1)» : c’était la manchette du New York Times au lendemain de la fin de semaine d’ouverture de la dernière édition de la Biennale de Venise. La canicule mortelle qui a frappé une partie de l’Europe n’a pas épargné Venise au moment où des milliers d’amateurs et de professionnels de l’art contemporain du monde entier réalisaient leur pèlerinage biennal pour assister à l’ouverture de l’une des plus importantes vitrines mondiales de l’art qui se fait maintenant. À un point tel, rapporte le journaliste du quotidien new-yorkais, que des mauvaises langues ont suggéré que la couverture médiatique des différents pavillons nationaux du Giardini allait se transformer en loterie, selon que les bâtiments profitaient ou non de l’air climatisé. Dans un tel contexte, la présence des artistes du collectif danois Superflex pouvait être vu comme une délivrance. Suite à une épuisante traversée des salles de l’ancien Arsenale, le bar alternatif tenu par Superflex (2) proposait aux visiteurs une halte salutaire, afin de se désaltérer, tout simplement. Faisant de la production d’une liqueur à base de guaraná (une baie à haute teneur en caféine populaire au Brésil) le principal objet de sa participation dans une Biennale de Venise (3) fortement axée sur des questions d’ordre politique, le collectif se positionnait doublement en dehors du terrain de l’art.

Résistance agricole (4)
La liqueur baptisée Guaraná et les autres boissons contenant des extraits concentrés de la plante du même nom – presque toutes les boissons énergétiques en contiennent – est faite à partir d’un fruit autrefois populaire chez les indigènes et réputé pour ses vertus stimulantes. Ces fruits contiennent jusqu’à trois fois la quantité de caféine que contient le café. Ils sont devenus l’enjeu d’une importante concurrence visant le contrôle des parts d’un marché de plusieurs millions de dollars.

Le commerce de la plante atteint une ampleur mondiale et participe d’une économie florissante dont les frontières ont largement dépassé celles du Brésil. Le projet de Superflex de produire un breuvage à partir de cette plante s’immisce au chœur de cette économie pour laquelle se battent des corporations nationales (5). Le marché canadien des boissons énergétiques est d’ailleurs nettement à la hausse. Pour le seul marché canadien, les ventes atteignent les 3 millions de dollars en 2001, compilation qui ne tient pas compte des ventes dans les bars et les événements qui sont «des canaux très importants pour ces produits (6)». Superflex s’immisce dans cette économie agroalimentaire de grande échelle en aidant des fermiers brésiliens à se réapproprier la production de la liqueur douce.

La nature de l’entreprise de Superflex est expliquée dans un court énoncé reproduit sur les bouteilles qui contiennent le liquide, texte qui tient lieu de manifeste. Le projet Guaraná a été développé en collaboration entre les artistes de Superflex et des fermiers d’une coopérative Maués dans la forêt d’Amazonie. Les fermiers se sont ainsi organisés pour répondre aux activités de corporations multinationales comme AmBev (7) et le géant PepsiCo.

Selon Superflex, AmBev et PepsiCo constituent un cartel dont le monopole sur l’achat de la matière première a fait chuter le prix des graines de guaraná de 80 %, alors que le coût à la consommation de leur produit a augmenté. Or, en plus de gérer la production de bière, AmBev est le propriétaire de la marque la plus populaire de liqueur à base de guaraná au Brésil, Guaraná Antartica. Il faut savoir que la saveur de guaraná est la seconde en termes de popularité au pays, correspondant à 28 % des ventes de liqueur douce, derrière la saveur de cola (8).

Comme il est encore écrit sur la bouteille dans laquelle est vendu le guaraná de Superflex, les intentions derrière le projet sont «d’utiliser des marques globales et leurs stratégies comme matière première pour établir les termes d’une position contre-économique, et réclamer l’usage original de la plante de guaraná Maués comme un puissant tonique naturel, non seulement comme symbole (9)». De plus, le texte de l’étiquette soutient que la marque Guaraná mise sur pied par les fermiers et Superflex contient beaucoup plus de guaraná Maués original que les autres marques. L’argument peut sembler anodin, mais sa nature patriotique risque peut-être de soulever un sentiment d’appartenance envers ce produit spécifique dans certains cercles communautaires.

Ce qui est en jeu dans la présence de Superflex et du projet Guaraná à la Biennale de Venise, on le comprendra, a peu à voir avec l’esthétique. Mais l’axe esthétique est certainement activé par le souci apporté au design de l’emballage du produit et du kiosque Superflex à la Biennale. Par ailleurs, bien que ce ne soit que pure spéculation, il y a fort à parier qu’autour de ce projet, à l’avenir, les manifestations en galerie (la galerie demeure le lieu ultime de diffusion des efforts communautaires de Superflex) consisteront en des panneaux didactiques ou des forums de discussions afin d’éclaircir la portée sociale d’une telle entreprise, à moins bien sûr que d’autres occasions ne se présentent de distribuer le produit, comme ce fut le cas à Venise. C’est sans doute dans cet esprit que l’étiquette de la bouteille de Guaraná diffuse un court texte faisant acte de manifeste.

Il importe donc que Superflex ait une audience dans la mesure où une partie de son travail prend la forme de l’activisme social. Mais davantage, puisque les artistes eux-mêmes préfèrent discuter de leur travail en disant qu’il sert à fournir des outils à des communautés dans le but direct de les renforcer, ils sont à la recherche d’usagers pour activer les mécanismes du changement, ici les fermiers brésiliens. Superflex justifie ses actions par le fait que le collectif fournit des ressources financières et organisationnelles répondant à des besoins spécifiques d’associations et de communautés dans le monde. Or, ces solutions, disent-ils, leur viennent selon une approche différente de résolution de problèmes, nourrie celle-là par l’espace d’expérimentation qu’alimente la pratique artistique. C’est là le principal lien entre les sphères d’activités, artistique et économique, impliquées dans la démarche du collectif.

De la même manière, une des premières interventions dans l’histoire de Superflex, Biogas in Africa, consistait en un projet pilote pour la production d’énergie à bon marché dans un village rural de Tanzanie. Cette collaboration avec les gens du village a mené à la création d’un système de récupération de déchets humains et animaux. Chaque unité de Biogas produit suffisamment de méthane pour la cuisine et le chauffage d’une famille. Dans une entrevue, également disponible sur le site Web du collectif, les membres de Superflex précisent que la solution (déjà existante et adaptée par eux à une nouvelle situation) allait permettre aux familles de faire autre chose que de passer la journée à quérir du bois pour répondre à des besoins basiques. Aussi, la productivité de cette communauté est-elle en quelque sorte augmentée par cette économie de temps, si l’on accepte pour la Tanzanie ces termes tirés du vocabulaire et des pratiques chers à l’Occident. Le projet Biogas prouve sa pertinence dans la mesure où le critère de la productivité soit opératoire pour les familles africaines et à condition que soit repoussée l’idée que l’initiative corresponde à la projection sur une culture donnée d’impératifs valorisés par une culture dominante.

Dans l’entrevue déjà mentionnée plus haut, Superflex déclare que son approche diffère de celle prônée par l’aide internationale. Selon ce qu’ils ont entendu de la bouche des gens avec qui ils ont travaillé en Afrique, cette aide rend la société passive et dépendante de la contribution des secouristes. Ces derniers «minent la créativité et l’initiative et par conséquent créent des victimes», estime le trio.

Échange
Le projet tanzanien et celui implanté au Brésil autour de produits comestibles diffèrent d’une autre initiative de cohésion sociale connue ici, celle des artistes membres du groupe Free Food, qui organise des repas spontanés dans les rues de Halifax, en Nouvelle-Écosse. Cette intervention mobilise la communauté en vue de nourrir les sans abris, les itinérants, les étudiants et d’autres passants en nécessité d’un repas ou d’une conversation réconfortante (10). Parmi d’autres alternatives aux modèles économiques courants, le projet de Free Food épouse la forme directe du don. Ce faisant, les artistes du groupe participent de modèles de sociabilité encore peu usités, mais tout de même graduellement de plus en plus explorés dans le domaine artistique.

Superflex travaille ainsi plutôt à partir des mécanismes du capitalisme, ce en quoi le collectif se démarque des entreprises artistiques de critique des valeurs prépondérantes et du fonctionnement courant dans le monde de la finance. Le trio n’offre une alternative que dans la mesure où il cherche des solutions durables à des problèmes ponctuels qu’éprouve une communauté ciblée. À ce titre, il utilise la culture capitaliste pour redonner du pouvoir à des familles ou encore aux petits producteurs agricoles.

En termes économiques, le projet Guaraná consiste en une intégration verticale. Plutôt que de vendre le produit des récoltes à une corporation qui elle s’occupe de la production d’une marchandise pour vente directe au consommateur, les fermiers, grâce à l’action de Superflex, s’emparent de l’échelon supérieur de la chaîne de production plutôt que de s’en remettre à une entreprise de transformation qui, elle, engage des profits plus considérables. Superflex vise à offrir aux fermiers des moyens supplémentaires pour leur donner des ressources plus intéressantes que ce que leur permet d’obtenir les ventes de la plante aux multinationales. Il en va d’une forme de résistance qui, comme chez d’autres groupes d’action, se produit sur le terrain de la production agricole.

À la Biennale de Venise le kiosque danois n’était pas accessible avant la dernière halte de l’Arsenale, qui portait comme titre Utopia Station. Le kiosque Superflex était fort judicieusement situé à l’extérieur des murs de l’Arsenale, pour ainsi dire hors de la zone où le politique était exprimé par les moyens reconnus de la production artistique et à l’écart d’un cadre strict affectant de l’étiquette «art» les expressions individuelles, dans cette portion de l’exposition, manifestées comme le bruit d’une conscience sociale relayée par les artistes.

Superflex semblait, du moins en apparence, répondre en tout premier lieu à un besoin rendu critique par la chaleur et l’humidité ambiantes : celui de désaltérer les visiteurs. En raison de la chaleur mais également en vertu d’une boulimie que les organisateurs ont encouragée, la visite était déjà hissée au rang d’épreuve. Ceux et celles qui avaient réussi la traversée tombaient, grâce à Superflex, sur une rare opportunité de s’abreuver sur le site de l’Arsenale. Le trio danois offrait à la horde des visiteurs la possibilité de se désaltérer en leur proposant la liqueur produite sur place (11). Les artistes se présentaient plutôt comme des entrepreneurs, donnant l’impression de renoncer à leur rôle initial d’artiste pour épouser celui de commerçant.

Sur place, il y avait tout à parier que l’effet du climat torride de la fin de semaine inaugurale de la Biennale de Venise ait dévié l’attention du public vers le produit offert, loin des implications sociales qu’il sous-tend. Dans ce contexte, les vertus désaltérantes de la boisson produite par les artistes avaient toutes les chances de se voir attribuer une valeur, au détriment des considérations politique, sociale, communautaire ou économique du projet. De ce fait, la dimension utilitaire du projet des Danois était certes activée. Dans le même souffle, les circonstances institutionnelles dans lesquelles sont présentées les œuvres à la Biennale de Venise devenaient-elles secondaires. Toutefois, toute lecture de ce projet ne peut ignorer les considérations sociales inhérentes à l’existence même du collectif Superflex.

S’il peut sembler aveugle aux véritables enjeux du projet de Superflex, le détour par des considérations météorologiques permet de souligner la portée de l’entreprise. Le travail du collectif a plus d’une fois été rapproché de l’esthétique relationnelle défendue par le critique d’art français Nicolas Bourriaud. Ce dernier a même signé un article sur le travail de Superflex, article qui, comme quelques autres, s’est retrouvé retranscrit dans une des pages du site Web du collectif (12). Comme le résume Bourriaud dans cet article, le sens d’une œuvre d’art, pour que cette dernière participe de la rubrique du relationnel, doit naître d’un mouvement qui lie toute la gamme des signes produits par les artistes à la collaboration et à la participation de différents individus dans l’espace d’exposition. Or, dans le cas qui nous intéresse, la collaboration dont il est question est presque totalement indépendante du domaine artistique. C’est la nature commerciale de l’échange entre les artistes et les «consommateurs» qui ressort du contexte de la Biennale. En effet, l’échange qui a lieu «dans l’espace d’exposition» ne concerne que le commerce entre le visiteur, littéralement devenu un consommateur, qui se procure le breuvage, et le fournisseur dudit produit, Superflex flanqué de ses collaborateurs. Cette transaction boucle la chaîne de production, mais elle peut être considérée comme complémentaire (voire secondaire), dans la mesure où cet échange n’est que l’acte de diffusion d’un échange préalable, autrement plus fondamental et de plus grande portée, celui de la collaboration entre les artistes et les fermiers.

La dimension transactionnelle à l’œuvre ici consiste en le geste, effectué par le visiteur de l’exposition, d’acheter un rafraîchissement. En conséquence, la transaction se situe doublement en dehors du domaine de l’art, se rapprochant du commerce. Première stratégie, le bar de Superflex était installé dans une zone accessible à condition que le visiteur franchisse la porte de sortie de l’espace d’exposition, dans les jardins de l’Arsenale, qu’il est utile dans ce cas d’opposer à l’espace de galerie ou d’exposition comme tel. Deuxièmement, et de manière encore plus significative, plutôt que de se situer sur le terrain de l’art, c’est dans les sphères du social et de l’économie que cette intervention prend son importance, à l’écart du monde de l’art ou, du moins, refusant les termes d’une quelconque «expérience esthétique» propre à la rubrique si chère à Nicolas Bourriaud.

Certes, le travail de Superflex découle d’un mouvement partant de la sphère artistique vers celle dite du réel. L’arrimage au domaine de l’art se fait d’une manière traditionnelle, par l’appel d’un commissaire intéressé à diffuser un travail qu’il juge d’intérêt. Par contre, les répercussions du projet Guaraná ne se mesurent en aucun cas selon les critères d’évaluation en vigueur dans le domaine de la critique d’art ou de l’esthétique, relationnelle ou non. Plutôt, et bien que la résistance ne soit de toute évidence pas étrangère aux manières de travailler de maints artistes, c’est la nouvelle donne dans le domaine agro-alimentaire, contre la puissance des multinationales, qui fournit dans ce cas l’échelle de mesure.

NOTES
1. Dans The New York Times, lundi 6 juin, 2003, p. B-1.
2. Le collectif danois a été fondé à Copenhague en 1997 par Bjørnstjerne Christiansen, Jakob Fenger et Rasmus Nielsen. Leur projet place l’art à l’extérieur des murs des galeries, au chœur de la réalité de la société, participant d’un activisme politique (bien qu’ils disent proposer des «outils» plus qu’ils ne font de l’art engagé à proprement parler). Leurs projets rencontrent une variété étonnante de pratiques, passant de la production de pouding à celle d’unités de biogaz ou, encore, par la mise sur pied de réseaux de télévision mis à la disposition des différentes communautés.
3. Cette édition anniversaire de la Biennale de Venise portait comme titre Dreams and Conflicts : The Dictatorship of the Viewer. Le commissaire général Francesco Bonami, refusant une lecture unique, a partitionné le parcours de l’Arsenale, remettant entre les mains de six commissaires ou collectifs de commissaires invités le soin d’aménager les expositions. C’est dans ce cadre que le collectif Superflex a été invité.
4. J’emploie ce terme bien qu’il ne colle pas tout à fait à l’attitude déployée par Superflex. Comme un des membres du collectif me le faisait remarquer lors d’un court échange de courriels, le terme «résistance» résonne de mélancoliques stratégies gauchistes. Dans cet échange, Rasmus Nielsen, reprenant le terme d’«outil» cher à Superflex, précisait : «I would rather talk about tools, tools for empowerment, tools for production and in this case, tools for bouncing the economic and cultural power of global capitalism...»
5. Au Québec, par exemple, la distribution de boissons énergétiques fait l’objet d’une forte concurrence : Molson distribue la boisson Guru, alors que Labatt s’est lancé dans le marché depuis février 2003, en distribuant la boisson Base. À l’échelle internationale, Pepsi a acheté SoBe pour lancer ensuite son drink énergétique, A-Rush. Coca-Cola n’est pas resté en plan, proposant sa propre potion, KMX.
6. Selon des chiffres dévoilés par la firme Euromonitor International, publiés dans La Presse du samedi 12 octobre 2002.
7. AmBev est le plus important brasseur du Brésil. Son marché atteint 68,4 % des parts.
8. La Presse, ibid.
9. Notre traduction. Cette dimension symbolique a certainement trait à la récupération par les producteurs des bénéfices générés par leur travail, mais aussi pourrait concerner une légende expliquant la naissance du guaraná, source de santé et de bonheur pour les Maués. On raconte chez les Maués qu’un petit enfant vivant dans les forêts d’Amazonie aurait été attaqué dans les bois par Juruapari, l’esprit du mal ayant pris la forme d’un serpent venimeux. Pour se venger de Juruapari, Toupan, le dieu suprême des Indiens, a arrosé la tombe du jeune indien mort. Une très belle plante, poursuit le récit de la légende, dont les petits fruits ressemblaient aux yeux du petit indien, poussa de sa tombe, le guaraná.
10. À ce sujet, voir les lignes éclairantes de Bruce Barber et de Jeff Dayton-Johnson dans «Une délimitation : la microéconomie des arts et son nouveau contexte». Cf. : Parachute, avril-mai-juin 2002, numéro sur les Économies, p. 27-41. Voir p. 36 pour les commentaires sur Free Food.
11. C’est d’ailleurs pour cette raison que je n’ai pu goûter au produit. En effet, mon passage près du kiosque a coïncidé avec une période de production lors de laquelle le breuvage était indisponible.
12. Cf. : Nicolas Bourriaud, «Make sure that you are seen (Supercritique)», sur le projet de réseau de télévision Superchannel de Superflex. Référence : www.superflex.dk/text/articles/supecritique.shtml.

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