David Wojnarowicz, Whitney Museum of American Art, New York

95
2019
Whitney Museum of Art
  • David Wojnarowicz, Untitled (One day this kid...), 1990-1991. Photo : permission du Whitney Museum of American Art
  • David Wojnarowicz, Arthur Rimbaud in New York, 1978-1979. Photo : permission de P.P.O.W., New York
  • David Wojnarowicz, vue d'installation, Whitney Museum of American Art, New York, 2018. Photo : Ron Amstutz
  • David Wojnarowicz, vue d'installation, Whitney Museum of American Art, New York, 2018. Photo : Ron Amstutz

[In French]

David Wojnarowicz, History Keeps me Awake at Night
Whitney Museum of American Art, New York, du 13 juillet au 30 septembre 2018

« [T]ous les matins je me réveille dans cette usine à tuer qu’est l’Amérique et je trimbale ma rage tel un œuf gorgé de sang. » Ces propos, tirés du dernier ouvrage que David Wojnarowicz (1954-1992) fait paraitre avant son décès des suites du sida, incarnent parfaitement l’esprit d’indignation qui anime le travail de cet artiste et militant queer américain. La rétrospective que lui consacre le Whitney Museum of American Art à l’été 2018 aborde d’ailleurs avec justesse la dimension subversive de son œuvre, tout en proposant une mise en contexte efficacement menée, considérant la diversité des disciplines empruntées par Wojnarowicz, de même que la variété des causes qu’il embrasse au cours de sa carrière (droits des minorités sexuelles et des personnes séropositives, liberté d’expression, financement public des arts). Défiant toute catégorisation, la production de cet artiste autodidacte se partage entre la photographie, le graffiti, l’installation, la peinture, la performance, l’écriture, la musique et le film. Portés par une volonté d’exhaustivité, les commissaires David Kiehl et David Breslin ont ainsi fait le pari de monter une exposition résolument hétérogène.

Le parcours s’ouvre avec la série photographique Arthur Rimbaud in New York (1978-1979), composée de portraits d’hommes le visage recouvert d’un masque à l’effigie du célèbre poète français. L’artiste y revendique une identité mouvante, formée dans la promiscuité : « Je est un autre ». Or l’incursion dans les pratiques plus expérimentales du créateur ne commence véritablement que dans la section suivante, où s’offrent à la vue des pochoirs à la peinture aérosol sur fond de musique no wave – Wojnarowicz était membre du groupe 3 Teens Kill 4 –, mise en espace éclatée tranchant avec la scénographie quelque peu austère privilégiée pour le reste de l’exposition. Si la sélection d’un grand nombre de peintures et de films permet de mettre en lumière des aspects plus méconnus de sa pratique, c’est paradoxalement dans une salle entièrement dénuée d’œuvres que la présence de Wojnarowicz se fait la plus puissante. Y résonne sa voix grave caractéristique alors qu’il récite fiévreusement l’un de ses textes sur la crise du sida. Les visiteurs ont alors l’occasion de contempler par une baie vitrée le site où se trouvaient jadis les quais dilapidés longeant le fleuve Hudson, haut lieu de rencontre et de création pour les communautés marginalisées dans les années 1970 et 1980 que l’artiste fréquenta lui-même.

Une portion significative de l’exposition est par ailleurs consacrée aux débats publics dans lesquels il fut impliqué, des politiques de l’administration Reagan aux guerres culturelles, plusieurs documents d’archives venant bonifier la lecture des œuvres. Thème phare de son travail, le deuil est notamment exploré dans les portraits intimistes de son ami et mentor Peter Hujar, tandis que Untitled (One day this kid...) (1990-1991) livre un témoignage percutant sur les violences homophobes auxquelles l’artiste fut soumis dès l’enfance.

History Keeps me Awake at Night brosse en somme un portrait dense et sensible d’un artiste et agitateur dont le travail met en scène une société en proie à de profondes divisions, clivages qui trouvent écho de manière particulièrement probante en cette ère Trump.

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