Roadsworth : un enlumineur public au banc des accusés

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Nathalie de Blois

[in French]

Alors que l’arrondissement Ville-Marie était aux prises, en décembre dernier, avec un joueur de cuillers déterminé à pratiquer son art en face du luxueux magasin Ogilvy, rue Ste-Catherine (1), Montréal se voyait menacée, au même moment, par un autre fléau : l’enlumineur public.

Si, sous le regard distrait du passant ou de l’automobiliste, les interventions de l’artiste Peter Gibson – qui œuvre sous le nom de Roadsworth – risquent de passer inaperçues, les autorités municipales, elles, ont l’œil bien ouvert. En novembre dernier, Gibson a été inculpé de 53 chefs d’accusation pour avoir «décoré» au pochoir des éléments de signalisation routière du centre-ville de Montréal.

Depuis l’été 2004, on a vu apparaître, en effet, dans différents quartiers de la ville, des guirlandes de motifs (lierre, barbelés, hiboux, fermetures éclair, etc.) peints sur des lignes d’arrêt, de stationnement et de passages piétonniers; un travail graphique de requalification de la rue qui n’est pas sans évoquer – à une tout autre échelle – l’art de l’enluminure, où les lignes principales de lettres majuscules servent de support à des décors d’entrelacs parfois fort complexes.

Dans ce qui s’avère être un geste poético-politique, d’aucuns ont vu un affront à l’ordre public. L’affaire alimente plusieurs débats. Qu’en est-il donc de ces marques sur le bitume? Une agression du paysage? De la pollution visuelle? Une menace pour la sécurité publique? Avons-nous affaire à une œuvre de nuisance ou de rehaussement? Dans le contexte urbain qui est le nôtre, pollué d’une foule d’enseignes, d’affiches et d’objets souvent criards liés au système publicitaire, les interventions de Roadsworth présentent, dans les faits, un impact visuel pour le moins limité. Ses entrelacs subtils disséminés sur le pavé des rues – lesquels à ce jour ont sans doute disparu sous l’assaut des sels de déneigement – se sont laissés découvrir, jusqu’à la neige tombée, au hasard de promenades, le plus souvent d’ailleurs sous le regard amusé des passants, surpris et intrigués par cette présence inopinée.

Cet art insoumis qui s’introduit discrètement dans des espaces familiers entretient avec la ville et le politique des liens ambigus et indissociables, certes, et c’est là, peut-être, que se situe un de ses enjeux principaux.

Par sa pratique clandestine et éphémère posée là comme une forme d’énigme, Roadsworth a permis d’établir un pont entre le citoyen et son environnement; de transformer le simple marcheur en découvreur. En utilisant le langage de la rue, il a offert une réponse esthétique à l’augmentation de la densité urbaine et ses corrélats : dégradation des espaces publiques, nuisance due à l’augmentation de la circulation automobile, hypercommercialisation.

En termes de protection du paysage et de sécurité routière, son geste paraît bien inoffensif en comparaison avec l’ostentatoire affichage qui pullule aux abords de nos routes. La faute de Roadsworth a été de se risquer – comme d’autres avant lui (2) – à inventer de nouvelles manières de prendre parole dans l’espace public, de modifier subtilement l’ordre des choses. En faisant peser sur lui les accusations dont il fait l’objet – Roadsworth est passible d’amendes de plusieurs milliers de dollars pour son geste –, la société envoie en retour un message équivoque, où la notion d’espace public comme forum libre au sein duquel il est possible de s’exprimer s’avère un territoire encore et toujours fragile, aux limites incertaines.

NOTES
1 Le cas Spoonman, de son vrai nom Cyrille Estève, a incité la municipalité à voter, en décembre dernier, un règlement interdisant de jouer des cuillers dans ce quartier de Montréal.
2 Le cas n’est pas unique et de nombreux artistes ont occupé l’espace public au cours du 20e siècle par leurs interventions. Pensons à Daniel Buren et ses affichages sauvages dans les années 1960; plus près de nous, le peintre montréalais Maclean qui a effacé les lettres «r» et «e» sur des panneaux d’arrêt ne laissant paraître que la suite de lettres «art», ou encore cet artiste anonyme qui au cours de l’été 2002 a fait serpenter de fines lignes de peinture sur la chaussée ou le trottoir des rues de plusieurs quartiers de la ville (voir à cet effet le Coranto de décembre 2002, auteur Patrice Loubier).

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