Libre comme un jardin (1)

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Alice Motard

[in French]

On connaissait le jardin public, le jardin potager, le jardin à la française, anglais, japonais, zen, de curé ou encore ouvrier. Plus insolite, le jardin d’artiste...

L’histoire de l’aménagement de jardin en milieu urbain est étroitement liée à celle de la friche. C’est ce type d’espace vacant – un terrain longitudinal contigu au Palais de Tokyo, site de création contemporaine parisien – que s’est vu confier (2) l’artiste Robert Milin en 2002. Cette bande de terre à l’abandon (plutôt surprenante en plein cœur du 16e arrondissement de Paris), Milin la divise en 16 lopins qu’il concède à des jardiniers amateurs, candidats préalables à des jardins familiaux dans Paris. Chaque parcelle devient progressivement un territoire singulier, reflet de la personnalité de son propriétaire. Naît ainsi le Jardin aux habitants, dont l’artiste revendique clairement la paternité. Il nie cependant le rapprochement souvent établi entre son œuvre et les jardins ouvriers (3) d’antan, dans la mesure où, selon ses propres termes, son travail n’est pas destiné à aider les gens. Il cherche plutôt à bricoler avec eux des «zones autonomes» et voit son action comme la transformation d’un bout de monde à un niveau micro-social (4). Bruno Tanant, paysagiste, considère le jardin comme un «condensé de paysage capable d’aiguiser notre regard et nos émotions, de réveiller notre conscience (5)» . Le mot paysage recouvrant plusieurs sens (ne parle-t-on pas de paysage social, économique ou culturel?), la formule paraît plus qu’adaptée en ce qui concerne le projet de Robert Milin, lequel insuffle un peu de vie à ce quartier réputé glacial. «Pour préparer la terre dans notre champ de pommes de terre, quelquefois, le soir, on reste le nez en l’air à regarder les étoiles et les lumières de la Tour Eiffel», raconte Donatien. Sophie, quant à elle, parle du Jardin aux habitants comme d’un «petit village retrouvé».

Tour à tour déménageur de jardin, conducteur du Jardin de Voyage et explorateur en botanique culturelle, Nicolas Pinier n’en est pas à son coup d’essai question espace vert. En 1999, lors de sa PAF (Petite Action Familière) rue des Jardins – une de ses micro-actions remettant en question «les absurdités, déterminismes, et les dérèglements imposés dans nos comportements quotidiens» – il achète un ticket à l’horodateur d’une rue n’ayant de jardins que le nom, l’épingle à sa veste et s’assied au centre d’une zone de stationnement autorisé pour y lire son journal, habile manière de dénoncer, «en toute légalité», le manque d’aménagement pour piétons dans le centre ville de Metz (France). À la suite du dépôt de bilan de sa société «Nicolas, déménageur de jardins» faute de clients sérieux, il invente le Jardin de Voyage, un espace vert nomade dépliable et accessoirisé (mobilier de jardin, aromates, fleurs, outils et «gazon de secours» au cas où…), qu’il trimballe dès lors partout à bord d’une caravane. L’année dernière, après un périple européen motivé par la volonté de l’artiste de «donner à [son] jardin un goût de paysage», la roulotte, l’artiste et son jardin itinérant font une halte à Saint-Hyacinthe au Québec lors de l’événement Orange.

Initiée en 1997 par les paysagistes Marc Pouzol et Daniel Sprenger, la manifestation Jardins temporaires s'attache à découvrir et souligner les potentiels de l'espace urbain berlinois. Sous l’égide du collectif atelier le balto (6), des jardins d’artistes, d’architectes, d’étudiants ou de paysagistes, «fleurissent» chaque année à Berlin, mettant en valeur des zones de la ville un peu laissées pour compte.

Chacun à leur manière, Robert Milin, Nicolas Pinier ou encore atelier le balto s’efforcent, par l’intermédiaire du jardin, de constituer des modes d’existence ou des modèles d’action à l’intérieur du réel existant. Leurs œuvres sont les paradigmes d'«une activité consistant à produire des rapports au monde à l'aide de signes, de formes, de gestes ou d'objets (7)», c'est-à-dire de l’art, au sens où l'entend Nicolas Bourriaud dans son ouvrage Esthétique relationnelle.

www.lebalto.de
www.temporaeregaerten.de
www.nicolaspinier.net
www.palaisdetokyo.com

NOTES
1 Titre d’un dessin de l’artiste français Nicolas Pinier réalisé dans le cadre de son projet Jardin de Voyage, 2001.
2 Projet réalisé dans le cadre de la Commande Publique Nationale du Ministère de la Culture et de la Communication/Délégation aux Arts Plastiques.
3 Les jardins «ouvriers» (rebaptisés «familiaux» en 1952) sont des groupes de jardins (généralement aménagés sur des délaissés de voirie, des bandes de terrains inconstructibles) gérés par une association, et dont les productions ne peuvent être commercialisées. Créés pour donner le moyen aux ouvriers de mieux nourrir leur famille, ils naissent avec la Révolution industrielle au XIXe siècle dans le tissu industriel du Nord de l’Europe (Angleterre, Allemagne, puis France, etc.) avant d’apparaître aux États-Unis.
4 Robert Milin, Palais de Tokyo, éditions joca seria, Nantes, 2004, p. 28.
5 Bruno Tanant, «Demain la terre», in Beaux-Arts magazine, «Le jardin et les arts», hors série spécial nature, Paris, avril 2001, p. 88.
6 Collectif formé des paysagistes Marc Pouzol, Laurent Dugua et Véronique Faucheur. Dans la cour des KW, centre d'art contemporain berlinois où se trouvent ses bureaux, atelier le balto a aménagé un véritable jardin évolutif.
7 Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, collection Documents sur l'art, les Presses du Réel, Dijon, 2001, p. 111.

LECTURES
Le jardin sauvage, Atelier le Balto, Palais de Tokyo, 2002.

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