Derrière les coulisses

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Igor Antic

[in French]

Je souhaite parler d’une situation, réelle dans plusieurs parties du monde, où l’art est complètement absent de l’espace public en raison d’un important disfonctionnement social. (…)

À cet égard, l’exemple de la République serbe de Bosnie m’apparaît pertinent.

(…) Depuis la guerre, de nombreux aménagements stratégiques, tels que des barrières, des déviations de routes et de postes de contrôle sont apparus dans le paysage pour diriger les gens. D’autres se font plus discrets, comme des casernes, des radars ou des pancartes indiquant la proximité de champs de mines. Ces structures s’érigent comme les coulisses d’un théâtre – rappelant ainsi les villages de Potemkine –, ayant pour effet de réduire la quasi-totalité du pays en un espace transitoire et contrôlé.

Selon le dictionnaire, «coulisse» vient du mot «couler», signifiant aussi «passer, filtrer, épurer» et «placer derrière et à côté de la scène». Ce mot, lié au mouvement et au théâtre, a obtenu au fil du temps une connotation figurative signifiant «l’aspect dissimulé ou marginal d’un être ou d’une collectivité».

Quant au mot «théâtre», je l’utilise ici comme une désignation métaphorique de «l’endroit où se produit depuis des années un spectacle stratégique». Le théâtre en question comprend non seulement des coulisses militaires, mais aussi des coulisses politiques sous forme de panneaux d’affichage géants rappelant sans cesse la lutte pour le pouvoir, de maisons en ruine «décorées» par des graffitis nationalistes ou des pancartes à l’entrée des villes indiquant en seuls caractères cyrilliques le nom des lieux.

Puis, il y a les coulisses religieuses, incarnées en particulier par les églises orthodoxes récemment construites. Bâties d’urgence de l’autre côté de la frontière ethnique, au milieu d’une succession de HLM, ces églises, répliques maladroites d’une architecture ancienne, s’érigent comme un symbole d’opposition aux mosquées.

Ainsi, il y a des coulisses qui cachent, d’autres qui orientent, qui prescrivent ou qui regroupent. Dans ce contexte, une question s’impose. Quelle est la place de l’art dans un milieu où les gens sont appelés à suivre des parcours prédéfinis, où tout échange culturel passe par la diffusion de slogans politiques, où la spiritualité se voit limitée à la communion avec l’église et où tout débat public est orienté vers des questions identitaires? Car l’art, à l’exception de celui qui est représentatif du pouvoir et dont la symbolique est immédiatement identifiable, l’art désobéissant et révélateur de la pensée libre a été écarté de l’espace public en République serbe. C’est une absence imposée, une absence qui rend l’art incapable de susciter des réactions, des polémiques ou des critiques. Par conséquent, tout positionnement en tant que spectateur vis-à-vis d’une œuvre d’art éventuellement exposée dans l’espace urbain apparaît aujourd’hui impraticable. (…)

Bien que dans la République serbe de Bosnie, l’espace social commence doucement à se mettre en représentation à travers des images véhiculées par le monde dit «développé», il est toujours interdit de filmer et de photographier librement. Ici, on est à la fois loin et proche de la polémique des sociétés de consommation où la pression commerciale s’exerce à travers une surcharge de panneaux publicitaires dans l’espace public. En République serbe, pays appauvri par la guerre, la commercialisation de l’espace public n’est pas encore entamée. Par contre, des affichages de toutes sortes appelant à la dévotion, aux doctrines diverses, surchargent les lieux urbains et les routes. (…)

Cette architecture de coulisses, contrairement à celle qu’on a vu naître le long des routes américaines après la Deuxième guerre mondiale, n’est pas conçue pour attirer mais pour repousser ceux qui ne font pas partie de la communauté concernée. Elle les maintient à distance tout en protégeant son «mythe de la revendication nationale», son homogénéité, son «vide relationnel» et son inertie. Elle leur assigne le rôle de passants. Des passants qui ne peuvent ni apprécier ni savourer une quelconque création, mais plutôt constater la présence d’un certain «non-lieu d’esprit».

Il en est de même pour l’art, actuellement «escamoté», qui cherche toujours sa place et sa chance de redevenir approchable. Or, l’art n’est pas condamné à attendre que les conditions s’améliorent, il peut se positionner avant son temps pour anticiper des situations. L’art et son interlocuteur potentiel doivent simultanément creuser le passage derrière les coulisses, pour retrouver un «ailleurs opérationnel». L’art aura donc besoin de passants pour sortir de sa crise actuelle en République serbe de Bosnie.

Cet extrait est une adaptation du texte de Igor Antic tiré de Sur une idée de Veit Stratmann, rond-point au mammouth, «elastic.2», 144 p., Fra./Eng., © PPT-2003

http://gallery.pancevo.com

NOTES
Invité en résidence d’artiste à Boulazac (France), Veit Stratmann fait le constat amer que dans cette ville «périurbaine», tout est planifié pour entretenir la continuité du flux. Renonçant à quelconque dispositif plastique in situ, il initie un débat – pour lequel une vingtaine d’artistes ont été sollicités, dont Igor Antic – et la réalisation d’une publication-projet, envisageable comme une autre manière d’appréhendre l’espace public.

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