« L'art c'est dans quelle direction? »

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Janine Hopkinson

[in French]

Dans l’introduction à son étude sur Monet et le tourisme (1), Robert Herbert définit les mécènes côtiers de Monet comme des vacanciers issus de la haute société ou de la bourgeoisie qui se voyaient probablement autrement que comme de «simples touristes». Parce qu’ils étaient bien nantis et qu’ils possédaient un «goût» pour l’art et la nature, ils pouvaient se faire croire que leur voyage était inspiré par un amour et une appréciation véritables pour ces choses. Leur statut privilégié leur permettait de rapporter à la maison une toile de Monet en «souvenir» de leur inoubliable expérience, alors que le touriste moins fortuné n’avait d’autre choix que de «prendre part à la contemplation collective des reproductions sur cartes postales (2)». Herbert affirme que tant les citoyens du pays que les touristes étrangers adoptent tous, quel que soit leur rang social, différentes personas dans le cadre de la «performance du tourisme (3)».

Aujourd’hui, et peut-être plus particulièrement en Amérique du Nord, «les profondes distinctions de classe associées au voyage (4)» sont plus floues que jamais. De l’avis de la critique d’art Lucy Lippard, «les touristes qui se considèrent comme “sensibles”, capables d’apprécier les choses plus raffinées lorsqu’ils voyagent, ceux qui choisissent les “bons endroits” à visiter et les “bonnes choses” à voir… sont tout de même séparés de ceux d’entre nous qui ne possédons pas les ressources pour connaître toutes ces bonnes choses (5)». À une époque où le «tourisme culturel» connaît un engouement sans précédent et où la critique contemporaine insiste pour dire qu’aucune expérience n’est réellement «authentique», l’acte consistant à regarder de l’art à l’extérieur des métropoles hautement médiatisées acquiert un caractère de plus en plus déroutant. Or les manifestations artistiques régionales peuvent soulever des questions intéressantes en ce qui a trait à la «performance du tourisme». À ce titre, le Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul (6) est un bon exemple. Pour les citadins qui «savent» reconnaître une œuvre d’art contemporain, et qui ne se considèrent pas plus comme des touristes que les riches mécènes de Monet, le Symposium constitue une mise en abîme de la quête typiquement urbaine du vrai. Comme l’explique Lippard, «le tourisme culturel repose sur la suggestion que l’authenticité est tout près… [et] à notre portée, en autant que nous allions main dans la main avec ceux qui s’y connaissent (7)».

«L’art, c’est dans quelle direction?», m’a demandé un couple américain que j’ai croisé au centre-ville de Baie-Saint-Paul, en août dernier. Comme j’étais là pour le Symposium, je leur ai tout naturellement indiqué l’endroit où la manifestation avait lieu. Au bout d’un moment d’hésitation, ils ont ajouté : «Nous voulons dire les galeries, là où on peut voir des tableaux.» J’ai essayé d’insister : «Certains des artistes du Symposium sont peintres. Vous pouvez même leur parler.» Le couple avait l’air mal à l’aise. Peut-être souhaitaient-ils que je m’adonne à un autre type de tourisme, probablement le leur. Nous sommes tous restés là sans bouger et sans parler. Soudain, je ne savais plus trop où se trouvait l’art.

«Alors… les galeries sont dans cette direction?», a demandé l’homme une dernière fois en entraînant sa femme vers la grand-rue. J’ai abandonné. «Vous devez absolument visiter le Café des artistes», leur ai-je lancé. En effet, qui étais-je pour les empêcher de passer un agréable après-midi dans une jolie petite ville en voulant à tout prix les envoyer au «bon endroit»? Et Lippard concède : «Qui peut blâmer les touristes? Nous sommes tous complices de ce que notre culture est devenue (8).»

J’espère sincèrement qu’ils ont aimé le Café. Quant à moi, je n’ai jamais pu m’y attabler, car il était toujours rempli de touristes.

Traduction : Isabelle Chagnon

NOTES
1 Robert Herbert, Monet on the Normandy Coast: Tourism and Painting 1867-1886, New Haven & London, Yale University Press, 1994.
2 Ibid., p. 4.
3 Ibid., p. 4.
4 Lucy R. Lippard, On the Beaten Track: Tourism, Art and Place, New York, The New Press, 1999, p. 6.
5 Ibid., p. 7.
6 Le Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul a lieu tous les ans. Au cours de cette manifestation artistique d’une durée d’un mois – qui se déroule dans une pittoresque petite ville possédant une industrie touristique culturelle bien développée (les principales activités commerciales sont la restauration et les galeries où l’on peut se procurer des tableaux peints par les artistes de la région) –, des artistes contemporains de renommée nationale et internationale installent leur studio et créent sur place, en présence du public. Leur travail se distingue de la production locale par son caractère contemporain et expérimental.
7 Lippard, p. 36.
8 Lippard, p. 77.

www.centredart-bsp.qc.ca
www.umanitoba.ca/
www.schools/art/content/
www.galleryoneoneone/rural.html

LECTURES
W.G. Sebald, Vertigo, (trad. Michael Hulse) New York, New Directions, 1990.

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