Alerte !

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Nathalie Garneau

[in French]

Depuis 1998, les villes du monde subissent l’assaut d’un envahisseur inusité. Celui-ci se manifeste dans les lieux publics sous la forme de petites mosaïques colorées au motif étonnant, qui se greffent aux murs, trottoirs et édifices des quatre coins du globe. Ces mosaïques sont à l’effigie des personnages de Space Invaders, un des ancêtres du jeu vidéo, les carreaux de céramique reproduisant à merveille la forme pixellisée de ces petits extraterrestres.

L’artiste responsable de cette invasion, qui touche actuellement une vingtaine de villes mais qui ne s’est pas manifestée encore au Canada, est français et répond au nom d’Invader ou encore de Space Invader. S’il a agit jusqu’à présent dans l’anonymat – en partie à cause de l’illégalité de sa pratique et en partie par jeu – il songe désormais à révéler son identité.

Invader planifie chaque invasion à l’avance. Il prépare ses mosaïques, étudie un plan de la ville ciblée, puis agit très rapidement. Pendant une semaine environ, il arpente de nuit les rues de la ville, muni de ses mosaïques et de ciment. L’invasion terminée, il soumet tous les Invaders à une indexation rigoureuse en les photographiant et en leur attribuant un numéro, une date, une position ainsi qu’un nombre de points. Avec leur forme géométrique, les Space Invaders sont à peine perceptibles dans le chaos des villes. Une fois dénichés, ils créent toutefois des brèches de signification dans le tissu urbain où chaque signe a généralement une fonction bien définie. Ainsi, un glissement s’opère et les murs, édifices et constructions de toutes sortes deviennent le support à une œuvre qui se déploie à l’échelle planétaire, car Invader considère l’ensemble de ses interventions comme une œuvre gigantesque. Il fait parfois imprimer à plusieurs milliers d’exemplaires des plans de la ville indiquant l’emplacement de chaque Space Invader. À Montpellier, si l’on trace une ligne imaginaire entre tous les Invaders postés dans la ville, on voit apparaître un Invader géant.

Faut-il voir dans ces interventions un message? L’artiste a choisi ce jeu vidéo parce que le nom, Space Invaders, résume et contient à lui seul toute sa démarche : Invaders s'attribue le rôle d’«envahisseur d’espace». «Le message c’est l’invasion» déclare-t-il. (Bref, le médium, c’est le message.) L’illégalité de sa pratique met en lumière une série de codes qui régissent les comportements en milieu urbain.

Est-ce une invitation au jeu? Invader laisse à chacun le loisir d’inventer ses propres règles. À Paris, quelqu’un a lancé de petits Pacmans en mosaïque à la poursuite des Space Invaders, et comme le jeu vidéo invite les joueurs à éliminer ces petits extraterrestres, d’autres se sont mis à les éborgner et ainsi à récolter des points. Certains Invaders ont disparu mais le mystère demeure quant à savoir s’il s’agit du geste d’un «joueur», d’un propriétaire mécontent ou encore d’un collectionneur. Avec son sens aigu de la documentation, Invader répertorie les mosaïques endommagées et dessine au pochoir la trace des disparus. L’éphémère et le permanent se rencontrent dans sa pratique car si l’art urbain a souvent une existence précaire, la mosaïque prétend à la pérennité. L’artiste se plaît d’ailleurs à citer le mosaïste du XVe siècle, Domenico Ghirlandaio qui déclarait : «La vera pittura per l’eternita essere il mosaico».

On peut suivre la prolifération des Space Invaders sur le site Web de l’artiste, où toute une gamme de produits dérivés (t-shirts, autocollants, plans des villes envahies avec la localisation des œuvres, sacs, etc.) est aussi disponible. Il est par ailleurs possible de commander des kits de réalisation de mosaïques. Quiconque le désire peut obtenir l’unique clone d’un Invader existant et ainsi participer à l’invasion. Il n’est pas improbable que ces petites créatures fassent un jour leur apparition dans les villes du Québec. Vous saurez ce jour-là que vous êtes envahis.

www.space-invaders.com
www.magda-gallery.com

LECTURES
Patrice Loubier, De l'anonymat contemporain, entre banalité et forme réticulaire. Parachute, no 109, janvier-mars 2003, p. 61-71.

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