La photographie de Nan Goldin au regard du corps disparu

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Éric Chenet

[in French]

Il y a dans la mort une nécessité égale pour tous et inévitable. Qui peut se plaindre d’une obligation à laquelle personne n’échappe?
Sénèque

La Technique (les différentes stratégies de diffusion des images mobilisées par les mass médias) semble poser, depuis son avènement, un certain nombre de paradoxes. En toute humilité, nous n’en retiendrons qu’un : celui d’avoir à la fois participé à la promotion du spectacle de la mort et, de manière contradictoire, d’avoir contribué à l’évanouissement du cadavre. Plus que jamais, les grands réseaux de communication s’arrogent le privilège d’annoncer la nouvelle. Guerre, famine, attentat, épidémie, accident aérien, catastrophe naturelle, meurtre ou fait divers, chaque image d’une quelconque mort spectaculaire est prétexte pour passer dans la «boîte noire». Une farandole d’individus anonymes (sans nom et sans histoire) disparaissent chaque jour. Mais après? Qui s’en inquiète? Que deviennent tous ces corps disparus? Un chiffre? Peut-être. Combien de morts ont donc été répertoriés depuis le début de l’année si on considère ne serait-ce qu’une seule chaîne de télévision? Et qui, aujourd’hui, est en mesure de compiler de tels résultats? Pourquoi faire d’ailleurs? Nous sommes de plus en plus capables d’identifier la cause de la mort, de trouver le coupable, mais rarement de connaître la victime.

À ces préoccupations affligeantes, le travail photographique de Nan Goldin semble offrir un salut. Images de la vie privée présentées comme un journal intime, Nan Goldin invite le spectateur à pénétrer une partie de son existence et de sa «famille élargie.» Mais dans cette œuvre narrative la «fée clochette» comme la «bonne marraine» ne sont pas au rendez-vous pour sauver l’héroïne de toute tragédie. Au contraire, la mort est omniprésente. Amis, amants, compagnons de route, nul ne peut se dérober à l’inéluctable sort commun, «la mort est notre indépassable (1).» Cookie, Gilles, Greer, Kenny, Mark, Vittorio, et d’autres que la maladie est sur le point d’emporter. Tous sont identifiés, mais plus important encore, tous sont présentés avec une histoire, un passé, un vécu. Le spectateur, à travers les témoignages photographiques et autres textes complémentaires, est donc convié à faire l’expérience d’une intimité à partager. Cette expérience pourrait également être cette relation que Jean-Luc Nancy nomme l’être-avec: «Être-avec-les-autres est originairement présent dans “être soi”. “Je” suis d’abord “avec” (auprès de) ceux qui précèdent ma naissance et ceux qui suivent ma mort (2).» Mais je suis aussi avec ceux qui disparaissent au cours de mon existence et le rapport que j’entretiens alors à ce moment avec le corps du défunt n’est pas négligeable : «Enlevez les squelettes de la vue, que reste-t-il à l’œil (3)?»

L’œuvre de Nan Goldin se charge alors de nous rappeler que les sensations et les émotions que nous vivons dans ces circonstances sont aussi les affects qui participent à l’élaboration de notre mémoire. Et les images que nous en conservons peuvent servir de médiateurs entre les vivants et les morts. À ce titre, ces photographies touchent notre regard et permettent donc de repousser le flux d’images, sans enjeu ni conséquence , ce processus d’irréalisation de la mort, employé impunément par les réseaux publics de communication.

NOTES
1 Régis Debray, Vie et mort de l’image,Gallimard, Paris, 1992, p. 53.
2 Jean-Luc Nancy, «Jean-Luc Nancy/Chantal Pontbriand, un entretien», Parachute, n° 100 (10-11-12-2000), p. 14-31. \
3 Régis Debray, op. cit., p. 47.

LECTURES
Nan Goldin, La Ballade de la dépendance sexuelle, Aperture, New York, 1996.
Paulette Gagnon, Nan Goldin, catalogue d’exposition (Montréal, Musée d’art contemporain de Montréal, 22 mai – 7 sept. 2003), Montréal, 2003.
Philippe Sollers, Le Secret, Gallimard, Paris, 1993.

COURT MÉTRAGE
Vincent Ravalec, Conséquence de la réalité des morts, 1996, 7 min.

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