Art public et espaces « identitaires »

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Julie Boivin

[in French]

Valoriser l’urbanité de proximité ou renforcer l’image de la Métropole par la création d’espaces que l’on souhaiterait «identitaires» est chose délicate si l’on admet que l’identité, comme l’espace urbain, évolue de manière organique et n’est jamais définitivement fixée. La post-modernité, qui s’intéresse davantage aux histoires plurielles qu’à l’édification de grands récits, préfère, aux visions synthétiques et unifiées de la ville, une urbanité plus hétérogène qui, au jour le jour, laisse place à l’invention d’espaces provisoires et partiels, réels ou métaphoriques, qui permettent aux communautés de qualifier les territoires qu’elles investissent et de leur attribuer, à travers le temps, des significations sociales et culturelles constitutives de son patrimoine.

Pour leur part, les pratiques artistiques liées à la commande publique proposent des objets mis en situation dans la ville et plus encore, des œuvres investissant la totalité d’un espace public. L’auteur détient donc, en partie ou en tout, la propriété intellectuelle des attributs fonctionnels ou esthétiques d’un lieu pourtant public. Ceci laisse présager d’intéressants débats sur l’art dans la ville analysée et pratiquée comme un patrimoine commun. En témoigne le label «patrimoine de demain» souvent apposé à la création contemporaine, qui laisse présumer, sans recul historique, de la nature et de l’intensité des valeurs qui lui seront éventuellement conférées dans un contexte changeant où la ville restera traversée de conflits difficiles à arbitrer.

À cet effet, rappelons succinctement la médiatisation des opinions divergentes en regard du déplacement de La Joute, de Jean-Paul Riopelle, du Stade olympique à la nouvelle place jouxtant le Palais des congrès au Quartier International de Montréal. L’œuvre d’art «oubliée» fut soudainement investie de valeurs identitaires. De l’avis des uns (1), elle aurait permis d’initier un projet de «développement durable» local : une restauration in situ impliquant le réaménagement des abords de la station de métro pour mettre en valeur une œuvre signifiante dans son contexte architectural et dans un quartier historiquement handicapé par des interventions urbaines au profit du développement économique de la Métropole. De l’avis des autres (2), elle viendrait couronner un projet urbain structurant d’intérêt métropolitain et même national : sa «réédition» sur un site de prestige servirait ses intérêts supérieurs en termes d’esthétique et de visibilité.

D’une toute autre façon, le sort d’Agora, au square Viger, œuvre de Charles Daudelin, pionnière dans la conquête de la ville par l’art (3), elle aussi «oubliée», pose question. Cet espace exceptionnel mais difficilement accessible, enclavé entre deux voies rapides, est investi par les sans-abri et revêt un caractère civique tout autre que celui auquel le destinait son auteur. Le meurtre qui s’y est produit l’été dernier révèle des problèmes de sécurité publique et la réflexion sur l’avenir de cet espace mènera bientôt au questionnement des notions traditionnelles de pérennité, d’authenticité et d’intégrité de l’œuvre d’art. Le sort d’Agora est aussi tributaire de sa position stratégique dans une géographie économique, sociale et culturelle : la future vocation de l’ancienne gare Viger; le réaménagement éventuel de la rue Berri suite à la venue, en amont, de la Grande Bibliothèque; la réparation du tissu urbain par la réfection de l’autoroute Ville-Marie; le lien sémantique entre Agora et le Jardin de Lyon à Montréal (4) juste en face, dont le bestiaire imaginaire s’inspire d’un ancien langage codé des sans-abri …

L’œuvre d’art dans la ville, objet de collection ou produit de la commande publique, jouit d’un statut lui assurant une reconnaissance officielle immuable souvent immédiate. Cela ne semble toutefois pas l’exempter, à l’instar des composantes de la ville en continuelle transformation, d’un processus où se réévaluent, se recyclent ou se transforment les valeurs culturelles, sociales, économiques et d’usage dont l’œuvre d’art publique est issue en même temps que porteuse. Il est intéressant d’observer comment ces valeurs sont convoquées dans un contexte où la rareté des fonds publics commande une concertation efficace de structures de planification, de développement et de gestion de plus en plus ramifiées. On apprend là comment se construit le caractère identitaire de la ville compris comme un état transitoire qui, il n’en saurait être autrement, participe à l’édification d’une mémoire sociale sélective.

NOTES
1 Le collectif SOS La Joute, regroupant citoyens, artistes et organismes culturels et communautaires du quartier Hochelaga-Maisonneuve, créé pour contrer le déplacement de la sculpture-fontaine intégrée au Stade olympique depuis 1976.
2 Les promoteurs du Quartier International de Montréal, le Musée d’art contemporain, propriétaire de l’oeuvre par le biais du ministère de la Culture et des Communications, l’artiste et ses mandataires.
3 Des trois îlots investis par des artistes en 1983 suite à une commande du ministère des Transports, Agora est la seule à proposer une place publique, percée importante en art public au Québec.
4 Jean-François Gavoty et Guerric Péré (2000).

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