Montreal – Fonderie Darling

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Fonderie Darling

[in French]

Eija-Liisa Ahtila, Where is Where?
Fonderie Darling, Montréal, du 29 janvier au 25 avril 2010

L’exposition Where is Where? d’Eija-Liisa Ahtila est composée de six projections vidéo installées dans trois espaces articulés. En y pénétrant, le spectateur est plongé dans une pénombre réconfortante qui n’est pas sans rappeler une salle de cinéma, « temple laïque » où l’on est habituellement séduit par une image projetée. Mais ici il en va autrement, puisque le spectateur ressent rapidement un certain malaise. Dans la salle principale, le dispositif de projection situe le spectateur au cœur même de l’œuvre. Entouré de quatre écrans surdimensionnés, il ne lui est donc pas possible d’embrasser l’œuvre d’un seul regard.
Il y a en outre une certaine symétrie entre l’angoisse du regard et l’angoisse regardée. Le récit symbolique porte sur l’histoire d’une poétesse plongée dans une crise existentielle. Par le truchement d’une savante juxtaposition d’images d’archives représentant des événements de la guerre d’Algérie, le récit de la poétesse s’imbrique progressivement dans celui des massacres d’Algériens, de sorte qu’il devient impossible de distinguer les différents niveaux narratifs.
Par ailleurs, la narration a pour point de départ un tête-à-tête avec la mort. En plus d’animer un dialogue intérieur, cette forme narrative évoque sans doute Le septième sceau (1957), film d’Ingmar Bergman qui est contemporain du conflit thématisé. Cet intertexte a pour fonction rhétorique de transformer l’effet de réalité cinématographique et d’inscrire la projection dans une logique onirique. Ainsi, d’un écran à l’autre, espaces et temporalités distinctes s’interpénètrent à un point tel que des soldats français poursuivant un groupe d’Algériens s’introduisent dans le salon de la poétesse. À cette transgression des niveaux narratifs s’ajoute une scène dans laquelle les mots que la poétesse a couchés sur le papier s’envolent : par l’intermédiaire de cette métaphore visuelle, la textualité s’effondre tout en soulignant le caractère indicible de cette réflexion sur la guerre, le racisme et la mort.
La dimension absurde et irrationnelle de cette personnification de la mort est aussi l’occasion d’opérer une critique subtile et acérée du massacre des Algériens. En effet, le meurtre d’un enfant français commis par les amis musulmans de la victime, acte situé au cœur de la narration, porte une réflexion autant sur la culpabilité des adultes que sur les conséquences extrêmes de la xénophobie de ces derniers. Interrogé par des psychologues, un jeune meurtrier dévoile sa logique saugrenue, laquelle évoque les propos du protagoniste de L’étranger d’Albert Camus, roman où un Arabe est abattu sur une plage sans mobile ni raison.
À la fois phénoménologique et existentielle, la question posée par l’installation Where is Where? (l’ambiguïté du titre est patente : il ne s’agit pas de « Where is Here? ») contraint le spectateur à réfléchir sur sa propre moralité, sur ses croyances et sur ses préjugés. En dernière analyse, l’œuvre vise à bouleverser tous les points de repère qui ancrent son identité.

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