Bouchra Ouizguen, Black Box, Oslo

Black Box
  • Photo : © Hasnae El Ouarga
  • Photo : © Hasnae El Ouarga

[In French]

Iconographie d’un cri

Les Corbeaux
Bouchra Ouizguen, Compagnie O, Black Box, Oslo, du 23 au 24 août 2018

Interprètes: Kabboura Aït Ben Hmad, Khadija Amrhar, Zahra Bensllam, Fatima El Hanna, Milouda El Maataoui, Hasnae El Ouarga, Fatna Ibn El Khatyb, Halima Sahmoud, Malika Soukri, Joséphine Tilloy, Julie Viala

Avec sa nuée de volatiles occupant l’espace public par leur cri collectif, Les Corbeaux de la chorégraphe marocaine Bouchra Ouizguen remue et surprend. Mêlant rituel hypnotique et performance expérimentale, cette puissante création de proximité donne à voir un univers chorégraphique singulier qui puise dans le mystérieux monde des danseuses et chanteuses marocaines de la tradition de l’Aïta.

Douze femmes en noir des pieds à la tête, âges divers, corps dissemblables, têtes couvertes de fichus blancs. Le groupe se tient sagement dans un coin du foyer du théâtre Black Box à Oslo. L’une d’entre elles s’avance lentement vers le centre du foyer, puis s’immobilise. Tour à tour, ses comparses la suivent en silence. Réparties de manière disparate, entourées du public, elles ont les jambes bien ancrées dans le sol. Brusquement, retentit une vocifération, la leur. Têtes, gorges et nuques lancées vigoureusement de l’arrière vers l’avant, de gauche à droite ou inversement, elles crient, elles n’en finissent plus de crier. Mouvements et cris se font à l’unisson. Il y a un contraste frappant entre le bas du corps de ces femmes terriennes, enracinées, et le haut animé de manière rythmique par une sorte d’incantation.

Un son, ça voyage, ça transmet des ondes vibratoires aux corps environnants. Progressivement, la clameur collective et la répétition des mouvements créent une sorte de bercement énergique et un sentiment de communauté. Si l’on est dans un état approprié et que l’on se laisse emporter, l’expérience partagée peut même ressembler à une transe.

L’univers de l’Aïta

Bouchra Ouizguen travaille généralement avec les mêmes interprètes, des femmes venant de la tradition artistique marocaine de l’Aïta. D’origine rurale et initialement interprété par des hommes, cet art se pratique aujourd’hui surtout dans des cabarets par des danseuses et des chanteuses, traditionnellement considérées comme des « femmes de mauvaise vie ». Les spectacles ont souvent pour thème l’amour, la vie privée et l’intimité. Bien que cet art fasse aujourd’hui partie du patrimoine culturel marocain, ses interprètes sont souvent encore mal vues, notamment parce qu’elles sont très libres et ont un mode de vie différent de la grande majorité des marocaines.

Cela dit, contrairement aux autres œuvres de la chorégraphe, la pièce n’a pas été conçue pour des espaces scéniques traditionnels, mais créée pour la rue, telle une expérience immersive qui va à la rencontre des spectateurs dans l’espace public. Ainsi, la première représentation a eu lieu sur le parvis de la gare de Marrakech (en 2014, sur l’invitation de la Biennale éponyme). Depuis, la création a sillonné le monde, s’installant temporairement dans des jardins, des musées, des écoles… Dans certains lieux, des interprètes ont été recrutées grâce à des ateliers menés au sein de la communauté locale, de sorte que quatre-vingts femmes, et non douze, ont poussé leur cri de ralliement… Il s’agit ainsi d’une pièce qui n’est jamais la même, prenant la couleur du lieu et s’imprégnant du contexte. Changeant en fonction du cadre, des passants et de la relation sensible qui se tisse entre les danseuses et le public, l’œuvre n’a jamais la même durée.

La pièce brise d’ailleurs le « quatrième mur » de manière non-équivoque. Une fois que le cri collectif se tait, les interprètes se lancent dans des danses endiablées et joyeuses, poussant des youyous, faisant des high five aux spectateurs, les cherchant des yeux. Leur joie est contagieuse et se transmet au public.

Au-delà des dichotomies

L’œuvre des Corbeaux s’apparente à un rituel, mais elle est bel et bien contemporaine, flirtant avec l’installation sonore, la sculpture vivante et la performance expérimentale. En outre, l’idée et la pratique en matière d’unisson sur lesquelles elle se base est fascinante en ceci qu’elle rassemble des concepts qui pourraient sembler opposés : la similarité et la différence, l’individualité et l’être-ensemble.

De la même manière, le corbeau est porteur de représentations variées, souvent en conflit, dans les mythologies et les cultures à travers le monde. Parfois, il constitue même un double symbole, réunissant des significations en tous points contraires, comme la création et la mort.

Ainsi, Ouizguen a ceci de caractéristique qu’elle remet en question les conventions sociales et les labels qui en découlent, et qu’elle redonne une place de sujet à ses collaboratrices. Elle révèle et déboulonne les dichotomies et les manières binaires de voir autrui. Ses Corbeaux sont tout à la fois joyeuses et sombres, traditionnelles et atemporelles, pareilles et différentes, marocaines et universelles, silencieuses et hurlantes, orientales et occidentales, d’ici et de là-bas. Elles sont plurielles, en perpétuelle transformation, à l’instar des identités qui ne sont jamais figées et homogènes, mais toujours hétérogènes, hybrides, bricolées.

Dans cette création sans musique et sans fioritures, centrée sur un formidable travail de présence des interprètes, Bouchra Ouizguen façonne une danse contemporaine bien à elle, ancrée dans les pratiques et les réalités du territoire qui est le sien, nourrie de mémoire collective et d’expérimentation. Son travail montre que, oui, une danse contemporaine existe en-dehors des cadres culturels, esthétiques et symboliques qui sont les nôtres en Occident.

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