Biennale d'art performatif, Rouyn-Noranda

  • Dana Michel, sans titre, 2018. Photo : Maryse Boyce
  • Antoine Charbonneau-Demers, Good Boy, 2018. Photo : Maryse Boyce
  • Hubert Colas, Désordre, 2018. Photo : Maryse Boyce
  • John Court, Untitled, 2018. Photo : Maryse Boyce
  • Chloë Lum & Yannick Desranleau, The Lead Apron (interprétation : Sarah Wendt), 2018. Photo : Maryse Boyce
  • Chloë Lum & Yannick Desranleau, The Lead Apron (interprétation : Sarah Wendt), 2018. Photo : Maryse Boyce
  • Tanya Doody et Jackson 2Bears, We Invent Neutral Defence, 2018. Photo : Maryse Boyce
  • Julien Prévieux, Of Balls, Books and Hats (interprétation : Harold Henning), 2018. Photo : Maryse Boyce

[In French]

Biennale d’art performatif
Rouyn-Noranda, du 17 au 20 octobre 2018

La Biennale d’art performatif de Rouyn-Noranda se tenait du 17 au 20 octobre. Le festival abitibien a tissé des liens cette année avec Actoral (festival qui célèbre les écritures contemporaines) à Marseille, l’Usine C (1) et la Foire d’art alternatif de Sudbury. Pour cette 9e édition foisonnante, les directeurs artistiques Geneviève et Matthieu avaient parié « briser le cycle de la répétition » en incorporant plusieurs nouveautés, tant au niveau des genres que de la forme.

Multiplicité des disciplines

En plus des performances au sens le plus pur du terme, la biennale a fait la part belle à d’autres formes artistiques, question de jouer à l’équilibriste sur la frontière entre les catégories. Ainsi, la danse était bien représentée avec la chorégraphe et performeuse montréalaise Dana Michel, qui a présenté un numéro exploratoire tout en fougue.

Arrivant sur scène accompagnée du bruit des vagues, Michel, vêtue de tissu carreauté, traverse la pièce puis fend la foule en roulant sur elle-même. Elle termine sa performance torse nu, un immense chapeau rose recouvrant une partie du visage et du corps. On peut y voir un naufrage, une critique de l’identité canadienne ou autre chose encore, puisque les situations créées par la performeuse sont touffues et son imaginaire fécond. Comme des poupées russes, chaque idée s’ouvre sur une autre. « Dana fait tout ce qu’elle peut pour ne pas aller droit au but. Elle est prête à faire de gros détours : c’est la forme d’art qu'elle pratique. Pour moi c’est la fille de Duchamp. », considère Peter James, proche collaborateur de celle qui s’est fait remarquer avec Yellow Towel en 2013 et Mercurial George en 2016.

Fort de sa collaboration avec Actoral, le festival a inclus pour une première fois la littérature dans sa programmation. Le Rouynorandien d’origine Antoine Charbonneau-Demers nous a offert un des moments forts de la Biennale avec la mise en lecture de son deuxième roman, Good Boy, tout juste paru, où la thématique classique de l’arrivée d’un jeune homme gai à Montréal en quête d’expériences est ici assortie d’un imaginaire fort où Modigliani et Rihanna sont mis sur le même piédestal. En plus d’une mise en scène ingénieuse reprenant des éléments du livre et misant sur des extraits musicaux et vocaux pour dynamiser la lecture, la présence très incarnée de Charbonneau-Demers (également comédien et dramaturge) a permis au public une réelle immersion dans son univers. Le jeune auteur a d’ailleurs pu présenter son Good Boy à Actoral à Marseille, à l’invitation du fondateur Hubert Colas. « J’ai lu son premier texte et je voyais la fascination liée au théâtre, affirme le Marseillais. J’ai trouvé une forme de nécessité chez de dire les choses, un tout jeune artiste où la langue et le révélé sont très prégnants. »

Expérimenter avec la forme

Question de mieux comprendre la pratique des performeurs se produisant pendant la Biennale, trois courtes classes de maître ont eu lieu, d’une durée de trois heures chacune. Ces incursions dans les univers du Finlandais d’origine anglaise John Court, du Français Julien Prévieux et de Dana Michel n’ont eu en commun que la durée et leur pertinence, tant leur pratique et leur approche sont différentes.

Pour Court, la performance s’inscrit dans la durée, le temps étant un élément central de sa pratique : « Je préfère les heures aux minutes », résume celui pour qui l’action constitue l’image la plus évocatrice. Il a justement arpenté sans relâche pendant 5 h une imposante structure de bois dont la forme évoquait l’infini, toute en courbes et en angles. Qu’importe qu’il la gravisse lentement ou au pas de course, son rythme variant au cours de la soirée, l’ascension précède inévitablement la descente. La forme influence donc le propos, puisque Court fait de Untitled une réflexion sur la chute – autant physique que psychologique, poussant son endurance jusque dans ses derniers retranchements.

Les limitations du corps teintent également l’œuvre du duo Yannick Desranleau et Chloë Lum, cette dernière atteinte depuis quelques années d’une maladie neurologique chronique. Avec l’image récurrente du golem, « une illustration de Chloë dans sa situation », selon Desranleau, les deux artistes ont décliné leur réflexion en une installation, un diptyque vidéo et une performance, les trois œuvres ouvrant la biennale le mercredi soir. Dans la performance The Lead Apron, l’interprète Sarah Wendt interagit avec différentes sculptures, freinée par les objets attachés à son corps, dans une chorégraphie représentant les obstacles à la mobilité de Chloë Lum. « Sick days are lost days », déclare-t-elle, alternant paroles et mélodies au cor français, où une partition revient sans cesse, comme la litanie de la douleur qui réapparaît sans pitié.

Très touchant également d’assister au huis-clos évolutif proposé par Tanya Doody et Jackson 2Bears, quelques personnes à la fois et pour quelques minutes seulement. Pour reconstituer l’entièreté de la performance, le public devait donc échanger ses expériences et partager les fragments que chacun avait pu voir. « En tant qu’Autochtones, nos histoires mettent le lieu au premier plan », résume 2Bears. Ainsi, pour évoquer le vent qui occupe une place prépondérante à Lethbridge, sur le territoire Treaty 7 Blackfoot en Alberta, où vit le couple, le duo a rempli la petite pièce de ventilateurs, qui agissent comme un troisième personnage. La performance était découpée en trois actes : dans le premier, Doody tient devant le visage de 2Bears un masque, alors qu’il tente de jouer malgré tout du tambour traditionnel et qu’une substance rouge s’écoule du masque et macule sa chemise. La scène évoque les tentatives d’assimilation imposées aux Premières Nations et cette identité blanche que les pensionnats ont voulu leur coller. Dans le deuxième tableau, c’est plutôt 2Bears qui déchire des morceaux de papier journal au-dessus d’un ventilateur, alors que Doody, en robe de soirée brillante, récupère des languettes au vol pour se fabriquer son propre masque. Pour la dernière partie, Doody coupe les cheveux de son partenaire en mohawk et recouvre tout son corps de brillants, à l’exception de sa coiffure. Démonstrations de résilience empreintes de poésie, la performance We Invent Neutral Defence porte bien son nom.

Julien Prévieux a présenté Of Balls, Books and Hats, une réflexion tout en finesse sur la relation entre les algorithmes et les humains. L’artiste s’intéresse aux gestes brevetés, et les positions absurdes dans lesquelles se déploie le corps de l’interprète Harold Henning durant la performance ne sont pas le fruit du hasard. En parallèle, une trame sonore préenregistrée raconte comment les individus travaillent fort à nourrir lesdits algorithmes afin de les peaufiner, sans réaliser que dans certains cas, ils préparent peu à peu ainsi leur propre licenciement. Le propos cynique contraste avec le visuel enfantin et coloré qui se dégage de l’ensemble.

L’isolement comme qualité

En marge des grands centres, et donc destinée principalement au public abitibien, la Biennale d’art performatif de Rouyn-Noranda a fait de son caractère intime une force, ce qui permet une réelle proximité entre tous les participants. « Je trouve ça important de réaiguiser la curiosité dans nos sociétés. C’est ce qui fait nos différences. », affirmait Hubert Colas en entrevue durant le festival. Difficile dans ce contexte de ne pas s’émerveiller devant la qualité du public, tissé de gens de tous les âges, revenant avec enthousiasme soir après soir pour se faire déstabiliser par les propositions artistiques singulières que propose le festival.

Notes
(1) L’Usine C présente sa troisième biennale Actoral à Montréal jusqu’au 3 novembre (http://usine-c.com/actoral/)
(2) Nous avons couvert le diptyque vidéo What Do Stones Smell Like in the Forest? à la galerie FOFA ce printemps (http://esse.ca/fr/chloe-lum-yannick-desranleau-galerie-fofa-montreal)

Texte mis en ligne le 30 octobre 2018.

 

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