Barthélémy Toguo à Trois-Rivières

Galerie d’Art du Parc
  • Barthélémy Toguo, The Holy Place, vue d'installation, Biennale de sculpture contemporaine de Trois-Rivières, centre de diffusion Presse Papier, 2014. Photo : Sébastien Cossette
  • Barthélémy Toguo, The Holy Place, vue d'installation, Biennale de sculpture contemporaine de Trois-Rivières, centre de diffusion Presse Papier, 2014. Photo : Sébastien Cossette
  • Barthélémy Toguo, The Holy Place, vue d'installation, Biennale de sculpture contemporaine de Trois-Rivières, centre de diffusion Presse Papier, 2014. Photo : Sébastien Cossette
  • Bathélémy Toguo, Le bal des fauves, vue d'installation, Biennale de sculpture contemporaine de Trois-Rivières, Musée québécois de culture populaire, 2014. Photo: Sébastien Cossette
  • Bathélémy Toguo, Le bal des fauves, vue d'installation, Biennale de sculpture contemporaine de Trois-Rivières, Musée québécois de culture populaire, 2014. Photo: Sébastien Cossette
  • Bathélémy Toguo, Le bal des fauves, vue d'installation, Biennale de sculpture contemporaine de Trois-Rivières, Musée québécois de culture populaire, 2014. Photo: Sébastien Cossette
[In French]
 
Biennale nationale de sculpture contemporaine, Trois-Rivières, Québec, du 19 juin au 31 août 2014
 
La Biennale nationale de sculpture contemporaine de Trois-Rivières (BNSC) inaugurait, jeudi le 19 juin, sa sixième édition, sous le thème « perdrePIED ». Regroupant onze artistes principaux dans sept lieux différents et une cinquantaine d’artistes investis dans de multiples événements satellites, la BNSC s’impose désormais dans le calendrier artistique québécois. Depuis 1983 (alors sous l’appellation Biennale nationale de la céramique), l’organisation ne cesse d’évoluer et d’innover, une démarche qui l’a conduite, pour son seizième événement national, à explorer l’éclatement de la sculpture contemporaine. Elle souligne la continuité historique de la thématique « perdrePIED » en sculpture, des « saints extatiques » au Saut dans le vide (1960) d’Yves Klein, en passant par la Roue de bicyclette (1913) de Duchamp jusqu’à la libération des contraintes et l’éclatement du médium, ou plus exactement sa nouvelle relation à son environnement spatial (1) . La problématique volontairement ouverte selon Lynda Baril, directrice artistique de la Biennale, laissait aux artistes l’opportunité de répondre aussi librement que possible aux enjeux de l’exposition, sans trahir leur démarche et leur identité artistique. Un pari plutôt réussi compte tenu de la qualité et de la variété des œuvres présentées. 
 
On regrettera peut-être le manque de prise de risque des artistes qui, somme toute, sont restés plutôt sages dans leur proposition.
 
Cette année le volet international de la Biennale a permis de présenter les œuvres de Barthélémy Toguo (Cameroun) et de Krijn de Koning (Pays-Bas) qui s’imposent comme temps fort de l’événement. L’artiste hollandais se démarque nettement par sa démarche complexe et captivante. Recréant littéralement une architecture dans l’architecture, il souligne l’historique et la mémoire du Manoir de Tonnancour, construit entre 1723 et 1725, abritant aujourd’hui la Galerie d’Art du Parc. Il est d’ailleurs le seul à questionner la thématique même de l’exposition en affirmant : « Je dois admettre que je suis dubitatif à savoir s’il existe le moindre véritable “pied” ou socle et si, dans cette perspective, il est possible de perdre quelque chose qui n’est pas là (2)  ».
 
Pour sa deuxième exposition au Québec, Toguo présente, pour sa part, les deux seules œuvres politiquement et socialement engagées de la Biennale. 
 
La première, The Holy Place (2014), exposée au Centre d’exposition Presse Papier, regroupe sept nouveaux tampons de bois, un concept que l’artiste avait déjà exploité dans l’œuvre The New World Climax en 2000 à Berlin et en 2001 à Art Basel. Répartis dans la salle d’exposition, les sept tampons à la taille démesurée sont fièrement couchés sur de petites tables en bois, nous laissant voir leur timbre encré mais aussi leur manche en forme de buste d’Homme, archétypes du corps humain. Cette fois les tampons ont été sculptés en français et en anglais, et réactualisés par l’artiste, créant ainsi sept slogans dénonciateurs de problèmes sociétales et internationaux. Les trente impressions des tampons disposées aux murs selon des inclinations variées nous permettent ainsi de lire : BOKO HARAM CIA?, BRING BACK OUR GIRLS ou encore YOU AND ME WE ARE ALL IN EXILE. Au sol, en plus des cartons de bananes du Costa Rica aplatis sur toute la surface de la pièce, copeaux et sciures de bois recouvrent les plinthes de la galerie, créant ainsi « l’idée d’un work in progress » selon l’artiste, « comme si l’on pouvait continuer à imprimer les tampons, multiplier les cris, car les tampons sont les cris de l’artiste en regard de notre société (3)  ». 
 
« En tant que sculpteur et artiste engagé, je me dois de profiter d’une exposition comme celle-ci pour essayer de mettre en exergue certains problèmes de notre société, et de montrer jusqu’où l’homme peut aller » raconte Toguo. Il recherche la prise de conscience du spectateur, son indignation et son vertige face à ce « bombardement d’images » qu’il a créé dans la galerie. Mais l’artiste ne s’arrête pas là, et nous entraine, malgré nous, dans une forme de protestation au sein même de l’installation. Chacun de nos pas qui piétine les cartons de bananes est un geste d’indignation face aux logos de la multinationale Dole, trop souvent vus. Tellement vus que l’on en oublie leur réelle signification (déforestation croissante, usage de pesticides toxiques, exploitation de la main d’œuvre…). Les tampons ne sont pas sans rappeler les autorités douanières auxquelles l’artiste s’était confronté dans une série de performances des années 1990. Aujourd’hui, ils soulignent également la proximité des zones de tension dans le monde, et de l’exil forcé des populations qui leur font face. 
 
Mais l’œuvre n’est pas sans rappeler les enjeux de la région de Trois-Rivières. Tout comme la plupart des artistes de la biennale, Toguo a pensé et conçu ses pièces sur place. En effet, en plus du slogan « TROIS-RIVIÈRES CANADA ? JE ME SOUVIENS », le bois sculpté des tampons de Toguo provient du tilleul de la région, rappelant le statut de capitale mondiale du papier de la ville, une industrie affaiblie depuis quelques années par la concurrence sud-asiatique. Pour sa deuxième œuvre Le bal des fauves (2014), présentée quelques rues plus loin au Musée québécois de la culture populaire, ce sont en revanche des objets quotidiens de la ville que l’on retrouve dans l’installation. Vêtements, pneus et poussettes d’enfants jalonnent le sol de façon presque aléatoire, autour d’une barque en bois transportant divers barils, dont certains portent le symbole « produits inflammables ». Entourée de bouteilles en verre placées méticuleusement sur le sol, la barque chancelante semble avancer péniblement sur cette mer fragile, aux couleurs magnifiquement rendues par la sélection du verre. L’œuvre prend donc une dimension didactique et nous met au centre des problèmes de la pollution urbaine et de ses effets néfastes sur les enfants, la déforestation et l’importation des matières premières, telles que le pétrole, dans les pays du sud. L’installation se poursuit sur les deux murs opposés de la pièce tout en longueur, enfermant ainsi l’œuvre sur elle-même. Un montage de photographies recouvre la première paroi, reproduisant presque à l’infini deux images de pots d’échappement crachant une fumée opaque. Comme pour lui répondre, une vidéo de la performance Circumcision 2 (1999-2007) lui fait face, dans laquelle Toguo, ne portant qu’un caleçon blanc taché de sang à l’entre jambe, coupe péniblement un tronc d’arbre à la hache. Le spectateur est alors “piégé” dans se continuum visuel où « l’homme reste un loup pour l’homme » selon l’artiste. Il n’est plus ici dans la protestation, mais dans la contemplation impuissante, désarmante même, de son action dévastatrice sur l’environnement. Des lumières suspendues au plafond annoncent toutefois l’espoir qu’un jour l’Homme prendra conscience de ses actions néfastes sur son environnement. Moins originale et graphique que The Holy Place, Le bal des fauves reste, sans aucun doute, d’un intérêt certain. 
 
Barthélémy Toguo est de ces artistes dont la production entière est une œuvre, un rhizome aux multiples racines. Créateur du centre communautaire et résidence d’artistes Bandjoun Station (Bandjoun, Cameroun) dont il a construit lui-même le bâtiment, et auquel il a rattaché un programme d’agriculture solidaire et biologique, il étend son œuvre au-delà des frontières institutionnelles occidentales dominantes. Son refus de participer au pavillon africain de la Biennale de Venise en 2007 était aussi un geste engagé, condamnant la ghettoïsation des artistes du continent et soulevant des incertitudes face à l’origine de la collection d’art contemporain de Sindika Dokolo, choisie par la Biennale pour représenter la production artistique africaine (4) . 
 
Une œuvre d’art totale donc, dont les dénonciations ne sont pas dénuées d’espoir à en croire l’un des slogans de l’artiste affichés dans l’espace de Presse Papier : Soon Jerusalem Ramallah Hand by Hand. 
 
NOTES
1. Louise Paillé, PerdrePIED, catalogue d’exposition, p. 6. 
2. Krijn de Koning, PerdrePIED, catalogue d’exposition, p. 30.
3. Entretien avec Barthélémy Toguo le jeudi 19 juin 2014 au Centre de diffusion Presse Papier, Trois-Rivières

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