Avec ou contre le courant : l’esthétique de la pluralité et de la diversité dans les conceptions actuelles de la cybertélévision

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Avec ou contre le courant : l’esthétique de la pluralité et de la diversité dans les conceptions actuelles de la cybertélévision
Écrit par Katherine Liberovskaya

À titre d'artiste indépendante active dans le domaine de la vidéo depuis de nombreuses années, j'ai été très intriguée par la possibilité de transmettre sur Internet des images et des sons en temps réel, possibilité dont j'ai entendu parler pour la première fois au milieu des années 1990. J'ai immédiatement imaginé que toutes sortes de télévisions pirates (à l'image du mouvement des radios pirates des années 1980 en Europe) allaient voir le jour. Je m'attendais à ce qu'un tel mouvement émerge rapidement et prenne de l'ampleur parallèlement à d'autres modèles de cybertélévision davantage conçus pour le grand public. Or, aujourd'hui, cinq ans plus tard, en dépit de l'essor important des services Internet par câble, on constate avec étonnement que peu de tentatives de convergence ont été faites entre les deux médias qui dominent notre époque. Présentement, les principaux exemples de ce type de convergence, et les mieux connus, se trouvent sur les sites Web complémentaires des grands réseaux ou émissions de télévision : on y trouve habituellement, outre une importante quantité d'information textuelle et de liens, quelques images en mouvement, par exemple la News Story of the Week (le reportage de la semaine) de CNN. Ce qui m'intéresse tout particulièrement ici, toutefois, ce sont les interventions où la cybertélévision est considérée comme une forme alternative ou une nouvelle forme de télévision. Il est intéressant de constater que de telles interventions sont non seulement rares, mais également sous tendues par des visions très différentes de la télévision sur Internet (ou cybertélévision). Je me propose donc ici d'examiner quatre conceptions de la cybertélévision, que je considère comme représentatives des tendances actuelles de cette forme en émergence. Il s'agit de FreeSpeech TV, à orientation militante; de TV-Art.Net, à vocation artistique; de CanalWeb, chef de file européen primé à la programmation commerciale très élaborée; et enfin de WebTv, lancée par Microsoft, une idée complètement différente centrée sur le poste de télévision.

FreeSpeech Internet TV se définit comme une télévision « publique » sur Internet, c'est-à-dire une télévision d'intérêt public sans but lucratif, à l'image du réseau PBS aux États-Unis. FreeSpeech n'est pas une entreprise strictement limitée à Internet; il s'agit en fait du volet électronique du groupe alternatif FreeSpeech TV, qui comprend également FreeSpeech Cable et FreeSpeech Digital Broadcast Satellite Channel. Située au Colorado, aux États-Unis, et s'inscrivant dans le mouvement militant de webradio des dernières années, FreeSpeech TV a vu le jour en 1995. Il s'agissait alors d'un projet lancé par des activistes et des travailleurs culturels visant la mise sur pied d'un réseau national diffusant à temps plein une programmation éducative à contenu progressiste et culturellement diversifié faisant la promotion du changement social, un peu comme d'autres médias indépendants tels que Deep Dish Satellite TV, Paper Tiger TV ou Whisper Media. Le but de FreeSpeech Internet TV est de « servir les intérêts de la majorité de la population, dont la parole est exclue ou faussée par les médias traditionnels ». La chaîne assure donc gratuitement l'hébergement et la promotion de plus de 7 000 sites Web non commerciaux et 2 500 fichiers de contenu multimédia. Son site comprend également des archives contenant plus de 600 titres de films de bandes vidéo et audio indépendants à contenu progressiste, que l'on peut se procurer directement à la cyberboutique de Free Speech.

Ainsi, FreeSpeech Internet TV n'a pas grand chose en commun avec l'esthétique télévisuelle traditionnelle. À première vue, le site ne présente aucune différence particulière avec les nombreux autres sites Web, à part qu'on n'y trouve absolument aucune publicité. En fait, de par son apparence et son organisation, la page principale rappelle la présentation en « mosaïque » typique d'un journal. En plus, d'une liste permanente de liens menant à des sites connexes, elle comprend six éléments de contenu différents, présentes en deux colonnes et décrits-en quelques lignes. Ces courts articles renvoient à chacune des six sections du site: vidéothèque, sites Web hébergés, télévision, reportages spéciaux, boutique et archives. La « télévision sur Internet », version FreeSpeech, se résume donc à des segments vidéo que l'on trouve dans les sections du site consacrées aux reportages spéciaux, à la vidéothèque et aux archives, sous la forme de clips Real Media de durées diverses (variant de quelques minutes à plus d'une heure). Ces vidéoclips, accessibles par l'entremise d'hyperliens, peuvent être visionnés sur l'écran de l'ordinateur dans une petite fenêtre de la grosseur d'un timbre-poste, à condition bien sûr d'avoir préalablement téléchargé le logiciel RealPlayer. La cybertélévision est donc ici une expérience en ligne à la demande, un concept qui n'incorpore pas la dimension du direct. D'aucuns sont d'avis qu'elle exploite de façon insuffisante le plein potentiel de la transmission vidéo en continu. Mais ce qui importe à FreeSpeech, ce n'est ni la forme, ni l'innovation, ni la mise en valeur du caractère unique du médium, mais plutôt l'activisme médiatique. Son intérêt pour la télévision sur Internet s'inscrit dans une démarche d'appropriation de tous les types de médias afin de promouvoir l'action sociale et environnementale. Un article à ce sujet sur le Web commente : Les activistes qui se servent des médias ont conçu leurs propres espaces d'information publique en intégrant divers supports et technologies médiatiques : caméscope, webradio, transmission vidéo en temps réel, microradio, photographie numérique, câble communautaire, transpondeurs SRD (satellite de radiodiffusion directe) et journalisme avec portable. La révolution est non seulement télévisée, mais numérisée et transmise en continu. Il ne s'agit pas d'une volonté de « passer à la télé » à tout prix, mais d'un engagement à créer de nouvelles façons de partager l'information en utilisant de nouveaux espaces et de nouvelles technologies, ainsi que de nouvelles façons de collaborer (http://www.mediachannel.org/views/oped/ha)

L'approche que propose FreeSpeech de la cybertélévision s'inscrit donc dans une tradition d'utilisation radicale et idéaliste des médias par des intellectuels et des travailleurs culturels préoccupés par les questions sociales, et où le message, qui importe davantage que le médium, constitue une source alternative d'information et d'expression.

TV-Art.Net (www.tv-art.net)

Il existe des modèles proposant une utilisation différente des médias qui s'inscrivent généralement dans le même courant que FreeSpeech, mais qui sont souvent moins explicitement politiques et mettent davantage l'accent sur la créativité. Le projet TV-Art.Net, dont la philosophie est légèrement différente, en est un exemple. TV-Art.Net partage à bien des égards l'esprit d'idéalisme et d'indépendance de FreeSpeech, mais se concentre sur l'univers des arts médiatiques indépendants plutôt que sur celui de l'information alternative. Établie à Paris, TV-Art.Net est une entreprise lancée par l'artiste David Guez, qui s'intéresse depuis quelques années à la relation qu'entretient le réseau Internet avec notre monde et ses divers systèmes de représentation. Selon Guez, TV-Art.Net est une « télévision interactive qui transmet des émissions sur le Web » et qui propose une intervention artistique directement dans le domaine public de l'espace médiatique. Conçue comme une plateforme de présentation et de création d'un contenu indépendant à caractère artistique sur Internet, elle vise à offrir aux artistes la possibilité de diffuser leur travail d'une façon nouvelle et différente en jouissant d'une liberté de moyens et d'expression inexistante à la télévision commerciale ordinaire. TV-Art.Net est également une base de données où toutes les émissions présentées sont archivées : à l'heure actuelle, plus de 400 documents sont disponibles gratuitement et peuvent être consultés en ligne 24 heures sur 24. Pour Guez, TV-Art.Net fait partie d'un projet de production d'art public auquel il travaille depuis quelque temps en se concentrant sur les solutions de rechange aux formes médiatiques classiques et à leur chaîne de production habituellement fort complexe. Ce projet se fonde sur le concept d'« auto-médium », selon lequel tout le monde peut créer son propre médium (c'est pourquoi le site TeleWeb.Org offre des outils de production médiatique libre service ainsi que des instructions). Guez considère ce projet comme un laboratoire médiatique en ligne voué à l'expérimentation et à l'innovation. Il conçoit Internet comme un outil au service de la communauté et un moyen de favoriser l'échange de connaissances. TV-Art.Net vise à introduire de nouveaux types de comportements économiques et sociaux dans l'univers des arts médiatiques. Guez et ses collaborateurs préconisent ainsi différents modes de participation et de création qui intègrent les contraintes techniques du cyberespace en les considérant comme des possibilités d'expérimentation et d'innovation artistique et non comme des limites :

Nous voulons jeter de nouveaux ponts entre le public et le créateur, en modifiant les normes en matière de partage et d'écriture, sans les réduire à de simples mécanismes technologiques dénués d'intelligence. Dans sa forme traditionnelle, la télévision nous impose des règles en matière de temps, à tel point qu'elle arrive même à rythmer l'existence de la plupart des gens; or, il est absolument nécessaire de se garder du temps à soi pour regarder les choses. Internet offre une profusion de temps qui appartient à tous.

TV-Art.Net peut donc être vu comme une démarche de réappropriation du temps personnel face au « flot » régulateur continuel déversé par la télévision commerciale (Williams; 1974). En plus de faire tomber les barrières temporelles, TV-Art.Net cherche également à faire tomber celles de l'espace en créant un réseau international de partenaires et de correspondants qui contribuent à l'élaboration d'un contenu « révélant la diversité des pratiques et des façons de penser tout en mettant en valeur l'identité de chaque création et de chaque culture ».

Bien que, sur le plan philosophique, le projet TV-Art.Net soit extrêmement bien conçu et présenté, sur le plan esthétique, plus encore que FreeSpeech, son site Web ne se distingue aucunement des autres sites sans lien avec la télévision. En fait, son interface est surtout textuelle, ce qui est quelque peu décevant pour un projet émanant du milieu des arts visuels. Sur la page principale, on ne trouve que du texte et de l'hypertexte: une série de liens ainsi qu'une longue liste que l'on peut faire défiler où est détaillé le contenu du tout dernier volume (plusieurs volumes paraissent chaque année de façon irrégulière, chacun avec des conservateurs invités). Les oeuvres présentées peuvent être des documents vidéo, audio ou des sites Web. Les liens vers les vidéos mènent à de longues listes de titres, et chacun est accompagné d'une petite vignette fixe et d'un court texte. Lorsqu'on clique sur un titre, les images s'animent à l'intérieur d'une fenêtre miniature RealMedia. Par conséquent, à l'instar de FreeSpeech, la cyber-télévision est ici également conçue comme une expérience en ligne à la demande dénuée d'une dimension directe. D'un certain point de vue, on pourrait penser que la vision et les pratiques de TV-Art.Net, tout comme celles de Freespeech, contribuent à ce qui est parfois défini comme l'érosion, par les nouveaux médias, du caractère simultané et direct de la télévision traditionnelle (Boddy; 2000). Selon une perspective différente, toutefois, elles peuvent être considérées comme des initiatives valables qui contredisent l'idée selon laquelle la télévision contribue à annihiler la mémoire et l'histoire (Doane; 1990). À preuve, la place importante consacrée à la constitution méticuleuse de vastes archives contenant absolument tout ce qui est diffusé, accessibles en ligne 24 heures sur 24. En fait, ces archives forment des « histoires » alternatives venant de voix entièrement indépendantes, à la portée de toute personne ayant accès à Internet.

Par leurs pratiques et philosophies indépendantes de la cybertélévision, FreeSpeech et TV-Art.Net sont particulièrement intéressants parce qu'ils délimitent un espace d'autonomie favorisant la réappropriation de certaines dimensions du temps et de l'espace, et ce, dans le contexte du discours de pouvoir qui caractérise le nouveau paysage médiatique mondial (Appadurai; 1993). Bien qu'ils ne semblent pas révolutionner outre mesure les caractéristiques formelles de l'esthétique télévisuelle, ils sont importants, car ils constituent des lieux de liberté et de créativité critique (Buck-Morss; 1997) au sein de cette sphère publique qu'est le cyberespace, idée impensable à l'intérieur des paramètres de la télévision d'avant l'avènement d'Internet. Faisant écho à la vision de McLuhan d'un village global propice à la retribalisation de la planète, ils peuvent être considérés comme partie prenante d'une rhétorique contre-culturelle de reprise de pouvoir personnel inspirée des traditions militantes des années 1960, qui préconisaient l'initiative personnelle ainsi qu'une politique de pluralisme et de diversité afin de favoriser la production de représentations autres (Mellencamp; 1990b). Or, dans le cyberespace d'aujourd'hui, de telles idées de pluralisme et de diversité ne sont pas uniquement l'apanage de la contre-culture, comme le montreront les exemples qui suivent.

CanalWeb (www.canalweb.com)

Ni contre-culturelle, ni indépendante, CanalWeb est une jeune entreprise entièrement commerciale ayant pour but de devenir « le leader européen de la télévision par Internet ». Elle voit le jour à Paris en septembre 1997 sous la forme d'un bulletin diffusé sur la Convergence Télévision-Internet. Avec l'aide d'investisseurs du milieu des affaires, notamment Groupe Sud-Ouest, la deuxième entreprise de presse régionale en importance en France, et grâce à 15 employés, elle amorce ses activités un an plus tard et, en janvier 1999, commence à diffuser quatre émissions en direct sur le World Wide Web. En avril 1999, CanalWeb scelle une collaboration avec la FNAC, le plus important détaillant français de produits culturels, lui permettant d'installer des studios dans cinq magasins. Elle forme également des partenariats et signe des accords de distribution avec une grande variété d'acteurs importants de la scène économique européenne. En 2000, elle propose « 100 émissions hyper-thématiques (dont sept, multilingues), 60 heures d'émissions diffusées en direct sur le Web chaque semaine, et plus de 5 000 heures de contenu sur demande ».

Le site de CanalWeb décrit toutes les dimensions de ses activités. Par une abondante programmation en direct et à la demande, la chaîne cherche à couvrir un vaste éventail de sujets et d'intérêts: Des échecs aux bandes dessinées, de la musique aux nouvelles technologies, des jeux vidéo à la gastronomie, CanalWeb rejoint de nombreuses clientèles spécialisées. CanalWeb est également fier de participer à l'émergence de la télévision commerciale par Internet en créant des chaînes de télévision vouées aux communications d'affaires internes et externes. Il compte parmi ses clients la FNAC, Fedex, les galeries Lafayette, Le Monde, le ministère des Affaires étrangères, le ministère de l'Éducation, l'UNESCO et bien d'autres. De plus, beaucoup d'efforts sont consacrés à la mise en place d'archives complètes des émissions présentées. Chaque émission produite par CanalWeb est archivée, ce qui permet la consultation de tout ce qui a préalablement été diffusé. Selon les créateurs de CanalWeb, ce service constitue l'une des différences les plus importantes entre la cyber télévision et la télévision traditionnelle, et représente plus de 80% des consultations. De plus, CanalWeb travaille présentement à l'élaboration d'un volumineux catalogue d'émissions créées en coproduction. En voici l'explication :

La plupart des émissions de CanalWeb sont coproduites avec des partenaires de l'extérieur (entreprises ou particuliers) qui apportent un contenu en échange d'un savoir-faire en matière de télédiffusion sur le Web. Comme CanalWeb est copropriétaire du contenu qu'il produit, il peut créer un catalogue d'émissions assurant sa position de chef de file et ajoutant à sa valeur future, notamment dans la perspective de l'élaboration d'un contenu diffusé sur canal à large bande.

Enfin, CanalWeb et sa filiale TVBourse.net retransmettent leurs émissions par l'entremise de trente distributeurs affiliés. Les ententes de ce genre sont susceptibles de se multiplier en réponse à la forte demande de 'sites Web où la présence d'un contenu vidéo constitue un solide avantage concurr~ntiel. Fort de son ambitieux programme d'activités, CanalWeb, tout comme ses homologues indépendants, s'intéresse aux dimensions de pluralité et de diversité offertes par Internet, mais non pas dans une perspective de reprise de pouvoir par le spectateur ou de mise en valeur d'une pratique artistique différente. CanalWeb est plutôt attiré par les possibilités en matière de stratification du marché et de l'auditoire de la télévision traditionnelle en d'innombrables créneaux et publics spécialisés. La convergence des technologies d'Internet et de la télévision est vu comme une révolution audiovisuelle qui remplace le contenu généraliste par une diffusion ciblée où la télévision n'a plus à se préoccuper d'être un média de masse et de toucher des millions de personnes à la fois. Au lieu de cela CanalWeb croit que les émissions devraient dorénavant être conçues pour des micro-publics bien définis et bien ciblés. Cette « révolution » inaugurera une ère de télévision hyper-thématique, spécialisée et orientée vers la communauté, de la même façon que l'explosion de l'industrie de la presse spécialisée avait donné lieu à des milliers de nouvelles publications ciblées parallèlement à la presse traditionnelle. À CanalWeb, on s'attend donc à voir apparaître des chaînes hautement thématiques et spécialisées aux côtés des principales chaînes grand public. Ces chaînés spécialisées seront accessibles dans le monde entier, libérées des frontières géographiques à l'intérieur desquelles évolue la télévision traditionnelle. Pris individuellement, les publics multiples, plus restreints et spécialisés, qu'Internet permet de rejoindre, seraient trop petits, mais la somme de leurs intérêts communs à l'échelle mondiale est substantielle.

Si, à l'instar TV-Art.Net, CanalWeb cherche à s'immiscer en travers du « flot » de la télévision traditionnelle par la convergence des technologies d'Internet et de la télévision, ce n'est pas tant pour que le public se réapproprie son temps, que pour réaliser une version idéale d'un système vidéo à la demande qui se distingue du modèle de télédiffusion habituel : Internet permet maintenant à la télévision de se transformer d'un flot constant et unidirectionnel en un stock d'émissions à contenus multiples, riche et accessible facilement « à la demande ». Chacun des programmes d'une chaîne de télévision par Internet en enrichit le contenu global et contribue à avantager sa position. Bien qu'entièrement mercantile, CanalWeb possède une philosophie et des buts très élaborés et bien documentés. Et l'interface du site Web est elle aussi très élaborée. Même si l'aspect visuel est ici aussi limité par les contraintes du logiciel RealMedia, avec sa fenêtre décidément trop petite, le site est très attrayant parce qu'il est conçu selon une organisation visuelle plutôt que textuelle, contrairement aux exemples abordés précédemment. La plupart des liens figurant sur la page principale ainsi que les menus secondaires sont présentés sous forme d'images - des images fixes provenant des vidéoclips accessibles en direct ou classés dans les archives, nombreuses en raison de l'impressionnant volume de matériel vidéo proposé par CanalWeb -, une approche design qui sied parfaitement à la nature visuelle de la cybertélévision. En fait, selon les créateurs de CanalWeb, les fonctions classiques du Web telles que le cyber bavardage, le courrier électronique, le commerce électronique, les moteurs de recherche, etc., constituent de simples compléments aux programmes et contribuent à bâtir la loyauté de la clientèle en offrant une variété de services aux abonnés. L'accent est mis sur les transmissions vidéo en temps réel, en direct ou sur demande. Peut-être s'agit-il d'une stratégie de marketing de la part de CanalWeb pour mieux concurrencer la nature profondément visuelle de la télévision. Le résultat est le modèle le plus efficace sur le plan esthétique et le plus prometteur qui existe actuellement en matière de convergence Internet-télévision.

Qu'ils soient commerciaux ou indépendants, plus élaborés comme ,CanalWeb ou plus rudimentaires comme FreeSpeech et TV-Art.Net, les trois exemples de télévision par Internet examinés jusqu'ici peuvent être vus comme des tentatives d'adapter ou d'élargir le concept de télévision aux différentes possibilités du paradigme d'Internet. L'exemple suivant, WebTV Networks, aspire plutôt à incorporer la dimension Internet dans l'univers de la télédiffusion.

WebTV (http://www.webtv.com)

WebTV Networks, créé au milieu des années 1990 dans un garage de Palo Alto, en Californie, et acquis par Microsoft en 1997 pour 425 millions de dollars, représente un concept très différent de cybertélévision : il cherche à repousser les limites du paradigme télévisuel solidement établi. Son but est d'accueillir les « nouveaux médias de la communication » d'aujourd'hui à l'intérieur de cet univers familier au lieu d'élaborer quelle que forme que ce soit de télévision à l'image de la nouvelle réalité médiatique inaugurée par Internet. Web TV est un des principaux promoteurs et fournisseurs de « services télévisés améliorés », lesquels, tout en s'appuyant sur les réseaux et la technologie numériques, sont conçus comme des ajouts avantageux à l'environnement familier de la télévision. Sur le site de WebTV, Microsoft présente son produit :

« L'avenir de la télévision dès aujourd'hui. Avec Web TV®, vous êtes branché. Envoyez des messages électroniques à des amis et des parents, naviguez sur Internet et amusez-vous avec de nouvelles formes de divertissement, tout ça à partir de votre poste de télévision. »

L'objectif consiste à faire connaître les joies du Web aux téléspectateurs qui ne sont pas encore « branchés », et ce, dans le confort de leur foyer, devant leur poste de télévision, au moyen d'un boîtier décodeur tout-en-un à coût raisonnable que l'on branche à l'appareil de télévision et qui permet de recevoir un contenu en provenance d'Internet par l'entremise d'une ligne téléphonique (le boîtier coûte environ 100$US) ou par satellite. L'interface de base s'effectue au moyen d'une télécommande manuelle; toutefois, pour envoyer du courrier électronique ou saisir des URL, le client doit acheter un clavier sans fil offert en option.

Web TV offre la possibilité d'éviter l'achat d'un ordinateur et les complications liées à sa configuration (bien que, selon certains, apprendre à utiliser le clavier sans fil est aussi difficile que de se familiariser avec le fonctionnement d'un ordinateur). En plus de ses politiques apparemment plus démocratiques consistant à fournir une interface capable de rejoindre une couche de la population moins éduquée et moins nantie, et d'entrer dans « chaque foyer », Web-TV est une initiative intéressante de par sa stratégie consistant à adopter la technologie domestique universellement acceptée de la télévision comme modèle de développement des techniques de communication de l'avenir.

Par conséquent, Web-TV met l'accent sur la création d'un contenu Web bien adapté à une programmation télévisuelle. Il utilise également un navigateur très fiable comportant la plupart des fonctions habituellement offertes par Explorer et Netscape. Ce navigateur procède également à un traitement du texte et des images de façon à les empêcher de papilloter et à créer une image claire sur l'écran de télévision.

Pour les enthousiastes d'Internet et de la cyberculture, les implications de ce projet inspiré par la télévision sont extrêmement troublantes. Ils considèrent Web-TV et les concepts semblables comme une colonisation du Web par la télévision de même qu'une tendance rétrograde dans la mouvance progressiste qui anime présentement le monde des médias de la communication. Les commentaires que l'on peut lire dans le forum Web en disent long à cet égard : certains sont d'avis que le pire destin d'Internet serait sa conversion à la « télévision améliorée ». Ils craignent que le caractère familier du poste de télévision nuise aux aspects les plus positifs et les plus productifs d'Internet : sa capacité de faciliter la communication plusieurs à plusieurs et de susciter la participation active des utilisateurs.

D'autres, au contraire, voient le potentiel que possède la télévision de favoriser les rapports communautaires par la création d'un temps collectif comme principal fondement de tout modèle viable de convergence Internet télévision. Par exemple, Michael Nash, conservateur en arts médiatiques, critique et théoricien, considère que la capacité de la télévision de créer un présent collectif par la temporalité de la diffusion, en particulier lors des transmissions en direct, représente probablement, parmi tous les médias contemporains, le plus important potentiel de construction d'un auditoire et de communautés. Selon Nash, les expériences sociales partagées de ce type sont importantes et nécessaires dans un monde qu'il considère de plus en plus fragmenté. Il est d'avis que la capacité que possède la télévision de donner lieu à une « immersion dans un cadre temporel collectif est l'un des mécanismes de socialisation les plus puissants de la vie contemporaine », contrairement à Internet, qui, selon lui, contribue pour le moment à « définir le temps comme une série d'intervalles décisionnels qui tendent à exclure les gens de tout contexte temporel collectif et de les enfermer dans leurs petites routines personnelles et leur idiosyncrasies ». Quelle que soit notre vision de Web-TV, ce qu'elle propose, telles d'autres initiatives moins connues comme DiamondWeb Television, est de suivre le courant déjà existant de la télédiffusion plutôt que de s'y opposer. Bien qu'intéressante parce qu'elle évite de suivre la tendance à la mode consistant à adapter tous les médias possibles à l'ordinateur personnel - considéré comme universel - une telle approche risque néanmoins de restreindre le développement de la télévision par Internet aux paramètres du modèle mercantile de consommateur, au détriment d'une organisation de l'univers de la télédiffusion axée vers la communauté et la création artistique. Voilà un modèle hautement douteux auquel Internet semble pouvoir offrir une série de solutions de rechange qu'il vaut la peine d'explorer plus avant. Ainsi, les initiatives de télévision fondées sur Internet peuvent être considérées comme des tentatives d'adapter ou d'étendre le concept de télévision aux différentes nouvelles possibilités offertes par le paradigme d'Internet, alors que les expériences de convergence fondées sur la télévision semblent vouloir repousser les limites de notre paradigme télévisuel solidement établi et familier afin d'y incorporer les « nouveaux médias de communication d'aujourd'hui ». Bien que ces deux approches présentent des aspects esthétiques et idéologiques très intéressants, l'auteur de ces lignes est d'avis que la dernière conception risque de restreindre le développement de la cybertélévision au modèle de télédiffusion inféodé aux intérêts des entreprises et des multinationales, au lieu d'explorer les nombreuses autres possibilités que le cyberespace peut offrir.

Nota : cet article a été écrit à l'hiver 2001 -2002 avant que CanalWeb soit en liquidation judiciaire (30 avril 2002). Depuis WebTV est devenu MSN TV, et, comme cela arrive souvent dans l'univers en perpétuelles transformations et mises a jour qu'est le cyberespace, les sites mentionnés ont, pour la plupart, changé d'aspect par rapport aux descriptions qui figurent ici, certains même plusieurs fois. Toutefois, ces changements, qu'ils soient d'ordre économique, juridique ou graphique, ne touchent en rien, selon l'auteure, aux propos de cet article qui traite essentiellement d'esthétique.

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