Dossier : L’objet : entre l’humain et l’inhumain

[Extract in French]

L’homme d’aujourd’hui ne croit plus aux objets [1]. Hormis les régressions superstitieuses ou sentimentales, il se rapporte aux objets à travers les valeurs d’ordre économiques, culturelles, subjectives qu’il leur attribue : valeur d’usage, valeur d’échange, valeur-signe, valeur somptuaire, valeur cultuelle, valeur symbolique, valeur incommensurable, etc. L’homme n’a plus de croyance, dit-on. Il ne croit plus, à la différence du primitif, que l’objet possèderait des pouvoirs intrinsèques susceptibles de jouer en sa faveur ou contre lui. Et pourtant, il reste une forme de croyance qui détermine fréquemment le rapport aux objets. Il s’agit de la croyance dans les pouvoirs de transcendance de l’objet. Une croyance qui peut prendre des formes évidentes : l’espoir que l’exposition et la conservation des objets personnels de victimes dans les musées (de l’Holocauste, et d’autres génocides) qui leur sont consacrées donneront accès à une forme nouvelle de sacré, et sauvera l’homme de l’inhumain. Elle a aussi des manifestations plus triviales et subtiles. Le cadeau en est une. Si on offre des objets, et non de l’argent, ou de belles intentions, c’est bien que l’on croit que l’objet dans le don est susceptible de transcender sa valeur marchande et d’acquérir une valeur autre, celle-là excédentaire. De même, le projet, à travers des économies parallèles (que ce soit le recyclage ou le troc), de restituer à l’objet une pure valeur d’usage, proche donc de la vie, au-delà de sa valeur d’échange, relève de l’idée que l’objet a le pouvoir, une fois sa matérialité révélée, de nous sortir du système capitaliste de la production-consommation, et de nous déplacer «ailleurs». C’est une forme d’espoir présente depuis que Marx a distingué la valeur d’usage et la valeur d’échange, et lié cette dernière au travail, c’est-à-dire aux conditions d’exploitation de l’ouvrier, et à la division des classes.

Il y aurait dans chaque cas une croyance dans la possibi­lité d’une rédemption dans tous les sens du terme, littéral et métaphorique – le terme anglais redemption a d’ailleurs conservé un usage courant et légal (on rachète redeem) ainsi un objet laissé en gage –, possibilité attribuable à la matérialité de la chose qui contiendrait ainsi de quoi subvertir les valeurs qui l’encadrent et l’emprisonnent et introduirait ultimement un au-delà de toute valeur, une valeur absolue, ou non mesurable. Ramenée ainsi à une relation privilégiée et investie à la matérialité de la chose, la croyance dans le pouvoir de transcendance se différencie peu de son envers, la croyance dans la fin de la transcendance. Que l’on juge ou non la pensée de Walter Benjamin nostalgique, il n’en reste pas moins que la thèse de la perte de l’aura suppose que l’on croit l’objet en mesure de faire apparaître le lointain dans le proche, et qu’il le serait encore, peut-être, si une intimité à l’objet pouvait être retrouvée [2]. Moins évidente, mais tout aussi déterminante est la dimension de fin de la transcendance dans les dernières pages de Pour une critique de ­l’économie politique du signe de Baudrillard [3]. Lorsque ce dernier affirme que le seul moyen de briser la valeur d’échange n’est pas un retour à la valeur d’usage, mais de reconnaître que l’objet n’est «rien», il retrouve une vieille hypothèse métaphysique selon laquelle la matière n’est rien. L’horizon de l’au-delà, ici le rien, définit encore la relation à l’objet, avec la possibilité du salut dans une apocalypse.

[…]

NOTES :

1. Les présentes remarques qui constituent ma contribution à la question de l’échange des objets dans le contexte du troc, font en même temps suite à une réflexion en cours sur l’objet que l’on pourra reconstituer grâce à un article paru dans le no 43 (automne 2001) de la revue ESSE intitulé «De la disparition de l’objet», ainsi qu’à un autre, «Que peut un objet? Pratiques culturelles et pratiques artistiques», in Les commensaux. Quand l’art se fait circonstances. When Art Becomes Circumstance, catalogue d’une série d’expositions tenues au Centre des arts actuels Skol, Montréal, de septembre 2000 à juin 2001, Patrice Loubier et Anne-Marie Ninacs éd., décembre 2001.
2. Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle. Le Livre des Passages, Cerf, Paris, 1989, p. 464. («L’aura est l’apparition d’un lointain quelque proche puisse être ce qui l’évoque. Avec la trace, nous nous emparons de la chose; avec l’aura, c’est elle qui se rend maîtresse de nous»).
3. Jean Baudrillard, Pour une critique de l’économie politique du signe, Gallimard, Paris, 1972, p. 267.
4. Michel Foucault, «Des espaces autres», in Dits et Écrits II, Gallimard, (Quarto). Paris, 1972, p. 267.

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