Dossier : Troquer son nombril contre un peu d'humanité

[Extract in French]

«Dans la pratique de l’entraide, qui remonte jusqu’aux plus ­lointains débuts de l’évolution, nous trouvons ainsi la source ­positive et certaine de nos conceptions éthiques; et nous ­pouvons affirmer que pour le progrès moral de l’homme, le grand facteur fut l’entraide, et non pas la lutte. Et de nos jours encore, c’est dans une plus large extension de l’entraide que nous voyons la meilleure garantie d’une plus haute évolution de notre espèce [1].»
Pierre Kropotkine

Le troc, associé dans l’imaginaire aux premiers balbutiements des civilisations, donne aujourd’hui l’impression d’être littéralement réanimé par les efforts de réseaux et de groupes d’entraide et de solidarité. À mon avis, le troc subit plutôt une actualisation – une revitalisation de ses principes – puisqu’en fait, il n’a jamais frôlé la mort malgré qu’on ait tenté, en vain, de l’étouffer et de le faire disparaître sous le poids de la théorie du marché.

En 1776, Adam Smith publie son Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations. Sont alors jetées les bases théoriques d’un système de pensée qui persiste toujours avec puissance à notre époque. Selon la théorie de Smith, les lois «naturelles» du marché invitent les individus et les com­munautés à quitter progressivement la pratique primitive du troc au fur et à mesure que s’organisent ledit marché et la division du travail.

Selon cette vision, le troc serait un archaïsme, une forme de rapport économique propre aux sauvages, un «système économique primitif» (Petit Robert). Jacques Adda, auteur d’un ouvrage sur le thème de la mondialisation de l’économie, résume parfaitement ce mythe du marché qui fait du troc une pratique appelée à disparaître avec l’évolution de l’humanité et de son marché mondialisé :

«[À] l’origine, les unités économiques de base (familles, clans, villages) vivent repliées sur elles-mêmes et consomment l’essentiel de leur production; l’organisation autarcique de la production ménage toutefois un espace aux échanges en cas d’apparition d’un surplus, celui-ci pouvant être troqué contre d’autres biens produits par d’autres unités; ainsi se forment des marchés, lieux de circulation des surplus sur lesquels, bien vite, la monnaie fait son apparition et se substitue au troc, démultipliant les possibilités d’échanges. L’existence des marchés et la diffusion des usages monétaires font progressivement craquer le cadre autarcique de la production domestique et favorisent la spécialisation des activités, la production étant désormais tournée vers le marché et stimulée par le mobile du gain. Dès lors, la division du travail ne cesse de s’approfondir, au rythme du déploiement de la sphère marchande, qui recouvre progressivement l’ensemble des activités et étend son réseau bien au-delà des frontières jusqu’à former un seul marché planétaire [2].»

La théorie de Smith séduit encore aujourd’hui bien des gens, penseurs de métier et simples citoyens, tant elle porte avec force une apparente cohérence. Le rêve d’une planète mondialisée grâce au pouvoir financier est un mythe dont la logique, comme celle de tous les discours fondateurs, demeure fonctionnelle au fil du temps puisqu’elle évolue avec les pratiques et profite de ce qu’il y a de créatif dans les explications que l’être humain se donne au sujet du monde :

[…]

NOTES :

1. Pierre Kropotkine, L’entraide, Un facteur de l’évolution, Écosociété (Retrouvailles), Montréal, 2001, p. 366.
2. Jacques Adda, La mondialisation de l’économie – 1. Genèse, La Découverte, Paris, 1997, p. 8.

Subscribe to the Newsletter

 Retrouvez nous sur Twitter !Retrouvez nous sur Facebook !Retrouvez nous sur Instagram !

Publications



Archives


Features



Shop



Auction


Information



Contact

esse arts + opinions

Postal address
C.P. 47549,
Comptoir Plateau Mont-Royal
Montréal (Québec) Canada
H2H 2S8

Office address
2025 rue Parthenais, bureau 321
Montréal (Québec)
Canada H2K 3T2

E. : revue@esse.ca
T. : 1 514-521-8597
F. : 1 514-521-8598