Dossier : Citoyen a l’œuvre : levain nouveau

[Extract in French]

Quand j’entends le mot citoyen, j’entends Robespierre et sa bande. Les révolutions s’inscrivent d’abord dans le langage probablement parce que «la parole c’est tout ce qu’on a», nous rappelle la psychanalyste Monique Lévesque. Chez les contemporains de Robespierre, il n’y a plus de monsieur ni de madame, non plus d’enfant ou de vieillard, mais des citoyens et des citoyennes. Révolution politique et sociale. Nouveaux espoirs et nouveaux défis. Redéfinition des structures. Mais aussi, comme sur le chemin de toutes les idéologies, la révolution adopte des positions radicales de ségrégation et de censure. Comme dans : «Citoyen Sade, renoncez [2].»

Alors que la démocratie prétend embrasser la voix de tous les individus, atteindre le bien commun, en faisant du concept de citoyenneté un concept souverain, la citoyenneté sociale telle qu’on l’a vue s’affirmer par l’action militante et communautaire se spécialise en agissant de manière localisée, précise, transparente. Elle a engendré des groupes et des sous-groupes dont les valeurs se sont fondées sur l’autogestion et l’autodétermination et se sont traduites par de l’action directe, parfois même à tendance anarchiste. Toute sa force repose sur un micro-activisme déployé sur mesure pour une communauté ciblée. Le centre d’artistes autogéré en demeure, pour le milieu artistique, l’exemple le plus réussi.

Est-ce par une courbe naturelle qu’aujourd’hui, à l’heure des esthétiques relationnelles et des manœuvres artistiques, le citoyen s’inscrit dans le champ de l’art, sur un terrain encore plus circonscrit, encore plus intime que celui de la citoyenneté sociale? Le citoyen à l’œuvre produit-il de l’action politique? Produit-il de l’activisme transformateur? La pratique artistique impliquant le citoyen rayonne-t-elle comme une action démocratique? Paul Ardenne prétend que «[l’]artiste participatif agit parce qu’il lui semble que l’art peut mettre de l’huile dans les rouages de la vie collective et, ce faisant, devenir un “multiplicateur” de démocratie [3].» Et si des artistes l’y sollicitaient non pas sur la base de son statut de citoyen politique, mais parce qu’il est comme eux un citoyen humain aux prises non seulement avec les effets d’une démocratie capitaliste dysfonctionnelle, mais aussi avec sa propre solitude existentielle? La «citoyenneté artistique», dans sa plus simple expression, pourrait alors être lue comme une entité subjective impliquée dans une œuvre vivante à faire maintenant, un levain appelant du désir d’être, sous toutes ses formes, hors de la mire de notions de démocratie, d’éthique, de morale et de politique prédéterminées, ce qui ne veut pas dire hors de toute responsabilité ou discernement.

On est peut-être devant un art non pas tant citoyen que mitoyen, un art qui se tisse dans un entre-deux, c’est-à-dire entre deux personnes au moins, l’artiste instigateur et un ou plusieurs participants, qui deviennent co-auteurs. Dans cet entre-deux [4] s’affirment et cohabitent, selon des modalités et des conditions précises ou imprécises mais dans un cadre certain, des subjectivités énoncées et partagées, des subjectivités par où réussit parfois à poindre de l’intersubjectivité, un lien réel dans l’impermanence.

[ … ]

NOTES :

1.Guttari cité par Bourriaud, Esthétique relationnelle, Les Presse du Réel, Paris, 2000, p.94.
2.Et le citoyen, qui est aussi marquis mais surtout créateur, de répondre : «Je refuse toute éthique.» entendons-nous, je ne défends ni Sade ni Robespierre. Je remarque simplement que les deux figures ne se révèlent pas l'une sans l'autre au moment où une idéologie tente d'uniformiser des désirs de liberté. Notons que c'est Robespierre qui passa finalement à l'échafaud.
3. Paul Ardenne, L'art contextuel, «L'art comme participation», Flammarion, Paris, 2002, p.184.
4. Attrapé au vol, l'émission Cents titres à Télé-Québec : «Dans l'expression toi et moi, quel mot est le plus important ? Celui qui est au centre : ET.»

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