Alzheimer Social : (adieu)

[in French]

G-Salut Djo. Comment tu vas? Y fait-tu frette à ton goût?
D-Pas mal frette, ça irait mieux au chaud d’vant un verre.
G-Ça t’tente-tu d’aller siroter d’quoi?
D-Pourquoi pas?

Alors, nos deux moineaux se trouvent une cabane (la Cabane).

G-Fa que, qué-cé qui s’passe de bon avec toi cé temps-ci?
D-Imagine-toi donc qu’y faut que j’parte de mon atelier. Le propriétaire vient d’vendre, alors chu dehors.
G-Fantastique, tu vas te r’trouver dans un nouvel endroit, tout nouveau tout beau.
D-Peut-être, mais t’imagines-tu l’déménagement? Ça fait des années que j’ramasse. Chu comme une vieille tortue géante de 300 ans, le fardeau que j’traîne est tellement gros que j’ai d’la misère à marcher.
G-Bin justement, c’é peut-être le temps d’lâcher du lest.
D-Oui, mais j’ai ramassé tout ça pour avoir de quoi travailler, c’é mes outils, ma matière première.
G-J’te comprends.
D-C’é pas juste ça.
G-Quoi donc?
D-Bin, quand j’ai emménagé, y avait un monte-charge, mais comme y é devenu dangereux, ils l’ont carrément enlevé.
G-Bof, ça va t’prendre un peu plus de temps pour déménager,
c’é tout.
D-Plus que ça Gio.
G-Comment ça?
D-Bin, y a beaucoup de grosses sculptures que j’ai montées par le monte-charge pis qu’y passeront pas par la p’tite porte. Comme mon cheval. Pis y a aussi mon train.
G-Tu défonceras, ça va t’faire une histoire de plus à conter.
D-Oui, mais c’é pas si simple.
G-Bin dis-moi Djo, comment ça se fait qu’t’as jamais vendu tes
sculptures?
D-Je l’sé pas, quand j’viens d’les faire, j’t’en amour avec, pis j’veux
pas les vendre, pis plus tard, y é trop tard, ma tête est ailleurs.
G-Fa qu’t’en as jamais vendu aucune?
D-Jamais.
G-Jamais jamais?
D-Bin, y a une fois qu’j’en ai vendu une.
G-Conte-moi ça.
D-J’étais jeune, je vivais encore chez mes parents. Un jour, mon père était tanné de voir une de mes sculptures dans sa cour. Alors, il l’a mise aux vidanges.
G-Calvaire, j’vois pas le rapport avec une vente.
D-Bin, mon voisin, en voyant ça, a récupéré la sculpture avant que les éboueurs la prennent pis y m’a envoyé une lettre par la poste en me disant : «Je viens de faire l’acquisition d’une de tes sculptures, voici un chèque de cent dollars, j’espère que l’arrangement te conviendra.»

G-Wow, tout un voisin! Mais y m’semble que tu me l’avais déjà contée celle-là. J’pense que c’é la première fois que tu t’répètes Djo.
D-Ça s’peut, j’file bizarre ces temps-ci.
G-Oui, j’ai r’marqué.
D-Sé-tu quoi Gio? J’aurais l’goût d’mettre le feu à mon atelier.
G-T’é malade, t’é même pas assuré.
D-Je l’sé bin, mais ça m’enlèverait mon poids, ma carapace pesante.
G-Tu veux avoir d’l’air d’un tortue sans coquille? C’é pas beau beau.
D-Bin là. Évidemment c’é plus vulnérable, mais y faut risquer dans la vie.
G-Finalement, tu veux pu faire de sculpture.
D-Je l’sé pas si c’é parce que j’vieillis, mais j’trouve que c’é un pauqet d'troubles
G-Mais qu’est-ce que tu vas faire?
D-J’cherche. J’ai besoin d’changer en tout cas.
G-La musique, peut-être. Y m’semble que t’é pas mal proche d’elle.
D-Oui, mais c’é bin compliqué de trouver une place pour pratiquer sans déranger personne. Pis d’transporter les instruments tout l’temps.
G-Finalement, tu veux rien faire?
D-Bin, j’ai pensé à ça, mais j’ai l’impression que chu pas encore rendu là. Fa que pour l’instant, écrire, ça pourrait aller. C’é pas trop
demandant physiquement, on n’a pas besoin de grand matériel de base, pis on peut l’faire n’importe où, sans déranger personne.
G-Écrire, c’t’un métier de solitaire Djo, t’as pas peur de d’vnir fou
tout seul?
D-Non, y m’semble que ça doit être fantastique de faire juste ça. Je pourrais rester longtemps couché chaque jour à réfléchir, pu avoir d’atelier, pu sortir ailleurs que de mon lit pour aller à mon ordinateur et même écrire couché.
G-Calvaire Djo, ça r’semble à une dépression nerveuse ton affaire.
D-Pas du tout, mais j’tends vers un nihilisme doublé d’une paresse.
G-Es-tu sûr que c’é ça Djo? Moi j’ai l’impression que tu tournes autour du pot, que t’é pu là, t’é pu pareil avec moi. Tu m’parles, pis tu penses à autre chose.
D-T’as raison Gio.
G-Tu veux qu’on s’laisse Djo?
D-Bof, faut laisser la place aux plus jeunes pis aux plus fous comme dirait l’autre.
G-T’é sûr Djo, tu veux pu qu’on soit ensemble?
D-J’pense qu’on s’é à peu près tout dit ce qu’on avait à s’dire, Gio. Ça fait des années quand même. Tu l’as dit toi-même, j’me répète.
G-Oui, mais quand même.
D-Non, j’pense que c’é fini Gio.
G-Tu veux même pas qu’on prenne une dernière brosse ­ensemble.
D-On é en train d’la prendre Gio.
G-Ça veut dire qu’on n’existera pu?
D-On va avoir existé, c’é énorme.
G-J’arrive pas à l’croire, ça arrive si vite.
D-Moi aussi j’trouve ça dur.
G-J’peux rien dire Djo, c’é toujours toi qu’y a tout décidé.
D-On a fait un bon bout d’chemin ensemble Gio.
G-Oui, mais tu réalises pas que tu m’condamnes à mort!
D-Oui, pis moi aussi j’me mets à mort Gio.
G-J’t’embrasse Djo.
D-Moi aussi j’t’embrasse Gio. On va avoir été une fichue équipe.
G-En ostie. Ça fait dix ans Djo, tu t’rends-tu compte?
D-Dix ans?
G-Jour pour jour Djo.
D-Gio.
G-Quoi?
D-J’ai une p’tite larme.
G-Moi j’en ai une très grosse Djo.
D-Ouf! C’é pas facile.
G-On s’prend une dernière téquilla?
D-Envoye donc. Une dernière pour la route.
G-La route pour aller où Djo?
D-Dans les limbes Gio.
G-Cul sec?
D-Cul sec.
G-Adios Djo.
D-Adios Gio.

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