Article | Là où la carte découpe, le récit traverse

[In French]

Là où la carte découpe, le récit traverse (1)
Par Julie Faubert

J’ai dans la tête l’image d’une jeune femme qui discute avec un homme de l’âge, peut-être, de son grand-père.

Ils marchent. On voit des fragments d’un secteur industriel de la ville défiler derrière eux. Je sais – je les ai entendus –, ils discutent de cet espace qu’ils parcourent quotidiennement, de ces mêmes images qui reviennent chaque jour et, je le sais, à leur manière, ils déposent une nouvelle couche de sens sur ces lieux parcourus tant de fois.

La scène se passe à Sept-Îles. Sept-Îles-du-bout-du-monde pour certains. Une ville où l’urbanisation en pièces détachées – axée uniquement, comme dans nombre de villes nord-américaines, sur la fonctionnalité – a été prise d’assaut par un « projet d’art et d’échange » initié par les artistes Sébastien Cliche et Julie Lebel. Originaires de l’endroit, les instigateurs de L’échelle humaine / voir la ville autrement ont invité la population septilienne à « participer à la création d’une nouvelle représentation des espaces publics (2) » de leur ville, représentation qui s’élaborerait cette fois-ci à partir de pratiques personnelles de l’espace public.

Durant trois semaines, soit du 25 juillet au 13 août 2005, Cliche et Lebel, accompagnés de leurs collaborateurs (3), ont occupé la chapelle du Vieux-Poste (un poste de traite reconstitué) afin de recueillir les récits d’espaces publics des habitants de la ville. Ces derniers pouvaient communiquer avec le duo par écrit, par téléphone ou encore se rendre directement sur place pour y partager leurs habitudes, leurs réflexions, leurs rêves concernant l’espace public. Facilement accessible, ce lieu de rendez-vous devenait le point de départ des nombreuses promenades urbaines qu’ont renouvelées ensemble les artistes et les différents participants. Plus qu’un simple échange d’anecdotes, le fait de parcourir les espaces de l’autre permettait aux artistes de prendre part de manière active à l’expérience du lieu qui leur était proposée et de greffer, par le fait même, une série de perceptions spatiales, visuelles et sonores à chacune de ces errances psychogéographiques. C’est donc à partir d’archives personnalisées que les artistes ont créé une nouvelle carte du territoire : carte fragmentée et fragmentaire, réseau d’expériences entrelacées dont les couches successives se posent en transparence sur les tracés immobiles de la carte régionale.

Au cœur du projet de L’échelle humaine, il y a cette tension inhérente à toute tentative de représenter le monde, ou de le fixer dans la forme autoritaire que représente la carte géographique. Ici, il s’agirait plutôt de la déjouer, de la déconstruire afin de la transformer en un réseau organique d’expériences singulières. Comme écrivait Michel de Certeau en parlant des lignes qui tapissent la surface des cartes géographiques, « ces courbes en pleins ou en déliés renvoient seulement, comme des mots, à l’absence de ce qui a passé. Les relevés de parcours perdent ce qui a été : l’acte même de passer (4) ». Or, c’est précisément dans ce passage, dans ce mouvement qui fait de l’espace un lieu pratiqué que les artistes ont pétri le sens de leur projet d’échange. Ils ont passé au révélateur les strates iconographiques qui dormaient sous des repères jusqu’alors strictement géographiques : « Les lieux sont des histoires fragmentaires et repliées, des passés volés à la lisibilité par autrui, des temps empilés qui peuvent se déplier mais qui sont là plutôt comme des récits en attente et restent à l’état de rébus, enfin des symbolisations enkystées dans la douleur ou le plaisir du corps (5) ».

Cette cartographie « vivante et subjective (6) » était accessible à la fois sur les lieux de travail – les murs de l’ancienne chapelle se sont recouverts, avec le temps, d’un mélange hétéroclite de clichés photographiques, de notes et de cartes de la ville – et par le biais d’un site Internet7 que les artistes modifiaient au quotidien afin de permettre aux habitants de la ville, participants ou non, d’explorer ce territoire de l’intime et d’avoir accès aux multiples questionnements urbanistiques qu’il soulève. En effet, à travers cette géographie du particulier, on apprend à lire la ville autrement : les frontières invisibles qui marquent encore les rapports entre Blancs et Innus, la menace générée par les changements climatiques, les ravages de l’industrialisation sauvage et, quelque part plus loin, aux limites de la ville, une organisation anarchique de maisons rapiécées qui évoque encore ce moment où, dans les années 1970, le village de la Pointe de Moisie a été évacué... Multiples récits qui ne cessent de s’inscrire dans l’espace public.

En ce sens, la proposition de Cliche et Lebel va bien au-delà de la simple cueillette de données : elle ouvre l’espace commun à une réflexion sur le comment et le pourquoi de notre organisation urbaine ; sur la possibilité de concevoir autrement ces lieux que nous avons en partage. Elle s’insinue au cœur de la passivité induite par l’uniformisation généralisée ; creuse son sillon là où l’engagement collectif se fait fragile. Elle questionne, avec plus d’insistance encore, notre mode d’être dans l’espace : ces gestes pré-programmés et répétés que l’urbaniste a déjà prévus pour chacun de nous.

C’est cette absence de choix, ce conditionnement subtil que soulignait encore plus particulièrement le deuxième volet d’intervention proposé par le duo Cliche-Lebel : les artistes ont convié les habitants de Sept-Îles à une série d’actions qui questionnaient le rapport corporel et sensoriel que l’on entretient avec les lieux qui façonnent notre quotidien. Comment l’espace public induit-il le bouger, le déplacement ? Quelle liberté de mouvement s’invente encore dans l’espace collectif ? Il s’agissait d’ébranler nos habitudes face à l’espace public, de bousculer les gestes routiniers en instaurant un nouveau rapport corporel à ces mêmes lieux. Les Septiliens se sont ainsi prêté, entre autres, au jeu de l’aveugle : les yeux recouverts d’un bandeau sur lequel les passants pouvaient lire « voir la ville autrement », plusieurs groupes de participants ont exploré un périmètre balisé, connu ou inconnu, durant une longue demi-heure. Privés de références visuelles, ils ont dû réinventer leur rapport sensoriel à l’espace, transformer la carte mentale qui leur sert habituellement de repère spatial. Ils se sont vu en train de ne pas voir ; posés en retrait d’un contact réflexe avec l’espace, ils ont pu interroger cette distance aveugle avec laquelle on envisage facilement l’espace environnant.

Et voilà qu’ils reviennent, en images et en mots, cette jeune femme et cet homme qui marchent dans le centre-ville de Sept-Îles. Ils court-circuitent ma carte mentale. Ils arriment leur histoire à ce lieu-ci qui ne pourra plus et ce, dès maintenant, être parcouru sans leurs voix. Les artistes sont venus s’immiscer en plein cœur des pratiques de l’espace qu’ils ont recueillies. En intégrant leur propre réflexion, leur propre expérience à chacun de ces espaces qu’ils ont traversés avec l’autre, ils ont modifié la carte mentale de chacun des participants et de chacun de ceux qui, aussi, sont allés à l’ancienne chapelle ou encore sur le site de L’échelle humaine. C’est précisément dans cette entreprise de dissémination instaurée par l’action des artistes au sein de la population septilienne que se situe l’essentiel de ce projet d’art et d’échange. Ne serait-ce qu’au stade de l’imaginaire, il réactive les processus qui nous permettent d’avoir une prise sur les espaces qui nous forment.

NOTES
1. Michel de Certeau, L’invention du quotidien, Nouvelle édition, établie et présentée par Luce Giard, Paris, Gallimard, 1990, p. 189.
2. Formule tirée du dépliant communicationnel qui a été réalisé par les artistes. Voir aussi www.echellehumaine.ca.
3. Myriam Caron, Gabriel Rochette, Emmanuelle Roy, Dawne Carleton.
4. Michel de Certeau, op.cit., p. 147.
5. Ibid, p. 163.
6. Formule tirée du dépliant communicationnel qui a été réalisé par les artistes.
7. www.echellehumaine.ca.

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