L'irrévérence tactique

[In French]

L’irrévérence tactique

Tout langage est un écart de langage.
Samuel Beckett

L’écart est une opération.
Marcel Duchamp

Sans doute associe-t-on communément l’irrévérence, comme d’ailleurs l’impertinence ou l’irrespect, à une posture psychologique. Mais force est de reconnaître que si de telles postures sont repérables comme telles, c’est qu’elles possèdent des caractéristiques sémiotiques propres à elles, et se laissent ainsi appréhender et analyser en tant que postures langagières au sens large du terme. Or, des postures langagières telles que l’irrévérence ont toujours posé problème aux linguistes. D’ailleurs le recours presque obligé à un euphémisme comme « posture langagière » pour parler de l’irrévérence ne souligne-t-il pas l’embarras qu’on éprouve dès qu’on cherche à la cerner et à la décrire ? Et même si l’on admet que l’irrévérence relève du langage, de quoi parle-t-on exactement quand on parle d’irrévérence ? Très tôt, dans sa Rhétorique ou l’Art de parler (1699), Bernard Lamy définit de tels comportements langagiers comme « des manières de parler éloignées de celles qui sont naturelles et ordinaires ». Autrement dit, l’irrévérence est d’emblée pensée comme un écart ostentatoire par rapport à une règle ou une norme; la norme n’est pas forcément celle de la révérence (qui, elle aussi, s’écarte des conventions habituelles) mais celle d’un état neutre présupposé, arévérencieux pour ainsi dire.

L’irrévérence même

Certains linguistes caractérisent l’irrévérence comme un comportement ponctuel, pratiquant un écart entre le signe et le sens. D’autres tendent plutôt à la définir comme un style ou plus exactement comme une déviation stylistique destinée à augmenter la visibilité de certains traits sémiotiques. Car au fond, les uns et les autres s’accordent pour dire que l’irrévérence – en tant que pratique langagière – est en effet une affaire de visibilité. Si l’irrévérence détonne par rapport à un langage bienséant (qu’il soit gestuel, visuel ou verbal), c’est que, comme tout écart, elle révèle ce que l’on attend du langage et que l’on n’y trouve pas : l’irrévérence apparaît comme l’indice des attentes qui commandent l’exercice d’un langage donné. Ainsi dissociée de tout contenu et de toute posture, cette conception de l’irrévérence est censée expliquer sa visibilité, condition préalable à son efficience esthétique. Mais la visibilité est elle-même toujours une fonction différentielle, c’est-à-dire qu’elle dépend tout autant des mots, des gestes et des comportements apparaissant comme non marqués d’irrévérence que des éléments ainsi marqués: un style irrévérencieux, loin de résider simplement dans les éléments marqués résulte plutôt de l’interaction entre révérence et irrévérence, entre éléments non marqués et éléments marqués. Analysée de près, la notion d’irrévérence comme écart s’avère donc foncièrement instable, indéfinissable en tant que telle à cause de la difficulté, voire de l’impossibilité de déterminer une base neutre. « Tout langage, écrit Samuel Beckett dans Molloy, est un écart de langage ». Fidèle à la métaphysique du silence par tagée par tant d’artistes du siècle dernier, et avec son habituelle concision lapidaire, Beckett laisse entendre que la seule norme absolue est celle du silence – manifestation en ce sens de l’irrévérence même par rapport à la parole.

L’écart irrévérencieux

Or, pour irrévérencieux qu’il soit, le silence demeure obstinément ambivalent : comment en effet distinguer de l’irrévérencieux refus de répondre la simple indifférence ou le mutisme calculé ? Si, pour Beckett le silence constituait une stratégie d’irrévérence, un ultime sas de secours face à un langage systématiquement et définitivement faussé, une telle stratégie n’est plus opératoire aujourd’hui, puisqu’il n’existe plus aucune base normative extérieure sur laquelle elle puisse se fonder. Si un autre monde est en effet possible, il n’est autre que celui-ci. Autrement dit, l’irrévérence est devenue une affaire tactique. Ce que je propose d’appeler « l’irrévérence tactique » semble constituer chez certains artistes et activistes une arme de prédilection dans leur panoplie de techniques destinées à causer ce qu’un collectif comme les Yes Men, par exemple, appellent « l’embarras tactique » chez les puissants de ce monde, dont l’hypocrisie est irrévérencieusement mise au jour. Comme d’autres pratiques de médias tactiques qui se développent depuis une quinzaine d’années, l’irrévérence tactique, loin de chercher à se positionner en dehors de l’espace médiatiquement saturé du capitalisme mondial intégré, s’efforce plutôt de s’infiltrer dans les brèches du système afin de contaminer la contamination ou de « subvertir la subversion patronale », pour reprendre une autre formule qu’affectionnent les Yes Men. C’est à cet égard que l’irrévérence, dont la visibilité est calculée selon les « manières de parler » qui passent pour « naturelles et ordinaires » comme le disait Lamy, s’avère une tactique particulièrement corrosive.

Les supercheries irrévérencieuses des Yes Men

Rares en effet sont ceux qui manient l’irrévérence tactique avec plus de maîtrise que les Yes Men. Ce groupe d’artistes et d’activistes – qui, on va le voir, vivent principalement dans le domaine virtuel du cyberespace mais qui actualisent cette existence virtuelle périodiquement de manière tactique – brandissent l’irrévérence afin d’exposer la face cachée de l’économie néolibérale et de mettre au jour la rhétorique lénifiante dont elle s’enrobe. Le groupe crée de vrais faux sites Internet qui ressemblent à s’y méprendre aux sites authentiques d’entreprises transnationales ou d’organismes internationaux (tels que l’OMC), ce qui engendre des quiproquos permettant aux Yes Men de se faire inviter à des conférences internationales en tant que représentants de ces organismes. La préparation improvisée et les conséquences loufoques de quelques-unes de leurs impostures irrévérencieuses sont désormais bien connues grâce au film The Yes Men, qui leur a été récemment consacré. Mais leur supercherie la plus irrévérencieuse est ultérieure au tournage du film : le 2 décembre 2004, jour du 20e anniversaire du plus grave accident industriel de l’histoire à l’usine pétrochimique de Union Carbide à Bhopal, en Inde. La BBC World News Service – l’une des chaînes d’information télévisée les plus regardées du monde – cherche à contacter l’entreprise Dow Chemical, devenue propriétaire de l’usine, afin de lui demander des éclaircissements au sujet de son refus obstiné d’indemniser les dizaines de milliers de victimes de l’accident, de nettoyer le site et de divulguer la composition chimique des produits toxiques dégagés – et cela en dépit non seulement de l’indignation publique mais de la décision de la justice indienne à son encontre. Une recherche rapide Google a conduit les journalistes vers le site crée deux ans auparavant par les Yes Men (www.dowethics.com).Ceux-ci n’étaient que trop prêts à répondre aux questions – d’ailleurs peu complaisantes, compte tenu de l’ampleur de l’accident – des journalistes. La BBC, sentant un scoop, invita le « porte-parole » de l’entreprise (qui n’était autre qu’un des Yes Men) à venir s’entretenir en direct, depuis le studio parisien de la chaîne, avec le présentateur du Journal télévisé. Là sur le plateau, et devant des dizaines de millions de téléspectateurs, sur un ton aussi posé et apparemment révérencieux que son costume cravate, Mr. Jude Finisterra (le pseudonyme a été choisi parce que Jude est le saint des causes perdues et le Finistère, le bout du monde), pseudo porte-parole de Dow, explique que l’entreprise a enfin pris la décision de liquider sa filiale Union Carbide pour la somme de douze milliards de dollars, et de verser cette somme aux victimes de l’accident et à leurs familles. Face aux questions du journaliste, d’autant plus crédule devant la mise en scène qu’il ne pouvait qu’approuver l’équité de cette décision fictive, le Yes Man poursuit que l’entreprise accepte désormais de coopérer avec la justice indienne, entend demander l’extradition vers l’Inde de son ex-PDG (qui malgré un mandat d’arrêt international continue de vivre paisiblement aux États-Unis), s’engage à nettoyer complètement le site ... En somme, il énonçait tout ce que l’entreprise avait en réalité toujours refusé de faire (le clip entier est consultable en ligne, www.theyesmen.org/hijinks/dow/video.html). Or, pour spectaculaire qu’elle fut, cette performance sans faille n’était que le prélude à la véritable mise en scène d’irrévérence. Car, pour être possible, crédible et donc efficace, aucun écart par rapport à la norme médiatique ne devait paraître. L’irrévérence tactique, comme la vengeance, est un plat qui se mange froid ; comme toujours chez les Yes Men, elle fonctionne comme une bombe à retardement. Et comme on pouvait s’y attendre, lorsque la bourse s’est ouverte à Francfort, la cote des actions de l’entreprise – qui, elle, est restée dans le paysage ontologique du réel, sur lequel est venu se superposer celui de la fiction – se trouvait en chute libre: l’entreprise risquait de perdre non pas des millions mais des milliards de dollars ... Il s’agit là d’un degré de nuisance pour le moins inhabituel pour une action artistique. Mais si jusque-là c’était aux irrévérencieux (les Yes Men) de jouer à la révérence, du coup les faux révérencieux (de l’entreprise réelle) étaient obligés de reconnaître publiquement non seulement leur manque de révérence pour la justice la plus élémentaire mais leur mépris pour la vie humaine tout court. La vraie porte-parole de Dow est donc passée à la télévision, où elle a dénoncé l’imposture des Yes Men, mais surtout où elle a affirmé la vérité, la vraie, la seule susceptible de faire remonter la valeur des actions, à savoir qu’il n’était pas question d’indemniser qui que ce soit : « Notre seule et unique responsabilité, martela-t-elle, est à l’égard de nos actionnaires. » Ici, on voit bien en quoi l’irrévérence des Yes Men est tactique et consiste en une inversion de rôles qu’ils imposent à ceux – comme l’entreprise Dow – dont ils « corrigent l’identité » selon leur expression. L’irrévérence des Yes Men ne se révélait donc qu’au moment de la rectification entreprise in extremis par la porte-parole de la transnationale. En somme, les Yes Men disent ce que l’entreprise devrait dire si elle était un tant soit peu socialement responsable. Se trouvant dos au mur, c’est l’entreprise qui se voit obligée d’afficher son irrévérence envers les valeurs démocratiques et légales.

Au mois de novembre 2005, quand les images des émeutes dans les banlieues françaises dominaient les journaux télévisées de la planète entière, les Yes Men – se faisant passer cette fois-ci pour des journalistes de CapitolOne, une chaine de télévision américaine parfaitement fictive, animant une émission s’intitulant de façon crédible mais tout aussi fictive « Politics Prime » – ont réussi à réaliser un entretien avec le maire UMP d’une de ces vitles (Levallois-Perret), Patrick Balkany, bien à droite sur l’échiquier politique. Comme d’habitude, les Yes Men se situaient sur un paysage ontologique différent de celui de leur interlocuteur : à la mise en fiction bien calculée des Yes Men répondait le délire idéologique de l’élu, emporté entre autres par un antiaméricanisme primaire. Le dispositif était simple :grâce à la location d’un studio de télévision à Paris Où le maire était invité, les Yes Men ont fait un duplex à partir des États-Unis. Assis à une table, devant un mur de moniteurs, et arborant pour l’occasion une barbiche et des lunettes (et des chaussettes blanches, totalement incongrues !), le Yes Man devenu présentateur commence en posant à son « invité » une question, habillement traduite en français en voix off. « Les pauvres sont partout dans les villes américaines, c’est le bazar ... Comment avez-vous incité les pauvres à quitter les villes françaises ? » Prenant la question au premier degré, apparemment aveuglé par sa vision caricaturale de la télévision américaine, Balkany répond en révélant une vérité qu’il n’aurait jamais osé dire à un journaliste français :

« Je suis désolé mais ce que vous appelez les pauvres sont ceux qui ont un peu moins d’argent que les autres. Ils vivent très bien. Nous n’avons pas de misère en France. Il y a quelques sans domicile fixe qui, eux, ont choisi de vivre en marge de la société ... des gens relativement rares qui ont décidé une fois pour toutes qu’ils ont été rejetés par la société ... mais on leur donne à manger ... et on les lave ... »

On les lave! Ici encore, mais évidemment à une échelle bien plus modeste de nuisance, la supercherie – dont le clip est visible en ligne (http://infoblog.samizdat.net/page-27 51.htm1) – fonctionne précisément parce que l’irrévérence effective n’est nullement marquée (si elle l’était, l’infiltration ne pourrait se faire); son coefficient de visibilité en tant qu’irrévérence est négligeable. En faisant en sorte que leur discours fictif devient la norme, les Yes Men provoquent chez leur cible la sorte d’écart irrévérencieux qu’en circonstances normales il ferait tout pour éviter.

L’irrévencieux Révérend Billy et son Église

Si les Yes Men sont bien à la pointe de l’irrévérence, pour rester plus près du champ sémantique du phénomène, on ne saurait laisser de côté le très irrévérencieux Révérend Billy, performeur et militant anticonsumériste new-yorkais, fondateur de l ‘Église « Stop Shopping », qui détourne de manière corrosive la forme vernaculaire des prêcheurs chrétiens intégristes des États du sud des États-Unis (voir son site Internet, www.revbilly.com). Si l’irrévérence se laisse reconnaître en s’écartant des normes du langage, chez le Révérend Billy, elle prend la forme d’un vernaculaire (ou langage minoritaire au sens que Gilles Deleuze l’entendait quand il parlait de l’allemand du Juif pragois Kafka), susceptible de corroder l’arbitraire normatif du langage majoritaire. D’autant plus que le Révérend ne quitte jamais son rôle de prêcheur et semble même s’être définitivement identifié au personnage qu’il s’est inventé. Le Révérend Billy ne sermonne pas dans des églises sacralisées, mais réserve plutôt ses péroraisons pour les églises profanes que sont les Starbuck’s ou ces véritables cathédrales de la consommation que sont les Walmart. C’est en effet dans de tels commerces qu’il s’invite avec le chœur de son Église et se livre à des prêches fleuves contre la consommation. Malgré l’injonction judiciaire lui interdisant de fréquenter certains de ces établissements, le Révérend persiste et signe, trouvant toujours des tactiques pour s’attaquer aux armes de séduction massive et d’incitation à la consommation utilisées par le capitalisme contemporain.

Une action intitulée « l’Opéra cellulaire » menée il y a quelques années en donne le ton. Le Révérend Billy et les membres de son Église entrent dans le magasin Disney sur lime Square, se faisant passer pour des clients ordinaires. Au bout de quelques minutes, ils commencent à sortir leurs téléphones cellulaires, ostensiblement pour avoir l’avis d’un parent, d’un mari, d’une amie, etc. par rapport à un achat. Les conversations, d’abord discrètes et anodines: « Crois-tu qu’un petit Mickey fera plaisir à notre fils ? » s’amplifient progressivement et prennent un ton plus caustique:« Mais est-ce qu’on a vraiment besoin de ces trucs chez nous ? Tu veux vraiment abrutir nos enfants avec ces gadgets ? » Bientôt, tous les membres du chœur – une vingtaine – sont à l’œuvre. Un jeune homme feint de parler à son médecin : « Les médicaments que vous m’avez prescrits ne fonctionnent pas, je n’arrive pas à m’arracher aux magasins. C’est comme la masturbation, le plaisir dure une minute, mais je me déprime aussitôt après – et me retrouve avec des factures de carte de crédit terrifiantes.» Petit à petit, les employés, les autres clients et le gérant se rendent compte qu’il ne s’agit pas de clients et de touristes ordinaires; l’écart irrévérencieux se repère. Mais l’opéra est déjà à son apogée. Le Révérend Billy – habillé en col romain, smoking blanc, ses cheveux décolorés dressés sur la tête – commence ses péroraisons.« Mes enfants, n’achetez rien ici ! Cessez de magasiner et sauvez vos âmes ! Cessons de consommer aujourd’hui! » le sermon délirant se poursuit, ponctué d’«Alléluia ! » et d’«Amen ! » proférés par les « fidèles », jusqu’à ce que le Révérend soit emmené par la police ... pour refus de consommer.

Contre le productivisme et l’idéologie de croissance, proche des mouvances altermondialistes, les sermons du Révérend Billy – où le style d’un pasteur fondamentaliste fusionne avec celui d’un situationniste révolté – dénoncent avec ferveur la société fondée sur une consommation exponentielle, dont la seule référence est la croissance. Ce faisant, il déterritorialise une forme vernaculaire pour l’injecter dans un contexte inattendu – avec une forte va leur activiste ajoutée. Adepte lui aussi d’irrévérence tactique, la devise de son église est une intraduisible expression de l’irrévérence même, à une époque où nous laïcs ne cessons de perdre du terrain face aux intégristes de tous bords, auxquels nous avions cédé, pour les meilleures raisons au monde bien sûr, toute dimension spirituelle: « Let’s put the “odd” back in “God” »

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