Article | L'image du dedans

[In French]

L’image du dedans
À propos de Sofia, une œuvre de Michel de Broin

Dimension cruciale de notre condition contemporaine, l’image est le théâtre de plusieurs angoisses liées à une certaine instabilité dans la représentation visuelle, laquelle a, dans bien des contextes, tendance à déborder de son sens intentionnel et à se présenter au regard d’une façon qui est loin d’être unidimensionnelle. Elle est divisée entre sa prétention à livrer une réalité unique, stable et accessible et son affirmation de la pluralité des « réels » et de vérités en coexistence. L’image, mais aussi le concept, la métaphore ou la figure de cette image, excèdent nettement le domaine du visuel. Elle exprime et rend problématiques différents régimes de signification et modalités d’articulation du sens, lesquels sont non seulement liés au fait de voir ou de regarder, mais aussi de lire. La prolifération du visuel sur le terrain du textuel ne peut être uniquement réduite aux « vérités proposées » par l’image, lesquelles l’opposent au texte en tant que médium « adéquat » pour le concept. À travers l’instabilité de sa signification visuelle et son opposition au régime conceptuel, l’image se constitue ici comme un espace d’altérité, à la fois dans les domaines du visuel et du textuel. En soi, dans sa médiation plurielle, elle pose une exigence et invite les spectateurs à entrer en relation, ce qui va au-delà de l’effort interprétatif nécessaire à l’établissement d’une signification claire et adéquate. Pouvons-nous penser cette exigence ?

Sofia (1) représente un aspect important du travail de Michel de Broin. Dans la plupart des cas ses œuvres interviennent dans des espaces concrets, dont elles « lisent » le contexte contre lui-même dans le but de déclencher une tension intérieure au sein de ce qui est déjà perçu comme une signification stable. Sofia joue à la fois avec le nom de la ville où elle a été conçue et avec le mot grec (duquel procède aussi le nom de la ville), Sophia : « sagesse », « savoir ». Ce nom se résout dans l’image d’un livre ancien avec des pages blanches percées au milieu d’un trou infime, ambigu.

Sofia présente un seul objet, qui n’est en aucune façon une simple image. Elle nous invite à effectuer un mouvement pour le moins paradoxal, celui de voir un livre. Interpellant deux modalités de la perception visuelle : lire et regarder, Sofia joue le « concept » de l’ancien dialogue entre l’image et la sagesse, et en même temps, elle excède son propre concept (ce pourquoi Sofia n’est pas une œuvre moderniste ni conceptuelle) en posant l’étrangeté de l’espace entre voir et savoir. Dans cette tension entre image et sagesse apparaît une autre question (en écho à la composition abyssale des orifices de Sofia), c’est la question de l’oscillation de la représentation visuelle entre la copie adéquate d’un « référent stable », « originel » et une complète difformité. Sofia travaille avec le statut illusoire de la forme transparente. En introduisant une menue difformité, elle met de l’avant le sens propre de l’image – son in-formité sous-jacente ou sa monstruosité.

À travers son exigence complexe, Sofia joue l’instabilité originelle de l’image, en regard de son référent ou de son excès minimal. Le livre ouvert insiste sur la normalité de cette vision et introduit cet orifice ambigu comme un minuscule élément de différence visuelle. En ce sens, l’œuvre excède la modalité abstraite de l’image et n’exécute pas l’opération d’ouverture du vide en sa forme pure. Sofia formule sa propre façon de construire une représentation et sa propre façon de l’excéder pour ne pas demeurer dans son champ de gravité. Dans les mots de l’artiste, elle « suggère l’altérité sans la représenter ». Pourrait-il en être autrement ?

L’altérité demeure irreprésentable, elle ne peut subsister que dans le registre des allusions ambiguës. Avec ce geste, elle séduit le regard en l’amenant vers le sombre orifice dans le livre, un orifice pourtant sans issue. En même temps, elle ne nous conduit à penser à rien d’autre qu’à cette oscillation, cette instabilité de l’image elle-même et son conflit permanent avec le texte ou le concept. Contrairement à d’autres rencontres, l’image est ici triomphante – la sagesse, « aspirée » par son altérité interne. L’altérité de l’image demeurée l’autre de la raison. Ce minime excès, ou ce minime accident dans l’image, Sofia l’accomplit du dedans – « depuis l’intérieur ». On pourrait lire Sofia comme une allégorie visuelle du conflit entre l’image et le texte, mais elle recèle toutefois quelque chose excédant son sens allégorique. L’orifice dans le livre n’est vraisemblablement pas une issue et, dans cette position, il rend problématique une certaine altérité interne, cette altérité de l’image à elle-même. Cet orifice ne désigne pas une quelconque transcendance et, de même, n’enferme pas l’image dans une sorte d’immanence. Sofia oscille entre les deux, son orifice vers l’au-dedans ne faisant pas la démonstration d’un au-delà invisible, mais bien de « l’au-delà » enchâssé dans le visible.

Sofia expose et met en œuvre deux dimensions importantes de l’image. Elle dépeint un objet reconnaissable et, au même moment, adopte un angle différent pour nous présenter son étrangeté bien visible. Elle présente un objet inexistant, lequel se trouve dans un monstre « ni beau ni laid, ni vrai ni faux » (Nancy). Ce monstre est ce qui mon(s)tre et ce qui excède la forme, l’in-forme.

Sofia joue simultanément avec plusieurs vérités – dont l’allégorie de la vérité et la vérité de l’image même. Cependant, elle excède aussi clairement « l’entre-deux » ou la tension entre le cadre et l’encadré, entre le dehors et le dedans. Son geste consiste en une affirmation de sa propre étrangeté ou altérité. Sa représentation ne peut être rattachée à aucun référent stable par un régime d’« adéquation » ou de « dévoilement » : elle est suspendue dans un vide ou bien son geste consiste à opérer cet « évidement ».

[Traduction : David Hince]

NOTE
(1) Sofia de Michel de Broin a été exposée la première fois durant l'exposition Radical: Vaguely (commissaire Rossitza Daskalova, National Art Gallery, Sofia, Bulgarie, 2003). Une exposition produite par Expression et Plein sud en collaboration avec la Société des arts technologiques (SAT). Elle fait partie de la Collection du Musée National des beaux-arts du Québec.

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