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Maîtres chez nous

Une petite colle pour commencer. Combien d’œuvres québécoises, toutes disciplines et toutes époques confondues, sont rassemblées dans les collections des trois grands musées nationaux réunis : le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM),le Musée d’art contemporain de Montréal (MACM) et le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) ? Plus de 10 000, plus de 30 000 ou autour de 100 000 œuvres ?

L’évaluation doit tenir compte du fait que le MBAM accumule des trésors depuis près d’un siècle et demi. L’ancien Musée du Québec, lui, a été fondé il y a plus de 70 ans, sur la base de collections d’État préexistantes. Le MACM fêtera, quant à lui, en juin, son 40e anniversaire.

Alors, combien ? Au dernier recensement officiel, daté du début de l’année, la collection permanente du Musée d’art contemporain comptait environ 6 400 œuvres de quelque 1 500 artistes, dont 80 % sont vivants. Les deux tiers proviennent du Québec, un tiers du reste du Canada ou de l’étranger plus ou moins lointain. Le MACM se concentre exclusivement sur l’art créé après 1945. « Pour ce qui est de l’art québécois des années 1940,1950 et 1960, notre collection ne comporte pas beaucoup de trous importants, dit fièrement Paulette Gagnon, conservatrice en chef de l’établissement de la rue Sainte-Catherine. Si nous n’avons pas beaucoup de Riopelle, nous possédons certaines de ses œuvres les plus significatives. »

La situation se complique au Musée des beaux-arts de Montréal. « Nous n’avons pas de moyens statistiques ou catégoriques pour distinguer l’art québécois du canadien, explique Stéphane Aquin, conservateur de l’art contemporain de cet établissement. Notre structure d’acquisition est fondée sur des enveloppes budgétaires qui distinguent le canadien du non-canadien. En plus, l’enveloppe canadienne regroupe l’historique et le non-historique. »

N’empêche M. Aquin est formel : la majorité des acquisitions en art canadien se fait sur le territoire québécois, de sorte qu’une très large part des quelque 9 900 lots de ce grand tout provient d’artistes québécois. L’art contemporain - entendu ici comme celui produit après 1945 – totalise 3 700 inscriptions (dont 700 peintures et sculptures et 2 700 œuvres sur papier) auxquelles il faut ajouter 250 objets d’art décoratif.

À sa fondation en 1933, le Musée du Québec ratissait large, s’occupant des archives nationales, de collections de sciences naturelles et de beaux-arts. Au fil des décennies, le mandat s’est resserré autour des arts, et l’établissement des Plaines d’Abraham s’est départi des autres volets. Le Musée de la Civilisation a hérité des objets ethnologiques. Les Archives nationales ont récupéré les documents. Les ours empaillés et les autres artefacts scientifiques ont abouti à l’Université Laval. La collection permanente de l’établissement devenu le Musée national des beaux-arts du Québec rassemble maintenant plus de 22 000 œuvres. L’immense lot se subdivise en catégories (art décoratif et design ; art graphique; installation ; peinture ; photo ; sculpture ; techniques mixtes ; vidéo et film). En parallèle, la Collection Prêts d’œuvres d’art, créée en 1982, compte près de 1 800 inscriptions.

La très grande majorité de ces quelque 24 000 œuvres vient ainsi de la main d’artistes québécois. C’est le cas de la totalité de la Collection Prêts d’œuvres d’art, puisque son mandat oblige à acheter « national », et de la majorité des lots de la grande collection permanente, qui ne compte qu’à peu près 2 000 œuvres du Canada ou du monde. « Notre mission première est de défendre l’art québécois, résume Yves Lacasse, directeur des collections du Musée national des beaux-arts du Québec. A tel point que si nous achetons de l’art québécois, nous nous contentons des dons pour enrichir la collection en art international. »

Au total, selon toute vraisemblance, les collections combinées des trois grandes institutions nationales comptent donc maintenant plus de 30 000 œuvres québécoises. CQFD

Des dons à profusion

Et d’où proviennent ces œuvres québécoises ? Le système repose sur les dons stimulés par des avantages sonnants et trébuchants. Selon une enquête récente de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec (1), 31 institutions muséales ont acheté 560 œuvres d’art pour 5,4 millions de dollars en 2001-2002. Durant la même période, ils ont reçu des collections 3 325 œuvres d’art pour une valeur totale de 17,7 millions. « Ces dons permettent d’enrichir substantiellement les collections des musées, dit le document. En fait, sans les œuvres d’art reçues en dons chaque année, les musées du Québec (plus particulièrement les musées d’art) auraient sans doute beaucoup de difficulté à faire évoluer leurs collections ».

Bon an mal an, l’établissement achète pour un million (dont le quart pour le CPOA) et reçoit pour à peu près la même valeur des donateurs. « Tous les musées montent des expositions, dit Yves Lacasse. Selon moi, à la base, la différence entre un musée et un autre se joue autour de la collection. Ce qui différencie le Musée national des beaux-arts, c’est sa collection unique d’art québécois, la plus importante du point de vue du nombre comme de la périodicité couverte et de la variété des médiums représentés. »

Le MACM a muté en société d’État en 1983. La part réservée aux acquisitions oscille sans cesse. « Nos budgets n’évoluent pas, ils fluctuent, dit la conservatrice en chef. Depuis une décennie, le maximum pour une année a été de 700 000 dollars et le minimum de 100 000, la moyenne étant de 150 000 à 200 000 dollars. » Les achats demeurent donc peu nombreux, environ une douzaine par année, et il faut d’autant mieux les cibler. « Depuis quelques années, nous essayons de combler les lacunes par des dons plutôt que par des achats, affirme Paulette Gagnon. Plutôt que d’acheter une œuvre des années 1940 ou 1950, nous préférons placer notre argent dans l’art actuel. »

En 1999-2000, le MACM a acheté des œuvres de Geneviève Cadieux, Stéphane La Rue, Michèle Waquant, Marc Séguin, Roland Poulin, le dernier tableaux peint par Yves Gaucher et une installation vidéo de l’artiste étrangère Shirin Neshat. En 2001-2002, les achats ne comprenaient que des œuvres québécoises, sauf pour un artiste étranger et deux Canadiens.

Dans ce contexte de disette relative, tous les dons comptent, mais certains plus que d’autres. En 1971, 105 œuvres majeures des années 1940 à 1960 de la Collection Lortie entrent au MACM, en partie sous forme de dons; deux ans plus tard, les Musées nationaux lèguent le Fonds Borduas; de 1972 à 1988, la Galerie Dominion offre 87 œuvres; le legs René Payant lui aussi de 1988, comprend une quarantaine de lots importants. Ces dernières années, l’établissement s’est enrichi de 32 œuvres léguées par Louis Comtois et de 29 œuvres de la collection Robert-Jean Chénier, dont plusieurs sculptures. Pour le reste, bon an mal an, le MACM reçoit une centaine d’œuvres de différents donateurs.

« Notre collection a doublé en volume au cours des 10 dernières années, commente Mme Gagnon. Nous avions 3 400 œuvres à notre déménagement au centre-ville, en 1992. Les dons comptent pour près de mille inscriptions. C’est énorme. » Les 1 324 lots de la Collection Lavalin, acquis après la faillite de l’entreprise, minimisent encore davantage la part des achats dans le processus d’enrichissement des caves et des voûtes du MACM.

Le MBAM n’échappe pas à la règle : dans ce musée privé, la machine des acquisitions carbure également aux dons. « Grosso modo, notre collection avance par les dons, résume le conservateur Aquin. Le resserrement de notre musée avec la communauté de collectionneurs se traduit par des signes de générosité croissants. »

Ceux des grandes corporations comptent pour beaucoup. En 2002, Power Corporation a offert Au soleil bleu de Pellan, une œuvre-phare de 1946. Par contre, Stéphane Aquin ne s’en cache pas : la situation demeure plus difficile en art contemporain ; « II existe très peu de grands collectionneurs d’œuvres majeures en art contemporain au Québec. On pourrait en prendre plus. »

La collection de cet établissement demeure très éclectique. Le MBAM ne tombe pas « sous le phare d’un mandat politique, comme le Musée d’art contemporain ou le Musée national des beaux-arts », selon les propres termes de Stéphane Aquin. « Nous n’avons pas à représenter l’ensemble des courants et des mouvements de la création québécoise, ajoute-t-il. Notre mandat encyclopédiste universel comprend un volet canadien, par fidélité et responsabilité pour ce qui se fait ici, et ce, depuis les tous débuts du musée, au 19e siècle. L’Art Association achetait des artistes locaux dès les années 1860. »

La bonification de la collection varie d’une année à l’autre, d’une période à l’autre. Sous la direction précédente de Pierre Théberge, le MBAM a connu quelques années exceptionnelles d’achat, notamment pour le lot Borduas (assorti de dons des héritiers), mais la valeur des intrants oscillait généralement autour de 1,5 à 2 millions. La situation change brusquement avec la nouvelle direction, sous Guy Cogeval, à compter de la fin du siècle dernier : les acquisitions totalisent 1,4 million en 1997, 3,2 en 1998, 7,4 millions en 1999, puis 6,8 en 2000 et un sommet de 11 millions en 2001.

Boucher des trous

Il semble d’autant plus facile « d’acheter local » que les artistes nationaux ne coûtent pratiquement rien par rapport aux sommes exorbitantes nécessaires pour engranger certaines œuvres internationales. Une seule sculpture de Louise Bourgeois achetée par le MACM a grugé l’équivalent de deux années de budget d’acquisition de l’établissement, alors que les meilleurs artistes vivants d’ici réclament très rarement plus de 50 000 $ pour une pièce.

Les œuvres historiques et modernes ne coûtent pas vraiment plus cher. L’automne dernier, la saison des encans de Montréal et de Toronto a encore démontré que les artistes canadiens les plus recherchés passent rarement la barre du million de dollars.

Dans ce contexte, il suffit d’avoir du flair et les idées claires. Le MBAM hérite d’une très forte sensibilité pour la production des peintres montréalais. « Les conservateurs des années 1920, 1930 ou 1940 avaient un œil exceptionnel et ils ont acquis des œuvres d’une grande qualité, produites par les peintres de la métropole, dit. Stéphane Aquin. Nous poursuivons ce filon, en achetant par exemple des œuvres de François Lacasse, Pierre Dorion, Marc Séguin ou Michel Boulanger. » .

Le Musée national des beaux-arts tente aussi de combler les trous et les faiblesses dans sa trame historique au fur et à mesure des découvertes des historiens de l’art. Ainsi, après que les travaux du professeure Esther Trépanier de l’UQAM, aient mis à jour l’importance négligée des peintres juifs des années 1930 à Montréal, l’institution a multiplié les achats dans ce créneau inexploré. Le MNBAQ vient de « rapatrier » des aquarelles du général Fisher, datées de la fin du 18e siècle, découvertes l’an dernier dans une cave de l’université d’Oxford, en Angleterre.

Cela dit, tout en ratissant très large, le Musée national ne vise pas l’exhaustivité à tout prix. « Un conservateur qui se satisfait de sa collection me semble mûr pour la retraite, mais il faut composer avec des contraintes et avec la réalité, énonce Yves Lacasse. La collection Morrice est surtout au Musée des beaux-arts de Montréal, et il serait utopique de la combler. C’est la même chose pour Borduas, qui est mieux représenté à Montréal. Par contre, pour bien des artistes québécois, nous demeurons la collection de référence. Nous pourrions faire une rétrospective Suzor-Côté ou Alfred Laliberté sans emprunter ailleurs. »

N’empêche, cette faiblesse de moyens et le recours massif aux dons ne fait-il pas porter le poids de la sélection sur les collectionneurs au détriment du rôle attendu des conservateurs, des comités d’acquisition, du musée lui-même ? Comment réconcilier la logique du privé avec celle du public ?

« Nous tentons d’appliquer les mêmes critères de sélection pour un don ou un achat, répond Mme Gagnon. On refuse des dons. On ne prend pas tout, loin de là. Nous sommes déjà à l’étroit. » Le MACM bénéficie d’espace au nouveau Centre des collections de Montréal. Il réaménage aussi ses locaux en sous-sol pour gagner une nouvelle réserve qui pourra être comblée au cours de la prochaine décennie.

La conservatrice corrige aussi le cliché voulant que les collectionneurs ne s’intéressent pas aux œuvres contemporaines supposément destinées aux grandes salles des institutions. « Certaines œuvres monumentales de la collection Robert-Jean Chénier ne pouvaient pas être exposées chez lui. Elles reposaient dans des caisses. »

Collectionner pour exposer

La collection n’est pas constituée pour le seul plaisir d’accumuler. Elle fait œuvre de mémoire collective, témoigne des mutations de la société québécoise. « Ce qu’on achète, on le montre dès qu’on peut, dit Stéphane Aquin. Par contre, la proportion de l’espace réservée à l’art contemporain a diminué un peu ces dernières années pour des raisons circonstancielles, notamment la volonté de consacrer une salle à Riopelle et la création d’une salle projet. Dans les années à venir, nous allons redessiner les espaces, notre collection permanente sera redéployée. L’art contemporain pourrait même avoir son étage ou un nouvel espace rien qu’à lui, qui sait ? »

Stéphane Aquin avoue aussi ne pas être tout à fait satisfait du récit présenté dans ses salles d’art contemporain. « Au moins, nous prenons acte du fait qu’à partir de 1945 – et ce mouvement va en s’amplifiant – , il y a une internationalisation des paramètres de l’art contemporain, une circulation de plus en plus rapide et de plus en plus étendue des idées et des œuvres. On ne peut isoler l’œuvre de Molinari de celle d’autres plasticiens de son époque. On ne divise donc plus l’art québécois, canadien et non canadien. On peut retrouver sur un même mur Les Mercenaires de Leon Golub et Thanatos de Tousignant. Dans mon esprit, les deux entretiennent des parentés réelles, sur le plan pictural ou thématique. »

Le nouvel accrochage de la collection permanente du MNBAQ permet aussi de faire le tour de la richesse de la création québécoise tout en respectant ses qualités propres. « Je suis agacé quand on nous présente chaque œuvre comme un chef-d’œuvre, commente Yves Lacasse. On ne peut pas se le cacher : un Antoine Plamondon ce n’est pas Van Gogh. Il faut contextualiser pour bien expliquer que l’art québécois a longtemps été un art colonial à la remorque des productions des grandes métropoles. » Cet art historique ne sort presque jamais du pays. L’art moderne ou contemporain trouve plus facilement preneur. Le MNBAQ prépare une rétrospective d’estampes de Riopelle, tirées de sa collection, qui doit voyager en Europe.

La classification du Musée national demeure d’une simplicité exemplaire : la collection est divisée en périodes de 50 ans, tous médiums confondus : art ancien avant 1850 et de 1850 à 1900; art moderne (1900-1950); art contemporain (1950-2000); art actuel, 2000 et plus. « Nous sommes les premiers à faire cette catégorisation et elle me semble efficace, dit Yves Lacasse, qui a mis au point, depuis à peu près un an, cette nouvelle manière de trancher dans le saucisson historique. Cette classification veut moins arrêter l’art contemporain dans le temps que faciliter le travail des conservateurs. Ainsi, chacun reçoit une tranche d’un demi-siècle et doit s’intéresser à tout ce qui se fait et se crée pendant cette période. C’est beaucoup plus stimulant. »

Les trois musées ont fait des efforts sentis pour se rapprocher des jeunes créateurs, par exemple, dans le cas des deux établissements montréalais, en organisant chacun un solo consacré à Marc Séguin. « Une partie des tensions me semble résorbée, dit M. Aquin. Mais on ne peut faire plaisir à tout le monde. Le milieu de l’art contemporain est large. Il faut aussi considérer l’action de toutes les grandes institutions pour mesurer les efforts réels déployés pour rendre compte de l’activité artistique québécoise. »

NOTES

(1) Cf.: « Les acquisitions d’œuvres d’art des musées, entreprises et institutions en 2001-2002 », dans Statistiques en bref, n° 3, février 2004.

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