Article | L’avis d’un fou

[In French]

L’avis d’un fou
Par François Gourd

À travers l’histoire, plein de fous ont joué un rôle important : Rumi, Lao Tseu, Mulla Nasrudin, Chuang Tsu, Miller, Vian, Kerouac, Drukpa Kunley, Tzara, Breton, Coluche, Gilbert Langevin, et plein d’autres déliriums exubérants comme notre Claude Gauvreau magnifique :

Pas de pitié !
Mourez chiens de gueux
Mourez baveurs de lanternes
Crossez fumiers de bourgeois
La lèpre oscille dans vos cheveux pourris
Crossez vos banalités
Sucez vos filles
Pas de pitié!
Mourez dans votre gueuse d’insignifiance
Pétez Roulez Crossez Chiez Bandez Mourez Puez
Vous êtes des incolores
Pas de pitié!

Mais pour être purement fou ça prend une dose de modestie, car il faut d’abord apprendre à rire de soi-même, ne plus avoir peur du ridicule. Notre ego mange sa claque. Il s’aimait tellement qu’il en était jaloux. H.D. Thoreau disait : « Si je n’étais pas moi-même, qui le serait ? » Dans son magnifique travail sur les fous de Cour, Le Sceptre et la Marotte, l’historien Maurice Lever nous montre l’importance des ces êtres colorés dans les siècles passés. La fête des fous au Moyen Âge est sans doute la plus importante manifestation de dérision collective à travers le temps. Aujourd’hui, les fêtes gais sont encore ce qui ressemble le plus à cette tradition.

« Si la fête des fous ne se moque ouvertement que de la hiérarchie religieuse, sa signification s’étend néanmoins bien au-delà. Elle introduit en fait l’idée du renversement universel des valeurs, la dénonciation du pouvoir quel qu’il soit ecclésiastique, mais aussi social et politique. Ce n’est certes pas un hasard si elle disparaît au moment où se durcissent les rapports de domination. L’oppresseur ne compose jamais avec le rire : c’est l’hommage qu’il rend à sa puissance. » (Lever, p. 20)

L’Éloge de la Folie d’Érasme et les magnifiques contes de Rabelais demeurent des classiques de la résistance littéraire par l’absurde.

La folie a eu ses messagers à travers le temps. Les fous des rois ont été parmi les premiers fous à être payés pour leurs performances. En Angleterre, France, Russie, Espagne, Allemagne et ailleurs, les rois possédaient un ou plusieurs fous et les entretenaient grassement. Parfois, c’étaient de vrais fous et autrefois des fous vrais. Une fois, un d’entre eux ayant dépassé les bornes, fut condamné à mort. Son roi qui l’aimait lui laissa le choix de sa mort. Le fou répondit qu’il désirait mourir de vieillesse. Le roi ria et le fou fût gracié. Des notables de Clèves créèrent en 1381 l’ordre des Chevaliers de l’Ordre des Fous qui plus tard donna naissance à la Compagnie de la Mère Folle de Dijon. Ces regroupements avaient des rituels loufoques qui servaient d’échappatoire à une société souvent trop sérieuse.

V.I.P., Véritable Idiot Professionnel, foulosophe, niaisologue... Je ne sais pas vraiment comment ça s’est produit. Enfant à Valdor, j’avais sept amis imaginaires avec qui j’ai joué pendant plusieurs années. J’ai détesté l’école. J’étais souvent absent, dans la lune. J’ai travaillé à l’Expo 67 où j’ai découvert la drogue, le sexe et le Rock&Roll. En 1969 à Los Angeles, en jouant au hippie sur la plage de Santa Monica, je lisais Do It de Jerry Rubin. Avec le LSD, mon esprit a dérivé dans cette joyeuse irrévérence qui a caractérisé cette époque chevaleresque. J’ai toujours cherché mes semblables et en 1974 j’ai fait la rencontre de l’Enfant Fort, groupe de magnifiques musiciens et saltimbanques fous et folles avec qui j’ai appris à créer. J’ai toujours eu cette pulsion de faire des folies et de propager leurs éclats. Sans jamais être violent j’ai lutté contre la dépression de l’humanité. Humorisionnaire, je voulais faire rire gratuitement afin de décoincer la face des ministres sinistres et des polices brutes. Sans penser à l’avenir, vivant de passion et de dérision, mon cœur carburait à cent milles à l’heure. Il avait tellement hâte à demain qu’il parlait d’aujourd’hui comme si c’était hier. Le foulosophe, en se prenant pour un autre, tente de faire évoluer l’humanité en lui inoculant une bonne dose de folie dans le système nerveux.

J’ai essayé à travers le parti Rhinocéros de suivre les traces du docteur Ferron, mais j’étais encore trop fou et je ne pensais qu’à boire, rire et baiser. Nous voulions convaincre les canadiens de voter pour nous, car nous étions le seul parti qui promettait de ne pas tenir ses promesses. Le parti devenu international, nous avons fait parvenir à Coluche, candidat aux élections présidentielles de France, une carte de membre du parti Rhinocéros. Lui qui disait : « L’Avenir appartient à ceux dont les ouvriers se lèvent tôt. » Candidat défait dans 6 élections de 1978 à 1992, je me suis tourné vers le terrorisme burlesque en joignant les troupes des Entartistes en 1998. J’ai fait la connaissance d’un très grand fou, Noël Godin, l’entarteur belge qui devint très célèbre suite à l’attentat pâtissier contre Bill Gates. « Entartons les pompeux cornichons. » Il voulait entarter tous les chefs quels qu’ils soient.

Le chic cabaret Les Foufounes Électriques, ouvert en 1983 avec 2 amis, fut un des nids les plus propices à l’éclosion de la douce folie artistique dans laquelle je flottais. Concours de fesses peinturées, Peinture en direct, Parade de Mode de la Autre Couture, Écriture en Direct figurent parmi les événements que j’ai créés et qui animaient cette époque loufoque. En 1986 je suis parti vivre à Paris où j’ai fêté sur les traces de Henry Miller et de Blaise Cendrars, mes maîtres de l’époque. J’y ai écrit mon roman-poésie Chien Kamikaze Condamné à Vivre : « Je suis fou à temps partiel clair voyant. J’ai l’esprit curieux comme un télescope... Sous un lampadaire qui éclaire un viol d’oiseaux, je vois un ange qui bat des ailes pour y décoller le goudron noir. Dans un monastère où la prière est à l’abandon, une migration d’idées sauvages se frisent pour la révolution. Coupable ou non, ce sera la pendaison de l’esprit par la télévision. Surréaliste réalité, même l’air est conditionné. Locataires de votre propre bonheur, entassez vos migraines dans des comptes d’épargne stable. » (p. 13)

En 2000 avec une équipe formidable, nous avons organisé le Symfolium, un symposium de folie. Du 1er au 10 avril, cet événement capoté a réuni à Montréal une centaine de fous venus d’Europe, des États-Unis, du Canada et du Québec. Du concours de discours absurdes et révolutionnaires au procès du millénaire au TNM, de la parade du grand tintamarre au brunch naturiste, Montréal a vibré au rythme insensé de la foulosophie, matière que j’ai inventée afin que les universités puissent l’offrir comme option aux étudiants. Ma bibliothèque est garnie d’une centaine de livres sur le sujet.

Le docteur Patch Adams m’a accepté dans deux de ses stages à faire le clown dans des hôpitaux pour enfants et orphelinats de Russie, de Chine et du Tibet. Une cinquantaine de clowns ça fait du bruit et ça tisse des liens très forts avec les enfants. Des miracles se sont produits. Ce grand fou est un grand sage.

J’ai vraiment essayé toutes sortes de moyens afin de répandre cette douce folie créatrice dans le quotidien des gens.

En 2003, Guy Laliberté, patron du Cirque du Soleil, m’a engagé en disant : « Je veux que tu contamines ma compagnie de ta folie. Tu as carte blanche. Surprends-moi. » Mais moi, je me disais que pour être honnête avec moi-même, le fou, il fallait que je me fasse mettre à la porte sinon je n’étais qu’un incompétent. En entrant au Cirque j’ai fait installer un hamac dans mon bureau à aire ouverte pour que le personnel en burn-out comprenne le message. J’ai annoncé publiquement que je partagerais une bouteille de champagne avec la première femme de la compagnie avec qui je ferais l’amour dans mon hamac. En tentant d’installer un virus amical dans le réseau informatique, j’ai fait tilter une patronne. Je voulais que mon chien Jo Binne apparaisse au hasard et qu’il conte une joke. J’étais convaincu qu’un 15 secondes de rire ferait beaucoup de bien à tous ces pitonneux figés devant l’ordinateur. À mon premier 5 à 7, j’ai présenté mon grand collègue, Monon’c Serge, qui a décoiffé plusieurs VP. J’ai fait plein de conneries et après 2 mois, mon roi m’a mis dehors en me disant que sa compagnie n’était pas prête pour accueillir le fou.

En écoutant la commission Gomery à la télé, j’ai entendu à plusieurs reprises Jean Lafleur qui ne se souvenait pas où était passé l’argent des commandites. Je n’en revenais pas. Alors avec une amie, portant des nez rouges, nous y sommes allés afin de remettre à Jean Lafleur un t-shirt des Hells Zheimers Québec en brandissant une pancarte où était inscrit : AMNÉSIE DU CASH.

Afin de communiquer la folie qui m’habite, j’ai fait un film intitulé: L’Avis d’un Fou, ma toto-biographie, qui fut présentée au Festival du Nouveau Cinéma à l’Ex-Centris en 2004. Avec sous-titres anglais et espagnols, il est maintenant disponible et je le recommande comme traitement. On y voit mon fils de 13 ans qui dit : « Mon père, y est intelligent mais ça paraît pas. » En 2005 j’ai fait un film totalement improvisé par 39 comédiens et comédiennes et tourné en 12 heures. Ce film, intitulé La Pharmacie de l’Espoir, véhicule un message disjoncté mais créatif. Il fut présenté au Festival des Films du Monde 2005 et dort sur les tablettes en attendant le baiser du prince crapaud. Enfin, mon petit dernier, Masturbation Libre, le manifeste doit sortir au FNC 2006 à l’Ex-Centris. Sans aucun budget, je fais des films afin que se propage dans l’esprit des jeunes et des autres l’envie de vivre différemment avec l’absurde conviction qu’on peut toujours changer le monde en se tapant sur les cuisses. Vous ne verrez sûrement pas ces films à la télé.

J’ai rarement eu des revenus pour mes folles activités. Insuffler la folie dans la société ne rapporte pas d’argent. Mais la société québécoise est très créatrice grâce à ses fous et ses folles qui lui donnent cet élan. La société devrait rembourser sa dette.

Pour financer mes projets, retiré dans mon atelier, je peins des malades manteaux et je fabrique des totems shamaniques afin de faire entrer la folie dans les maisons. Des malades manteaux que les gens portent. Du Art-Wear. De l’art prêt à porter. L’identification par le vêtement. Fuir les modes et les logos. Créer sa propre marque, inventer sa propre vie. Il importe plus d’être que d’avoir. Être ou ne pas être ? Changer le monde, mais vers quoi le diriger ? Proposer le rire, la vie et l’amour face à la peur, la guerre et l’ennui.

Aujourd’hui plus que jamais la société a besoin de retourner vers la folie créatrice et de délaisser le sérieux de ces messieurs à cravate. Mais où sont les fous ? Écoutons-nous ce qu’ils nous disent ? Les plus riches devraient soutenir le travail de ces sages foulosophes.

Pour continuer de foutre le bordel, je suggère le Néo-Rhino comme nouveau parti politique du Canada à toute la population. Une cinquantaine de merveilleuses militantes et joyeux lurons se sont proposés afin de redonner à la folie ses lettres de noblesse. Néo-Rhino aura deux courants majeurs : cohérents et incohérents. Le parti aura une femme comme chef. Je désire être nommé à la tête de l’armée canadienne. Je transformerai les troupes en créateurs en remplaçant les armes par des pinceaux. Dans tous les pays nous irons aider les poètes et les musiciens. Nous organiserons des fêtes monumentales pour la paix et l’imaginaire au pouvoir. Comme première tâche internationale de mes nouveaux casques bleus, nous irons repeindre La Havane et sur les façades des grands barrages hydro-électriques, nous effectuerons des œuvres monumentales créées par les peintres Bob Desautels et Robert Deschènes. Je remplacerais le Ô Canada par la chanson des Joyeux Troubadours. Chaque province deviendra un État libre et ensemble elles formeront l’Union des pays Nord Américains pour la Paix. Le Québec deviendra un pays de créativité. Quand les hommes vivront d’amour deviendra l’hymne du Québec. La société a besoin de sentir la folie couler dans ses veines. L’humanité court à sa perte. Alors, avant l’extinction complète des humains, je propose de faire la fête, un grand party d’adieux. Farewell party.

Le fou est en rut pour la gloire et espère avoir déposé une folle envie de vivre dans vos cœurs.

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