Actoral 16, festival des arts et des écritures contemporaines

Marseille
  • Bois impériaux, Montévidéo, Marseille, 2016. Photo : © Marc-Antoine Serra, permission d’Actoral
  • Bois impériaux, Montévidéo, Marseille, 2016. Photo : © Marc-Antoine Serra, permission d’Actoral
  • Bois impériaux, Montévidéo, Marseille, 2016. Photo : © Marc-Antoine Serra, permission d’Actoral
  • Bois impériaux, Montévidéo, Marseille, 2016. Photo : © Marc-Antoine Serra, permission d’Actoral
  • Escapar de Sonia Chaimbretto, mis en lecture par Hubert Colas. Photo : © Marc-Antoine Serra, permission d’Actoral
  • Escapar de Sonia Chaimbretto, mis en lecture par Hubert Colas. Photo : © Marc-Antoine Serra, permission d’Actoral
  • Études hérétiques 1-7, Friche la Belle de Mai, Marseille, 4 et 5 octobre 2016. Photo : © Benny Nemerofsky Ramsay
  • Langues de feu, Friche la Belle de Mai, Marseille, 2016. Photo : © Marc-Antoine Serra, permission de actoral
  • Langues de feu, Friche la Belle de Mai, Marseille, 2016. Photo : © Marc-Antoine Serra, permission de actoral
  • Langues de feu, Friche la Belle de Mai, Marseille, 2016. Photo : © Marc-Antoine Serra, permission de actoral
  • Langues de feu, Friche la Belle de Mai, Marseille, 2016. Photo : © Marc-Antoine Serra, permission de actoral
  • Langues de feu, Friche la Belle de Mai, Marseille, 2016. Photo : © Marc-Antoine Serra, permission de actoral
  • Langues de feu, Friche la Belle de Mai, Marseille, 2016. Photo : © Marc-Antoine Serra, permission de actoral
  • Lotissement, Friche la Belle de Mai, Marseille, 2016. Photo : © Alain Fonteray, permission de Man Haast

[In French]

Actoral 16, festival des arts et des écritures contemporaines
Marseille, du 27 septembre au 15 octobre 2016

Le festival des arts et des écritures contemporaines actoral a été accueilli cette année à l’Usine C de Montréal, comme il le fut en 2014. À Marseille, porté par Hubert Colas, auteur et metteur en scène, lui-même épaulé par une équipe de choc, actoral se déroule chaque automne depuis quinze ans. Ainsi en septembre et octobre se sont succédé dans dix-huit lieux des formes scéniques allant de la performance à la lecture et épuisant les variations que suscite la rencontre entre langage et corps.

En Europe ces derniers mois les trajectoires individuelles et les choix de vies se confondent intimement avec l’histoire : de l’hébergement de personnes migrantes aux lieux culturels que nous fréquentons, nos émotions et nos actes sont devenus sans détours les témoins d’un récit national qui s’écrit avec fracas. Notre langage en est affecté et recourt à la fiction pour mieux appréhender la réalité trop proche. « Respire profond, fais le vide dans ta tête ». Un homme assis à sa table nous regarde, muet tandis que des mots résonnent, lèchent sa présence et lui donnent un corps. « Je vole, je vole, je vole » : son double, debout derrière le public déclare et postillonne son texte. Il s’agit de Samy, en prison, repenti après avoir fomenté une escapade vers un combat qu’on devine dicté par une injonction religieuse autant que par la romance nourrie en secret d’une vie d’aventures. Pour Escapar, Hubert Colas met en espace un texte de Sonia Chiambretto qui emprunte au Journal d’un voleur les mots de Jean Genet, ses rêves d’échappées et de course folle hors de la prison. Les mots se font rebelles tandis que le corps contraint résiste. La voix parle espagnol désormais et les sons dessinent les paysages que Samy échafaude sans ciller. Ce rêve narcissique dans lequel il nous prend est la résistance née des mésaventures subies par un rêve d’émancipation ; de ses échos naissent d’autres portraits, d’autres évasions et tentatives d’existences hors des rails.

À l’évocation, l’écrivaine Lucie Depauw et le chorégraphe Christian Ubl préfèrent la littéralité et l’infiltration directe au cœur du réel dont ils se proposent de combler les vides. Langues de feu fait parler les corps qui se sont tordus dans les flammes avant de se propager sur la place Tahrir, chez France Télécom ou bien dans l’administration française, lorsque Djamal Chaar s’est immolé devant le Pôle emploi de Nantes en 2013. Ubl entre en scène yeux écarquillés, langue tirée, sur les rythmiques furieuses du Sacre du Printemps : il est Mohamed Bouazizi s’apprêtant à s’immoler et fixe le public des yeux. En voix off le texte de Depauw s’énonce à la première personne telles les pensées qui accompagnent la luciole solitaire dont la traversée si fugace sur nos écrans s’est imprimée sur la surface de nos rétines. Ces hommes qui tombent ne sont pourtant pas sur scène. Leurs passages au rang d’icônes ont effacé leurs trajectoires personnelles, enchâssées dans des récits dont il n’est plus question de statuer sur la véracité. Langues de feu semble une levée de deuil au cours de laquelle ce sont nos représentations de la révolte que Depauw introduit dans ces « corps publics ». Mantes-la-Jolie, Bois-Colombes, Saint-Ouen. Egypte, Lybie, Yémen, Syrie. La danse de Ubl est une déclaration ou un avertissement et transforme l’acte de désespoir en manifeste. La transe habite le danseur qui transcende le fait divers et autorise sa réappropriation par le langage : avons-nous été affectés par ce corps, comment parle-t-il en nous ?

Nous sommes désormais un groupe depuis que, devant l’entrée de la salle, Antonija Livingstone s’est adressée à nous pour introduire Etudes Hérétiques 1-7, un projet qu’elle conduit en collaboration avec Nadia Lauro : « lorsque vous êtes dans une bibliothèque, percevez-vous la présence des autres autour de vous ?». La scénographie dans laquelle nous pénétrons pourrait être un paradis aux accents postinternet et new age au sein duquel évoluent des performeurs. L’extrême lenteur de leurs gestes constitue peu à peu un système que nous intégrons. S’il y a une chorégraphie, nous en sommes, s’il y a un temps, c’est le nôtre : celui des performeurs et celui de notre attention. Lauro et Livingstone se risquent à la direction artistique d’une proposition scénique qui se veut paradoxalement collective et partagée. Elles déclinent dans une perspective contemporaine queer, le wyrd, c’est-à-dire la destinée, dont les fils sont tressés par des déesses et dont la vibration est faite des mouvements de chacune des vies auxquelles ces fils sont reliés. Linda, complice dans le public, se laisse approcher et toucher par l’un des performeurs, puis à son tour elle transmet cette caresse à son voisin. Un instant se dessine la possibilité d’un long geste sensuel partagé qui ferait de nous une communauté fondue dans l’instant aux accents d’éternité. Mais les performeurs se redressent. La théâtralité des gestes est manifeste et instaure une distance entre les danseurs et leur public. Le queer est un mouvement qui s’est adossé à la spectacularisation pour trouver son régime de présence dans l’espace public. Une spectacularisation ouverte et inclusive qui peut-être s’accorde mal avec l’esthétisme que lui confère une conceptualisation trop poussée. Sous couvert de scénario, la performance domestique parfois la possibilité de surgissement ou d’improvisation de la part du public.

« Chaque cellule est nécessaire au bon fonctionnement de l’ensemble, corps humain égale corps social » dit Clara Le Picard, « moi je milite pour un orgasme universel » poursuit-elle, mimant les inflexions de voix de l’une de ses actrices en carton. Le Picard introduit ici « les enjeux dramaturgiques de sa future création Red Shoes Bazar ». Face à nous, elle manipule les visages découpés dans du papier, des trois comédiennes de sa future pièce, joue leurs textes et lit les didascalies. C’est donc en tant que scénariste, metteur en scène et actrice, qu’elle se présente au public pour lui soumettre un problème : celui de la rébellion des comédiennes contre elle-même, leur dramaturge. Ce conflit ouvre un débat sur la division des responsabilités qui entourent la création artistique. Un détour narratif grâce auquel Le Picard met en abime sa place d’auteur et propose au public de se prononcer sur le scenario qu’elle propose. Cette manipulation a pour objectif d’amener le public à réfléchir plus largement à ce qu’est la démocratie et à la manière dont elle se réalise aujourd’hui tout en permettant à l’auteur d’alléger les contraintes économiques liées à la production et à la diffusion de sa pièce.

Intérieur – nuit. Laureline Le Bris-Cep et Nans Jourdaa sont les héros de Bois Impériaux, un road-movie minimaliste qui travaille les codes du studio de production cinématographique pour élaborer son espace de jeu. Musique, voix off, comédiens et effets spéciaux se distribuent autour du plateau au gré des flashbacks et des évènements du récit, écrin au dialogue entre un frère et une sœur alors que, sur les routes de France, ils s’apprêtent à rejoindre des amis. En fuite ? Peut-être. Perdus ? C’est possible. Perdus c’est sûr. Longue parenthèse dans le présent, le récit ouvre la possibilité d’une renégociation du temps que, par sa fuite, l’héroïne suspend : fuir pour se redonner du champ. La litanie des noms des lieux-dits traversés par le véhicule ponctue le récit. En confiant le fil principal du récit à la déclinaison de ce paysage réel, Pauline Peyrade et Gabriel Tur nous autorisent à les retrouver sur la ligne fragile des détraquements vraisemblables du réel. Nous, spectateurs, devenons omniscients, engloutis dans le récit et déambulons mentalement entre ces temps et ces lieux qu’arrange l’auteur. Nous sommes entre Hansel et Gretel et à travers le pare-brise de la voiture, point-aveugle de notre nuit, nous contemplons le lent défilement de l’asphalte tout en sachant qu’aucune fin heureuse ne devrait conclure cette fugue.

L’emprise du cinéma et le contrôle des images jouent un rôle central dans la tête de l’adolescent qui hante Lotissement, mise en scène par Tommy Milliot d’un texte de Frédéric Vossier. Sous le toit familial, l’adolescent filme et enregistre les moindres recoins de la maison à l’insu de ceux qui y vivent. Sa chambre devient la salle de contrôle depuis laquelle il semble parvenir à maîtriser ce qui se déroule autour de lui. Grâce à l’agencement des projections sur le plateau, s’écrit la chronique des errances de la réalité lorsqu’elle n’est pas partagée : images dans la tête, images construites ou subtilisées ? La pièce joue sur la double sémantique de l’écran : lieu de création de soi dans un face-à-face intime mais aussi de régulation et de contrôle de son image pour et par les autres. Dans quelles relations d’emprises la construction du soi intime se noue-t-elle aujourd’hui ? Et qui est le scénariste ?

L’intimité se mue en un face-à-face, non plus avec soi mais avec un autre aux milliers d’yeux qui nous construit de sa présence observatrice, par le dehors. Nous faisons chaque jour l’expérience de notre propre mise en scène et avons ressenti la puissance créatrice du cut ou du recadrage à travers lesmille manipulations des médias que nous utilisons. Nous partageons les dilemmes du scénariste et comprenons les raisons des choix de scénographies. Nous sommes des spectateurs conscients, ce qui modifie notre attention, notre présence. Et c’est peut-être pour cela que la dimension d’inclusion du public à la scène apporte de nouveaux enjeux dramaturgiques dans les propositions scéniques : nous, public, jouons un rôle et la lumière de la scène s’étend désormais jusqu’aux plus hauts gradins, elle nous engloutit dans le décor. Elle témoigne du fait qu’hors des murs où se joue le spectacle, le contexte a changé : l’environnement numérique dans lequel nous baignons a modifié notre perception du temps, de l’intensité et redéfinit ce que signifie « être là », participer au même présent, en vivre les basculements et les développements imprévisibles. Prendre acte de cette potentialité qui nait entre le public et le plateau suscite des expériences chez les dramaturges et des prises de risques. Ils inventent les modes d’adresse qui nous instituent en assemblée et les espaces de jeu qui instaurent ces relations. Cette perception augmentée de la coprésence et ses ouvertures dans les champs politique, social et esthétique font palpiter la scène à la lumière de nos écrans de veille.

Légendes des photos
Image 1 à 4 : Bois impériaux, Montévidéo, Marseille, 2016, avec Nans Laborde Jourdaa et Laureline Le Bris-Cep. Photo : © Marc-Antoine Serra, permission d’Actoral
Image 5 à 6 : Escapar de Sonia Chaimbretto, mis en lecture par Hubert Colas. Photo : © Marc-Antoine Serra, permission d’Actoral
Image 7 : Études hérétiques 1-7, Friche la Belle de Mai, Marseille, 4 et 5 octobre 2016, avec Antonija Livingstone et Nadia Lauro. Photo : © Benny Nemerofsky Ramsay
Image 8 à 13 : Langues de feu, Friche la Belle de Mai, Marseille, 2016, avec Christian Ubl. Photo : © Marc-Antoine Serra, permission de actoral
Image 14 : Lotissement, Friche la Belle de Mai, Marseille, 2016, avec Frédéric Vossier et Tommy Milliot. Photo : © Alain Fonteray, permission de Man Haast

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