Minéralisation

Michel F. Côté

[french only]

Minéralisation

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Accommodement
Les pierres sont objets de longues rêveries, de méditations, d’hypnoses. Elles sont support d’extase, moyen de communication avec le Vrai Monde. Le sage les contemple, s’y aventure et s’y égare : il s’y abîme. La légende veut qu’il ne revienne pas alors dans l’univers humain. Entré dans le séjour des Immortels, il est devenu Immortel lui-même. Se rapprocher du minéral, c’est peut-être la solution.

 % = %
L’analyse des indices boursiers et l’étude des influences astrales sont des activités comparables. L’iconographie est parfois semblable — le pourcentage ( %) pastiche le gémeau ( %) — et l’objectif est identique : en échange de frais exagérés, offrir l’espoir d’une cosmologie avantageuse grâce à laquelle chacun ouvre son compte et s’offre de l’intérêt sur l’avenir.

La divination astrologique s’appuie sur l’expectative d’un malheur ou d’un bonheur — naissance prochaine, déboire amoureux, retour du fils prodigue, ongle incarné, etc. —, de même manière le négoce des valeurs mobilières capitalise sur l’éventualité d’un triomphe financier — résidence secondaire luxueuse, croisière exotique, jet privé, lifting majeur, etc. Dans les deux cas, l’analyse des données divinatoires est habituellement inaccessible à l’usager, et l’aide d’un spécialiste devient une nécessité. Astrologues ou courtiers, ces augures indécents se feront un plaisir d’administrer votre destin. Ici comme ailleurs (politique et équité, mariage et amour, sport et santé, filiation et dévotion, art et beauté), activité et duperie sont des termes corrélatifs.

Si la cosmogonie du zodiaque présente un imaginaire visuel récréatif, en comparaison celui du courtier est nullissime. Le symbolisme graphique de la poétique économiste est hermétique, vaguement mathématique et vachement indigeste. Il semble pourtant stimuler l’ensemble de l’humanité. Astucieux, les courtiers, cambistes, banquiers et autres financiers entretiennent un mystère sur les codes et les usages de leurs escroqueries, et ils savent se faire convaincants sans avoir recours à la spiritualité. Voici un extrait du langage crypté utilisé par les économistes, tableau recopié et choisi au hasard dans les pages du Economical Times :
Traduction littérale approximative mais fiable(1) :
RioTinto fait une crosse à RitchBitch (-21 % ≠ 37 points de valeurs spéculatives inversées), l’action de FlushAll est en chute définitive, ¥ 826 ~ Darwin & Jones ®; WorldFlop en profite mais tire tout de même de l’arrière (24.43$ @ = [77 %]¬ « WestNorthern » — 00,153/99); ResMerd rachètera FlushAll au prix du gros: PSX — 1234.056, co. Ajoutons que le baril de « light sweet crude » (WTI) pour livraison en décembre a perdu 21 cents à 91,86 dollars sur le New York Mercantile Exchange (Nymex), et qu’à Londres le baril de Brent de la mer du Nord, pour même échéance, a fini à 114,62 dollars sur l’Intercontinental Exchange (ICE) de Singapour, en recul de 1,09 dollar par rapport à la clôture de jeudi.

Étrange littérature, n’est-ce pas. Comment croire que notre avenir s’y trouve ? Préférons l’horoscope : dans l’ancien royaume des petits -présages astrologiques il est encore permis de jouer sans risquer son âme, les aléas des plaisirs divinatoires du zodiaque étant moins létaux que ceux de la Bourse. L’activité d’argent nuit à la santé mentale(2).

Futilité croissante, victoire du creux
« Contre la religion, l’astrologie, le spiritisme et autres balivernes, ces variétés de la sottise où continue à se recroqueviller l’esprit de nos contemporains », écrit Jean-Marie Blas De Roblès(3). À cette indignation, nous pourrions ajouter une succession d’activités participatives abrutissantes: le sondage, la tribune téléphonique, le tweet, le vox populi, le blogue et le questionnaire-concours, toutes choses qui nourrissent l’infini dépotoir des petits désespoirs humains.

Imaginons que la perte d’innocence et les désillusions qui l’accompagnent ne sont que ressentiments périodiques.

Règne minéral (rêve)
Envers et contre presque tous, Jules Angers D’Anjou prétend qu’il y aurait eu une ascension régressive dans l’évolution de la vie sur Terre. Selon ce géophysicien culotté aux théories indignes et remarquables, le règne minéral serait le plus évolué de nos trois règnes. Poussant encore plus loin, Angers D’Anjou postule que les minéraux sont vivants et plus intelligents que nous. À la page 39 de son opuscule Extase indécelable, il insiste : « Rien ne rivalise d’intelligence avec un lapis-lazuli, certainement pas l’entendement humain. Les origines géologiques de la Terre prouvent que les minéraux furent les premiers, et ils gardent l’avance. » En d’autres termes, il prétend que l’intelligence issue de la complexité atomique du silicium offre un plus grand potentiel d’intelligence pure. Il n’est d’ailleurs pas le seul à supposer une vie complexe capable de se développer en dehors des molécules de carbone, plusieurs astrophysiciens en sont convaincus, dont Stephen Hawking, ce petit lutin doué et facétieux (lui-même lapis-lazuli en devenir). Angers D’Anjou et Hawking sont persuadés que les minéraux évoluent dans un espace-temps qui nous échappe entièrement, notre sensibilité limitée nous empêchant de reconnaître la vitalité effervescente du règne minéral. Bref, plutôt bas de gamme, nous ne serions que des entités marginales gentiment tolérées dans un univers à prédominance minéraliste. Et tout indique que la tendance se maintiendra.

Multiple de trois, exceptionnellement
1. Agitation du banquier.
L’argent comme seule ordonnance, uniquement l’argent et l’excédent. Par inadéquation aucune autre considération n’est admise. L’activité est minérale. Sous la pression un banquier ne sue pas, il se fracture. J’en ai vu un se fendre en deux pour m’expliquer la situation financière catastrophique dans laquelle mes activités artistiques me précipitaient. Il m’a alors brossé quatre fois de suite le tableau de ce désastre. La première fois avec le ton neutre et assuré d’un conseiller infaillible. La deuxième fois sous forme d’une confidence chaleureuse et personnalisée. La troisième fois, la plus amusante, le laïus fut exécuté debout à la manière d’un présentateur d’actualités économiques s’agitant devant des graphiques imaginaires. Puis à la fin, le banquier adopta la méthode expéditive : mise en ordre du bureau et des cheveux, énumération rapide et synthétique des causes de la débandade financière récitée en simultané avec l’ouverture de la porte de son bureau, et bonne chance, au revoir. Je ne connais personne qui a un banquier comme voisin.

2. Intelligence réexaminée.
Parmi les 627 486 (4) inventions humaines inexplicables dignes de mention, il y a : la sonnerie assourdissante et contre-productive du détecteur de fumée (à force de subir cette détérioration de l’ouïe pour quelques toasts brûlées, nous finirons nous aussi brûlés vifs), la souffleuse à feuilles mortes, la Cage aux Sports et son contenu, les voix à basses fréquences dans la publicité télévisuelle (idem pour les voix à hautes fréquences), la balayeuse à senseur optoélectronique, le 6/49 (multiple de 3), le petit sapin pendentif sent-bon pour automobile (un classique), l’idée même de la banque, le couteau électrique sans fil à vitesses variables et ses lames interchangeables, le prospectus quatre couleurs process et ses photos de viandes, le broyeur d’évier, le créationnisme et ses splendeurs meurtrières, l’animal de compagnie, chien, chat, gerboise, perruche, poussin, poisson rouge et tortue (tous gibiers de potence), l’éteignoir à cigarettes, la nation et sa pièce de drap, l’emballage excessif, indestructible et terriblement énervant (autre classique), le système électronique antimoustique (qui ne sert qu’à griller le papillon de nuit, sans effet sur le moustique), le vedettariat hystérique des vedettes de variétés, le miroir magique, la voiture sport et son conducteur, l’appareil à ultrasons répulsifs pour souris (une blague chez les petits rongeurs), la famille nucléaire, radioactive, le jour du Souvenir (quelqu’un a-t-il demandé à un de ces morts si la cause en valait vraiment la peine ?), et ainsi de suite. Inventions qui auraient mérité d’être réexaminées. Promesses de l’intelligence non tenues.

3. Steak haché.
Peu subsiste de notre passé phytophage sinon le sacrifice nostalgique induit par les pratiques alimentaires des végétaliens. D’abord herbivores et proies faciles des grands fauves, nous avons progressivement inversé l’ordre, devenant charognards puis carnivores, effectuant ainsi « le renversement humain par lequel la proie vole la prédation à tous les prédateurs(5) ». Devenu le prédateur suprême, homo sapiens a accompli son ascension au sommet de la chaîne alimentaire planétaire. Désormais il n’a plus d’autre objet d’indignation que lui-même. C’est une position exclusivement coupable, une joie pour Cioran.

4. Bravement bourré.
Le sport est pur, le sport est sain, le sport est beau. Oui, très certainement, et mon cul aussi. Le sportif, son agent et l’entraîneur s’offrent de grands airs et font du flonflon à propos des méfaits du dopage. Tous ces artificieux du sport professionnel n’admettront jamais publiquement les avantages que procure un stimulant bien vitaminé. Ils en sont pourtant les virtuoses. L’artiste, moins hypocrite et souvent bravement bourré, ne dédaignera jamais l’absorption d’une substance stimulante, le temps venu. Comment croyez-vous que cette chronique se rédige ?

5. Dignité bon marché.
Information extraite d’un récent sondage national commandé à la firme Léger Marketing par la SOCAN : « Lorsqu’on demande aux Canadiens avec qui ils préféreraient partager un repas ou prendre un verre, ils choisissent un musicien canadien célèbre avant un acteur, athlète, écrivain ou politicien célèbres, dans cet ordre. » Sachez que l’artiste peintre arrive en 178e position, juste derrière le barbier. Poursuivons. Après la publication des résultats de cet édifiant sondage, Éric Baptiste, chef de la direction de la SOCAN, a déclaré : « La musique originale apporte de la joie aux Canadiens, elle est essentielle à notre fierté nationale et à notre culture(6). » Chacun trouve sa dignité où il le peut, même du côté de l’arnaque spéculative des maisons de sondage. Depuis la publication de cette enquête creuse, je ne cesse de recevoir des invitations à manger. C’est merveilleux. Merci Léger Marketing.

6. Remède de vieille.
« “On n’y peut rien”, ne cessait de répondre cette nonagénaire à tout ce que je lui disais, à tout ce que je hurlais dans ses oreilles, sur le présent, sur l’avenir, sur la marche des choses... Dans l’espoir de lui arracher quelque autre réponse, je continuais avec mes appréhensions, mes griefs, mes plaintes. N’obtenant d’elle que le sempiternel “On n’y peut rien”, je finis par en avoir assez, et m’en allai, irrité contre moi, irrité contre elle. Quelle idée de s’ouvrir à une imbécile ! Une fois dehors, revirement complet. “Mais la vieille a raison. Comment n’ai-je pas saisi immédiatement que sa rengaine renfermait une vérité, la plus importante sans doute, puisque tout ce qui arrive la proclame et que tout en nous la refuse ?” » Extrait de De l’inconvénient d’être né. Cioran fut un des grands indignés de ce monde.

Notes
1. Un ami sémiologue et philosophe des mathématiques m’a fait remarquer que l’addition verticale des chiffres de chacune des colonnes de ce tableau donne un résultat exclusivement composé de multiples de trois. Dans l’ordre de droite à gauche : 339.33, 96.66, 9.6, 3, 6666, 69.69, 33.6. Ce même ami croit déceler sous ce cryptage une résurgence du triangle mystique symbolisant la Trinité, dogme identitaire essentiel du christianisme. Incroyable.
2. C’est prouvé.
3. Là où les tigres sont chez eux, Zulma, Paris, 2008.
4. Encore ici, si vous additionnez les chiffres, ça fait 33... Effarant, quasi effrayant.
5. Pascal Quignard, Les Paradisiaques, Grasset, Paris, 2005, p. 115.
6. L’expression « musique originale » laisse diablement perplexe.

Silex dans une autre vie, l’auteur aime tâter les cailloux depuis sa prime enfance. Il se sent l’intime des pierres, banales ou précieuses, petites et grosses. Il les collectionne. L’écriture des pierres lui semble la plus légitime. Il rêve de pierres aux reins. Compositeur, sa musique devient chaque jour plus minérale. Il dort comme une roche et boit toujours on the rocks. Il aime citer Roger Caillois : « Les pierres possèdent on ne sait quoi de grave, de fixe et d’extrême, d’impérissable ou de déjà péri. Elles séduisent par une beauté propre, infaillible, immédiate, qui ne doit de compte à personne. Nécessairement parfaites, elles excluent pourtant l’idée de perfection, justement pour ne pas admettre d’approche, d’erreurs ou d’excès. [...] Le signataire a disparu, chaque profil, gage d’un miracle différent, demeure un autographe immortel. »

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